Tonique Tanner
par Claude Thomas

Jim marchait sur le bord de la route. Les deux côtés de la chaussée se ressemblaient étrangement, comme si la partie de droite était un reflet de celle de gauche, ou le contraire. Quand il y avait un arbre à droite, il s'en trouvait un à gauche. Un joli pavillon avec entrée de garage, pelouse entretenue et arbustes en fleurs, répondait à un autre pavillon, identiquement équipé. Jim n'aurait pas été étonné de voir un autre Jim de l'autre côté de la rue, si seulement il avait songé à tourner la tête pour vérifier cette invraisemblance. Devant chaque propriété, une boîte aux lettres répondait à une boîte aux lettres identique. Il aurait fallu vérifier les numéros pour constater les différences, pairs d'un côté, impairs de l'autre, preuve que ce décor ne bénéficiait pas de l'économie d'un invisible miroir.

À y regarder plus attentivement, on voyait d'ailleurs apparaître de plus en plus de différences. Les couleurs ne coïncidaient pas toujours. Une porte blanche d'un côté, était brune de l'autre. Des volets clairs à gauche, étaient de teinte foncée à droite. L'architecture des pavillons révélait ensuite des divergences toujours plus visibles. Un toit plus incliné, une façade plus longue, une double porte avec moustiquaire, une allée en gravier. Et puis d'autres détails sautaient aux yeux : une fontaine au milieu de la pelouse, un petit vélo, un chien attaché, une voiture de sport, une camionnette...

Finalement, on pouvait se demander pourquoi le marcheur avait l'illusion que les deux côtés de la chaussée étaient identiques Il eut fallu pour cela qu'il fût bien distrait, absorbé dans ses pensées, ou trop habitué de vivre dans ce décor au point de ne plus prêter attention à celui-ci. Or, tel était exactement le cas de Jim Tanner!

Il faut dire qu'il avait des circonstances atténuantes à opposer à son manque d'attention pour ces détails. Jim avait dix ans, et à cet âge on ne s'embarrasse guère des considérations architecturales et esthétiques relatives aux constructions des grands. Il aurait pu dessiner les yeux fermés la jolie frimousse de Sorya, et encore mieux les courbes émoustillantes de sa grande sœur, mais il aurait été bien en peine de citer de mémoire combien il y avait de fenêtres sur la façade de sa propre maison. De plus, Jim vivait dans ce quartier depuis qu'il se souvienne. Il avait toujours connu ces interminables rangées de maisons en vis-à-vis, que l'on eût dit sorties du même moule. Les rues rectilignes entre les propriétés étaient toutes bordées d'arbres, fichés dans d'identiques cercles de terre au milieu du béton. Ces rues toutes semblables, il les empruntait tous les jours pour se rendre à l'école. L'habitude, c'est bien connu, estompe la réalité. Enfin, il faut surtout ajouter que Jim marchait comme dans un rêve, préoccupé qu'il était par le moyen de satisfaire les bouffées d'envies qui descendaient jusque dans ses poings serrés dans les poches de sa culotte.

Cela lui arrivait de plus en plus fréquemment. Jim avait envie de se battre, de prouver aux autres gamins du quartier qu'il était le plus fort. Et plus il le prouvait, plus il ressentait le besoin d'asseoir cette suprématie en redoublant ses démonstrations de force.

Tout en marchant, il se demandait d'ailleurs pourquoi il s'obstinait ainsi à démontrer ce qui n'avait aucunement besoin de l'être! Il était le plus costaud, il suffisait de le regarder. A dix ans, il faisait déjà une tête de plus que ceux de son âge, et damait presque ceux de quatorze. Il avait des épaules de lutteur junior, des bras musclés et déliés, des poings solides. Sa taille était fine et flexible, l'idéal pour aller avec ses jambes de sprinter. Personne, dans sa catégorie, ne pouvait le battre question force ou vitesse. Il était vraiment le champion, et s'il n'avait ni ceinture, ni coupe ni médaille, c'était sûrement parce que les combats de rue n'étaient pas encore reconnus comme discipline Olympique. Normalement, il n'aurait même pas dû se préoccuper de la conservation d'un tel " titre ", toute lutte étant par trop inégale. Mais Jim vivait dans un univers hostile. Les gamins du secteur étaient vraiment d'insupportables garnements. Chaque jour, ils se regroupaient pour essayer de le coincer, espérant naïvement que leur union pourrait enfin leur permettre de le terrasser. Les plus malins essayaient d'imaginer toutes sortes de pièges. Et lui, de son côté, il ne se sentait pas la vocation d'une "force tranquille" ! Allez savoir pourquoi, il en voulait à tous ces gamins, il les cherchait, il était toujours le premier à vouloir engager une bonne bagarre.

Mark et Corey discutaient, assis sur le muret de la propriété des Thompson. Mark avait treize ans et était un vrai dur. Corey en avait dix, il ne faisait pas le poids sauf à venir en traître dans une bagarre déjà bien entamée. Ils n'avaient pas encore vu Jim. Celui-ci se planqua derrière l'arbre le plus proche, se positionnant de profil afin que ses épaules ne trahissent pas sa présence. Il écouta un moment les deux qui, comme il s'y attendait, étaient en train de lui dorer un blason d'épithètes peu gracieuses.

- Ce Tanner, il se croit le meilleur, ce salaud ! Un de ces jours, je vais lui casser la gueule qu'il s'en souviendra!, crachait Mark.
- Pfff,... il faudrait le coincer! En s'y mettant à plusieurs on finira bien par l'avoir, poursuivait Corey.
- Oh, il n'est pas si fort ! C'est surtout de la frime, il ne sait pas se battre. D'ailleurs il le sait bien, il ne m'a jamais cherché !, affirmait le plus grand tandis que l'autre acquiesçait silencieusement d'un mouvement de tête.

Jim sourit. D'un bond de tigre, il fut de l'autre côté de l'arbre juste en face des deux vantards.

- Alors, on cause ?, lança-t-il sur un ton sans équivoque.
- Tu nous espionnes maintenant ?, riposta Corey tout en remontant vivement ses jambes sur le muret.

Mark avait été trop surpris pour répondre quoi que ce soit. À ses côtés, le petit Corey jeta de l'huile sur le feu en beuglant :
- Vas-y Mark, il est à toi !
- C'est ce qu'on va voir, trancha Jim.

Il lança un bras vers une des jambes de Corey, l'agrippa au niveau de la cheville, la souleva et fit basculer son propriétaire de l'autre côté du muret en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.

- Et de un!, se contenta-t-il d'ajouter.

Assis juste à côté, Mark était comme tétanisé. Jim le saisit par la chemise et l'attira à lui. Debout l'un en face de l'autre, les deux garçons avaient sensiblement la même taille et la même corpulence, avec un léger avantage pour Jim. La bagarre aurait pu être égale si le courage de Mark avait été à la hauteur de ses propos d'avant. Mais il était visible que ce dernier avait un sérieux besoin d'entraînement avant de pouvoir faire coïncider ses gestes avec ses déclarations. Jim l'attrapa par les épaules et le bouscula. Une fois, deux fois, trois fois. Il le fit reculer ainsi sur plusieurs mètres. Mark ne savait s'il devait faire front ou détaler sans demander son reste. Corey s'était relevé et regardait la scène avec pitié, n'osant pas intervenir. Mark allait se faire tabasser s'il ne fuyait pas, et s'il fuyait, Jim se lancerait à sa poursuite, le rattraperait à la course et ce ne serait que partie remise. Un bras se détendit comme un ressort et un poing serré arriva dans un ventre. Il y eut un gémissement et Mark s'effondra sur le sol, recroquevillé comme une crevette, le souffle coupé.

- Allons, relève-toi, lança rageusement Jim.

Il se tenait fièrement par-dessus sa victime, les poings aux hanches, jambes écartées.

- Laisse le tranquille, cria Corey, toujours à bonne distance.
- Toi le moustique, couché!, renvoya Jim sans même se retourner.
- Arrête,... tu... tu as gagné, gémit Mark sans se relever.
- Je suis le plus fort !, tonna victorieusement Jim. La prochaine fois, écartez-vous de mon chemin !

Mark se dépêcha de se ramasser et prit ses jambes à son coup, suivi de peu par Corey qui prit la tangente en contournant la propriété.

Jim reprit sa progression sur le bord de la chaussée, dont un des côtés avait toujours l'air d'être le reflet de l'autre. Il remisa les poings dans ses poches et pensa à ce qu'il pourrait bien faire pour satisfaire les nouvelles envies de bagarre qui pulsaient dans ses veines. Cette petite altercation l'avait mis en appétit. Corey le moustique n'était qu'une anecdote indigne de lui, mais Mark était un grand de treize ans qui allait figurer en bonne place dans son palmarès de victoires. On raconterait bientôt partout qu'il l'avait battu, mis à terre d'un seul coup de poing, et son aura n'en prendrait que plus d'éclat. Mais cela ne faisait encore qu'une petite mise en bouche. Il voulait accomplir quelque chose de plus spectaculaire avant de rentrer chez lui.

Il avait à peine accompli deux cents mètres qu'un meilleur menu lui apparut, penché sur la culasse ouverte d'une Harley-ELG-1400, dans le garage des Dukes. Ce menu se déclinait en deux services de choix: Gordy Daranian, 16 ans, et Greg Hash, 15 ans. Les deux ados avaient les mains dans le cambouis, occupés qu'ils étaient à préparer les pièces pour remonter la moto de l'aîné des Dukes. Ce dernier n'était pas là, heureusement car celui-là était d'un gabarit trop conséquent pour figurer sur le menu. Mais Gordy et Greg pouvaient faire l'affaire! C'était risqué, mais s'il parvenait à les rosser, ou au moins à leur tenir tête suffisamment longtemps pour les ridiculiser, sa suprématie sur le quartier prendrait des allures de règne absolu. Il deviendrait la référence en matière de force et d'habileté. On le craindrait, on viendrait lui demander conseil, les derniers rebelles viendraient se soumettre et il deviendrait vite un chef de bande craint et respecté...

- Salut les gars, cria-t-il en s'arrêtant devant le garage.
- Dégage d'ici morveux, envoya Greg.

Gordy ne releva même pas la tête, il nettoyait une bielle dans un bac d'essence. Jim ne dégagea pas le moins du monde. Au contraire, il s'approcha.

- Vous savez ce qu'il vous dit, le morveux ?, claironna-t-il lorsqu'il fut arrivé à trois mètres des deux ados.
- Tu es encore là toi ?, s'étonna Greg.
- Fiche-le-camp d'ici!, ajouta Gordy, le nez toujours sur son ouvrage.
- Vous n'êtes que deux lavettes, deux idiots, deux merdes de chien, deux brosses à chiottes, deux tas de vomis,... Je suis plus fort que vous, vous ne pouvez ni m'attraper ni me battre, envoya Jim d'une seule traite.

Greg et Gordy se regardèrent, absolument ahuris, observèrent Jim de la tête aux pieds, puis se regardèrent de nouveau. Une même décision passa dans leurs regards croisés. Ils allaient réagir. Il le fallait! On ne se laisse pas impunément traiter de merde de chien, de brosse à vomis ou de tas de chiottes dans ce quartier, sans faire en retour couler le sang, fût-ce celui d'un effronté de dix ans!

Gordy lâcha sa bielle et se redressa d'un trait, immédiatement imité par son copain. Jim avait déjà pris une dizaine de mètres quand les deux grands s'élancèrent à sa poursuite. Il pouvait bien s'autoriser cet espace de sécurité, vu qu'ils étaient deux et plus âgés ! Il courait maintenant à pleine vitesse, zigzaguant entre les véhicules en stationnement, les poubelles, et les haies délimitant les propriétés. Il se sentait une forme du tonnerre. Il ne courrait pas, il volait ! On aurait dit un renard poursuivi par des deux chiens patauds.

- Quel dommage que personne ne soit sur place pour me chronométrer, songea-t-il! Un de ces jours, il faudra absolument que je me fasse mesurer au cent mètres, qui sait se je n'approche pas déjà le record du monde ?

Malgré sa vélocité extraordinaire, les deux grands tenaient encore la distance. Ils peinaient à quinze mètres derrières lui. Jim les entendait souffler dans son dos comme de vieilles locomotives. Il ralentit sensiblement afin de ne pas les décourager trop vite. Il avait besoin de les mener le plus loin possible et de les ridiculiser au maximum. L'écart se réduisit et se stabilisa à une dizaine de mètres. Jim sauta une haie, se faufila par le trou d'une palissade, contourna une piscine, fit une glissade en dérapage dans un patio au sol dallé de marbre, se catapulta par-dessus une barrière et se récupéra dans la rue voisine. Greg était toujours sur ses talons, à distance contrôlée, mais Gordy ne suivait plus.

- Moins un, songea Jim !

Il n'eut pas le temps de savourer cette demi-victoire car il comprit rapidement son erreur. Gordy venait d'apparaître au coin de cette même rue, et il lui faisait face! Il allait être pris en tenaille. Sans perdre une seconde, il obliqua sur la gauche, forçant sa courbe au risque de s'étaler de tout son long au beau milieu de la chaussée. Mais ses foulées étaient aussi sûres que celles des plus grands champions. Il s'engagea dans une ruelle en ayant récupéré son avance initiale sur ses poursuivants, bien moins habiles que lui pour négocier le même virage. Il s'apprêtait même à accélérer afin de les lâcher définitivement quand, après avoir sauté par-dessus un tas de cageots abandonnés, il constata qu'il se trouvait dans une impasse!

Une palissade de planches, haute de trois mètres, barrait le fond de la ruelle. Impossible de sauter ou d'escalader un tel obstacle avant que les deux autres ne l'agrippent. Une seule solution s'offrait à lui: la bagarre! Il se retourna. Le dos appuyé contre la palissade, il fit bravement face au deux grands qui avaient compris la situation.

- Tu es fait, sale morveux!, cria l'un tout en essayant de récupérer son souffle.
- Tu vas regretter d'être venu au monde!, lança l'autre dont les poumons étaient dans le même état.
- C'est ce qu'on va voir, cracha Jim, vous ne me faites pas peur, je suis plus fort que vous...

Les trois se jaugèrent du regard durant quelques secondes, le temps pour deux d'entre eux de récupérer leur souffle, et pour le troisième de décider de la meilleure stratégie de défense.

- Pas de quartier !, hurla Greg en fonçant droit devant lui.

Il s'affala comme une loque, cueilli par un coup de bâton qu'il n'avait pas vu arriver sur le sommet de son crâne. Jim remercia mentalement le samaritain ayant oublié ce providentiel bâton au fond de la ruelle. Gordy, qui avait emboîté le pas à son ami pour mieux fondre de concert sur le morveux, s'arrêta pile. Il fit même deux bonds en arrière pour éviter les nouveaux moulinets que Jim exerçait maintenant par-dessus sa tête. Le gosse tenait l'arme à deux mains et traçait des cônes invisibles avec une vigueur peu commune. L'air sifflait rageusement et prenait progressivement une cadence ne donnant aucun signe de faiblesse. Un seul coup de ce moulinet pouvait envoyer n'importe qui au tapis pour le compte. Greg avait l'air bien sonné, et si jamais il osait se relever maintenant, l'autre n'aurait aucune difficulté pour l'assommer une seconde fois.

Gordy regarda autour de lui. Il ne pouvait affronter le gamin sans arme. Il trouva un bâton équivalent et s'en empara. Il se mit en position, hargneux comme un chien enragé, plus décidé que jamais à moucher ce jeune avorton qui se croyait menaçant et qui avait eu son copain par surprise. Cette fois le combat allait être vite réglé: un blocage, une immobilisation, et puis une tripotée de coups qui ferrait que même sa mère ne le reconnaîtrait plus!

C'est exactement ce qui arriva, à ceci près que ce fut Gordy qui resta sur le carreau. Bien sûr, il n'était pas amoché au point que sa mère ne puisse le reconnaître, mais il offrait néanmoins le terreau idéal pour une collection de bosses et de bleus de premier choix. Les deux ados jurant et gémissants sortirent ensemble de la ruelle, l'un soutenant l'autre, sous le regard narquois du jeune vainqueur. Ils louvoyèrent ainsi jusqu'à disparaître au coin de la rue. Jim était heureux, pleinement satisfait. Une sonnerie intermittente se faisait entendre dans le lointain Il était temps pour lui de rentrer. Il s'élança, couru, couru de plus en plus vite, finit par décoller du sol, et fila comme une fusée par-dessus les maisons, les arbres et les rues. Il arriva dans son lit au moment même où sa mère passait la tête dans sa chambre.

- C'est l'heure, Jimmy, il est temps de te lever !
- Oui m'man.

Jim sauta de son lit pour filer dans la salle de bain. Il en ressortit trois minutes plus tard, peigné, lavé(?), et habillé de ce qu'il fallait pour commencer une nouvelle journée d'école. Un solide petit déjeuner l'attendait sur la table de la cuisine, mais comme à son habitude, il n'en avala que des miettes. Jim n'avait vraiment pas beaucoup d'appétit le matin, ni à aucun autre moment de la journée d'ailleurs. Il allait sortir, son cartable sur le dos, quand sa mère le rappela :

- Jimmy, n'oublie pas ton fortifiant !
- Oui m'man, soupira l'enfant en revenant près de sa mère qui tenait à la main une cuillère à soupe remplie d'un sirop brunâtre.

Il goba ce jus amer avec une grimace qui en disait long sur le goût que cela devait avoir, à moins que ce ne fût des manières pour indiquer que cette récente coutume matinale l'ennuyait déjà.

En admirant cette vilaine grimace, et sous celle-ci son fiston toujours aussi maigrichon qu'un assemblage de fils de cuivre, sa mère se demanda si elle ne devrait pas rappeler le médecin. Depuis un mois que son Jimmy prenait quotidiennement ce sirop fortifiant, il ne s'était pas encore épaissi d'une pelure d'oignon. Il n'était pas en mauvaise santé, certes, mais ce retard de croissance et cette vitalité de moucheron commençait sérieusement à l'inquiéter.

Jimmy sortit et prit le chemin de l'école en longeant le profil des arbres. Il scrutait loin devant lui afin de repérer Corey le premier, et changer d'itinéraire. Ce sale gamin l'attendait toujours quelque part avec l'idée de lui donner des coups.
Fin.

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