Saisons d'une passion
de Claude Colson

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Il souffrait , il décida d'écrire. (....)
Depuis qu’elle l’avait quitté, il savait que ce n’était qu’à ce prix qu’il surmonterait peut-être le chagrin tenace qui le minait. A peine avait-il noirci une page qu’il était un peu soulagé, comme si sa vie qui depuis quelques mois lui paraissait tourner à vide venait enfin de trouver un but.
Il se leurrait sans doute. Ne voulait-il pas simplement revivre le bonheur vécu, le prolonger obstinément au mépris de la réalité, se réfugier une fois encore dans la complicité du rêve, lui qui n’avait jamais véritablement affronté le réel. Ne trouvant pas le monde conforme à ses désirs, le jugeant laid en quelque sorte, il avait refusé de grandir. Mais à mi-vie, celui ci – plus fort- l’avait rejoint. Il le laissait aujourd’hui face à lui même et Bruno avait à certains moments l’impression de n’être plus que souffrance. Cette souffrance qu’il tentait à présent de conjurer en la confiant au papier.
Florence l’avait quitté après sept mois tumultueux qu’ils avaient dû vivre furtivement, car il n’était pas libre. Ils avaient connu une passion fulgurante, chaotique, rythmée par les orages de l’amour fou qui éclataient sporadiquement, car tous deux _ quoique très différents _ avaient en commun l’irritabilité des grands fauves. Leurs déchirements étaient empreints d’ une beauté farouche mais laissèrent des traces qui finirent par venir à bout de la passion de Florence. Il le comprit trop tard, sut assez vite qu’il était quasiment vain d’espérer la reconquérir. IL faillit en perdre la raison, se confina dans la douleur, de celles auxquelles on s’agrippe comme à une raison de vivre.
Un jour enfin il se plongea dans l’écriture, une manière de catharsis.


2

Il l’avait rencontrée au restaurant, ne l’avait pas recherchée, sauf peut-être sous l’emprise d’une nécessité inconsciente ; leur rencontre était due à l’un de ces hasards qui font se croiser les natures et les destins les plus dissemblables.
Plusieurs fois ils s’y côtoyèrent. D’abord il ne prit garde à elle, car, marié depuis plus de quinze ans et père de deux enfants, il vivait les vicissitudes d’une union qui subissait le lot trop commun sans que l’un ou l’autre en soit plus particulièrement responsable. L’amour avait cédé à l’usure, et comme il approchait de la quarantaine, il venait – une première depuis leur mariage – de s’éprendre d’une femme de leurs relations.
Jamais il n’avait été coureur et il en éprouva les premiers temps un sentiment de culpabilité qui céda vite à la passion. Il ne la déclara pas d’emblée, s’abandonna à quelques enfantillages qui n’aboutirent pas. Il était en la matière plutôt malhabile. Quelques mois plus tard il avoua cette flamme à sa destinataire, mais entre temps il avait rencontré Florence et elle n’était plus d’actualité.
Il était cependant encore en proie à ces amours platoniques contre son gré lorsqu’il commença à côtoyer Florence . Ils déjeunaient aux mêmes heures et il eut l’impression que la jeune et fort jolie femme recherchait sa présence. Ils prirent alors le café ensemble et entreprirent de se découvrir. Bruno avait même l’impression qu’elle cherchait à le séduire et en était flatté. Quelque chose de non important encore se passait dans sa vie et tranchait sur la routine des jours sans joie.
Au bout de trois mois, quand par jeu, comme il regardait une jolie voisine de table, Florence lui demanda de ne pas lui faire d’infidélités, il la prit pour confidente, lui avoua son amour pour B. ainsi que l’état, banal somme toute, de sa vie conjugale après toutes ces années.
Il avait pourtant décidé de renoncer à B. qui après six mois ne lui avait toujours pas donné le moindre signe d’espoir. Florence sentit cependant que ce renoncement intellectuel ne signifiait pas la mort des sentiments. Elle eut peur aussi de cette limitation dans le temps qu’il avait su fixer. De cet attachement elle conçu – lui sembla-t-il – une jalousie à demi avouée qui à nouveau le flattait, de sorte que , les circonstances aidant, au bout d’un mois Florence avait supplanté sa rivale d’autant plus dangereuse qu’elle était une fiction. Sa voix en particulier l’avait fait, le faisait rêver, et Florence enrageait de ne savoir ce que cette voix avait ainsi d’enchanteur.
Cet attrait fut ce qui subsista le plus longtemps de ces amours chastes qui trahissaient chez Bruno un immense besoin d’affection, tant à recevoir qu’à donner. Il lui ,fallut près d’un mois encore pour commencer à regarder Florence différemment.


3

C’est durant ces mois qu’elle lui dit avoir un ami depuis près d’un an. Elle pressentait que cette liaison vivait ses derniers avatars. Son ami lui avait menti et avait perdu son estime. Elle avoua même à Bruno qu’en faisant l’amour, c’est à lui désormais qu’elle pensait .
Bruno se délectait de cette période où il la croyait plus éprise de lui qu’il ne l’était d’elle. Certes il se sentait de plus en plus attiré, mais il ne se décidait pas à franchir le pas. L’Eût-il voulu que ce n’eût pas été facile . Ils n’habitaient pas la même banlieue et ne se voyaient que les jours ouvrables.
Lui avait une vie de famille qui ne lui laissait aucune liberté. Elle vivait seule, se déplaçait peu, ayant pris l’habitude d’être toujours très entourée par les hommes qui l’avaient aimée. Sur ce plan elle manquait d’autonomie. Ils se contentaient donc de brèves rencontres dans les bars et bien vite Bruno vola à Florence quelques baisers chastes qui à son insu contribuèrent à l’enchaîner.
Un jour qu’il évoquait son malaise d’homme marié jusque là fidèle, elle eut ces propos qui achevèrent de l’innocenter « je ne prends que ce qui n’est pas pris ». Il fut frappé par leur justesse et savoura davantage le bonheur de la côtoyer, même à ces rares instants volés.
Elle occupait ses pensées de plus en plus. Il revoyait sans cesse son visage ovale aux longs cils, ses yeux qui le fascinaient.
Il oublia rapidement les propos qu’il ,avait tenus à un ami commun : « Oui Florence est bien, mais elle est trop maigre . Et puis elle rit trop fort. » A l’époque cela lui avait remis en mémoire ce mot de Goethe qui l’avait frappé : « Cet homme rit trop fort pour être véritablement heureux. »
Il aimait son sourire, sa gentillesse, son éducation, ses prévenances et surtout les discussions qu’ils avaient sur leurs vies respectives.
Elle avait eu un grand amour qu’elle avait laissé partir et l’avait pleuré presque dix ans. Sa famille avait contrarié sa vocation. Elle vivait donc courageusement une existence qu’elle n’avait pas choisie, hormis sa solitude, qui semblait être sa force et sa tristesse.
D’autres hommes lui avaient voué une passion aveugle. Quelques uns avaient été ses amants. Ceux qui avaient compté étaient restés ses amis. Bruno s’en étonnait, mais il savait trop peu de la vie pour comprendre , encore moins pour juger. Il lui rapporta ce qu’était devenue sa vie conjugale, l’usure du temps, les premiers accrocs, puis l’indifférence qui s’installe. Les enfants qui sont aussi source de joies. Une vie ordinaire. Il était d’ailleurs quelqu’un d’ordinaire. Elle représentait l’aventure au sens noble , la nouveauté. Elle était originaire d’un milieu distingué où régnait avant tout le savoir-vivre, tandis que lui, d’un milieu modeste, avait pour valeur la vérité. Il admirait les bonnes manières, mais condamnait leur aspect factice, la primauté du social sur l’authentique. Cette différence allait être source de bien des ennuis.
Emerveillés de ce qui leur arrivait, ils se gardèrent bien durant ces quelques semaines de s’avouer leur amour. Ils ne souhaitaient pas brader ces mots précieux, voulaient peut-être aussi conjurer le sort. Ce fut Florence qui la première , lors d’une conversation téléphonique appela au passage Bruno « amour ». Il n’en crut pas ses oreilles, submergé par l’émotion.. Le pas était franchi. Il ne tarda alors pas à lui déclarer ses sentiments .
Florence craignait qu’il n’éprouvât que du désir. Il savait bien que non, car déjà il avait perdu le contrôle de la situation. Il subissait avec ravissement une vie soumise aux forces démoniques, n’imaginait pas un instant les souffrances qu’elles devaient bientôt lui apporter.
Elle avait cessé de voir son ami, mais n’avait pas encore rompu formellement. La première séparation que Bruno et elle eurent à connaître fut atroce pour tous deux. Il lui griffonna à la dérobée « je ne peux plus t’oublier ». Cela n’était pas encore entièrement vrai. Ce n’était pas faux. Il termina sa première lettre, le jour de la saint Valentin, de cette formule « avec toutes les fleurs que j’ai dans le cœur. »
La joie du retour est indicible. Après le déjeuner, ce fut elle qui l’entraîna dans un immeuble où ils échangèrent leur premier baiser. Jamais elle n’avait pu l’embrasser dans la rue. Son éducation lui faisait aimer par dessus tout la discrétion, ce qu’il ne comprit pas. Ils s’étreignaient avec fougue et jamais elle n’avait ressenti 4une telle passion dans un baiser, une passion sœur de la sienne. Il tremblait, cela faisait presque huit ans qu’il n’avait plus embrassé et au moins quinze qu’il n’avait tenu une femme, une vraie, dans ses bras.
A son retour au bureau l’émotion l’obligea à s’asseoir, lui qui d’ordinaire ne tenait pas en place. Bien plus tard elle lui écrivit que, quoi qu’il arrive, ce baiser dans l’escalier resterait l’un des plus forts souvenirs de son existence. Il lui fut reconnaissant d’en garder la même empreinte.
Ils convinrent d’un rendez vous chez elle . Il craignait la rencontre des corps, n(étant plus sûr de lui. Elle le rassura. Il n(allait pas passer un examen. Il redoutait aussi la mort de l’amour par le passage à l’acte. Elle l’appréhendait également, n’étant pas certaine de l’amour de Bruno. Elle ne voulait pas le voir partir, mais se réjouissait d’avoir à lui réapprendre à aimer. Bruno lui confia ses scrupules d’homme marié. Elle trouva dans cette lettre un reflet d’elle même qui ne lui convint pas. Le rendez-vous ne put avoir lieu. Ils eurent un sursis.
Florence l’aima vite d’amour fou. Elle voulait lui prodiguer les caresse dont elle se sentait capable. Elle lui faisait miroiter le savoir-faire de ses doigts, comparable à celui d’une musicienne.4 Je veux voir ton regard chavirer. » Il en fit à la fois ravi et effrayé, pressentant l’emprise que cette femme allait avoir sur lui. Il le lui écrivit : « Je dépends. »
Au moment où elle lui tint ces propos, cela ne l’arrêta pas. Rien n’eût été capable de le faire ; il n’avait plus la maîtrise des événements. Sa vie avait rejoint son destin. Où cela les emporterait-il ? Qu’importe, ils vivaient.


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Une semaine plus tard, ils se retrouvèrent chez elle . Oh fort peu ! Une heure et demie peut-être. Il ne pouvait lui offrir plus. Son émotion fut extrême quand Il la vit se dévêtir pour lui.Il ne devait plus oublier la douceur des corps dans l’étreinte, ni la beauté de son visage à présent si proche, la tendresse de ses bras. Bien que son corps fût magnifique, il lui fallut des mois pour admirer autre chose que son visage. Il le caressait inlassablement avec vénération.

Elle adora le secret de cette première rencontre. Rentré chez lui il lui téléphona , un seul mot qui pourtant recelait le monde entier ; « merci »


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Ils se virent alors chaque fois qu’ils le purent, presque toujours aussi brièvement, pour célébrer ces fêtes du corps qui lui avaient tant manqué. Elle semblait éprouver une passion sans limite et durant quelques mois elle lui écrivit presque quotidiennement des lettres magnifiques qu’il ne pouvait garder. Il les détruisait ou les lui renvoyait, parfois annotées. A cette époque, se sachant aimé, il n’éprouvait que fort peu le désir de lui écrire. Quand il le faisait, c’étaient des mots brefs, plus directs . Il aimait ses lettres, mais regrettait quelles soient moins spontanées. Il avait le sentiment qu’elle devait romancer sa vie pour en vivre pleinement les temps forts. Il n’osa lui en parler – et encore à peine - que lorsqu’elle même fit une remarque en ce sens .Il craignait de la blesser.
Elle lui fit connaître sa meilleure amie du moment et il garda de cette rencontre un sentiment de malaise, comme si on lui faisait subir un examen de passage.
Bruno se révéla très possessif ; il tolérait mal d’e ne pas l’avoir pour lui seul. Il était jaloux de ses relations sociales. Ne pouvant passer que peu de temps avec elle, il tolérait mal d’avoir parfois à la partager.


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Elle lui fit lire Breton. La fin de l’Amour fou l’émut aux larmes. Il sut alors pourquoi il eût aimé avoir un enfant d’elle. Après chaque dispute la passion reprenait vite ses droits. Chacun avait l’autre dans le cœur, dans le sang ; dans les doigts dit-elle un jour. Les querelles ne duraient pas. Un sourire, un regard et bien vite ils se cherchaient, se réconciliaient, parfois d’un simple effleurement. Toujours il devait la toucher. Ses mains étaient irrésistiblement attirés vers elle. Jamais elle n’avait vu cela. Lui non plus. Ses bras l’apaisaient, la faisaient rêver. Ses mains aussi étaient intelligentes, tout inexpérimenté qu’il était.
Elle trouvait que leurs corps mêmes s’entendaient, proportionnés, complices. Après des mois il put enfin, au delà de son visage adoré, la regarder toute entière. Jamais un homme ne l’avait aussi peu fait ; elle en conçu du dépit.
Il ne voyait que son propre amour, qui devint bientôt quasi absolu. Il avait tout reporté sur elle, ses attentes, ses rêves. C’était trop lourd. Souvent elle le lui dit ; il ne le comprit que bien plus tard, top tard. Il l’aimait comme une madone et comme une putain . D’un amour où mysticisme et sensualité se confondaient. Elle appréciait chez lui son respect inné de la Femme. Il l’idéalisait ; elle en souffrit, voulant être aimé pour elle même. Il croyait alors que c’était la même chose. Il avait besoin d’apprendre.


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Il n’était pas beau, mais aimait par dessus tout la sincérité. Florence lui trouvait le cœur bien fait, notamment quand il parlait de ses scrupules à lui offrir si peu. Il pensait ne pas la mériter. Elle n’eût pas accepté un divorce, ayant l’expérience d’une situation semblable. Elle n’imaginait pas l’amour fou au tribunal, mégotant sur le prix de la pension. Les autres seraient les plus forts.
Bruno aurait voulu être libre, l’avoir toute à lui mais il craignait d’être lâche et de s ‘accommoder au fond du choix de Florence. Il ne le lui cachait pas. Toujours pourtant elle protestait, soucieuse, disait-elle, des intérêts de Bruno plus que lui-même, pestait contre sa méconnaissance de la vie et des gens. Il déclarait préférer ne pas céder sur les droits imprescriptibles de la passion. Il ne savait pas s’il l’aurait vraiment fait mais elle l’en croyait capable. Son intransigeance le poussait parfois à des réactions imprévisibles, même en public, et Florence le craignait. Cette crainte allait peser sur leur relation.
Elle était persuadée que la passion ne s ‘accommode que du secret ; lui non. Depuis qu’il l’aimait, il se sentait si fort qu’il eût bravé le monde entier et aurait voulu que nul n’ignorât son bonheur. Il s’en ouvrit à leurs connaissances communes et l’apprit à Florence. Elle le lui pardonna mais lui en voulut terriblement, longtemps…toujours le ressentiment ressurgissait lors des querelles. Il n’avait pas eu l’intention de mal faire et ne la suivait pas dans ses considérations sur la réputation que l’on ferait aux femmes qui débauchent des hommes mariés. Il n’y prit pas garde ; il ne savait pas encore que c’était par là qu’il allait la perdre. Le maître mot de l’éducation qu’elle avait reçue était discrétion. Il avait contrevenu aux règles de vie de Florence par amour de la vérité et croyait leurs valeurs inconciliables. Elle s’estima trahie, alors que Bruno ne savait pas encore qu’elle avait peut-être raison, selon son ordre au moins, qui prenait davantage en compte les réalités du monde. Il en réprouvait le théâtre mais jouait lui aussi un rôle, à peu de frais, celui du rebelle.


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A leur première rencontre il s’était dit ; « elle n’est pas pour moi » ; elle, avait pensé : « Il ne sait pas qui il est ». Malgré l’importance de ses fonctions, il manquait totalement de confiance en lui. Le trac le paralysait dès qu’il s’agissait de prendre la parole. Il avait quasiment pris l’habitude de ne plus penser. Il découvrit avec satisfaction dans la correspondance qu’il devait bientôt avoir avec Florence que cela l’obligeait à le faire. Celle ci fut émue de ce mépris de soi conforté par toutes ces années d’échec conjugal, et elle mit tout en œuvre pour le convaincre qu’il valait bien les autres. Vaste tâche à laquelle elle épuisa ses maigres forces. Comme il avait plus de quarante ans, elle entreprit de le révéler, à lui même d’abord puis aux autres.
Il lui en était extrêmement reconnaissant, doutait toujours cependant, l’obligeant à sans cesse recommencer. Très étonné d’être ainsi aimé pour lui-même, il se montrait incapable de la réciproque. Elle ne s’en inquiétait pas trouvant qu’il y avait urgence à s’occuper de lui d’abord.
Mis le temps leur était chichement mesuré. Il n’avait jamais su, ni dû ni voulu préserver sa liberté dans son couple. Bruno, prêt à tout – ce qu’elle ne voulait pas – ne put conquérir un territoire digne d’eux. Une certaine crainte de demi-mesures l’inhibait. Florence le lui reprochait, les jours de découragement. Bien vite elle se reprenait. Elle avait entrepris sur lui, avec lui , une restructuration de l’être ; au début elle en éprouva un plaisir de démiurge mais dut par la suite pLoyer sous le fardeau. Son ardeur porta quelques fruits. Il lui écrivit et ils échangeaient des billets presque quotidiennement. Dans ceux qu’il rédigeait elle le voyait de plus en plus exister. A regret il continuait à lui renvoyer ceux qu’elle lui donnait. Seul sacrifice qu’il consentit au besoin de discrétion de Florence. Elle avait promis de les lui remettre plus tard, ce qu’elle ne fit pas. Il devait toujours lui en vouloir.
Ce goût littéraire naissant n’était pas exempt de danger. Il vivait par lettre interposées. L’écriture s’était partiellement substituée à une existence trop contrainte et participait aussi du rêve. Il s’en rendit compte bien plus tard.


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Elle avait dès le début craint de le perdre. La quarantaine passée pour elle aussi, elle était persuadée de ne pouvoir plaire que quelques années encore. Elle était tellement conforme à ses rêves qu’il regimbait à ces propos notamment lorsqu’elle affirmait que d’ici là il y aurait longtemps qu’il l’aurait oubliée. La vie sans elle, il ne pouvait l’envisager. Comme elle parlait de son crépuscule, il l’appela d’instinct l’aurore intemporelle de sa renaissance. Avec elle il était heureux comme jamais il n’avait été ; il lui accordait ce qu’elle savait le plus compté : la durée. Trop souvent elle lui représentait l’ « après », lui demandait s’il saurait rester son ami. Lui, s’indignait de ce défaitisme, croyait leur amour infrangible. Il aimait comme on aime à quinze ans et mettait beaucoup de temps à grandir. Elle, perdait ses forces jour après jour.
Un matin, elle lui dit : « On ne naît pas homme, on le devient par une femme, et vice versa. » Il dut en convenir, mais ne mesurait pas que par son intransigeance et ses éclats il épuisait cette femme que pourtant il aimait plus que tout. Florence avait conscience qu’elle le préparait pour une autre, alors qu’elle avait besoin à présent tout de suite d’une épaule d’homme. A son insu, Bruno nourrissait un amour égoïste et meurtrier. Il n’avait pas encore appris à aimer.
Depuis plusieurs années la santé de Florence se dégradait. D’une extrême fierté, elle n’en laissait rien paraître en public, et même si elle se confiait à lui, elle était d’une beauté telle qu’il l’oubliait à la moindre occasion.
….Au tout début de leur histoire, elle lui avait dit : « Je serais capable de traverser toute le ville pour te voir cinq minutes. » Lui l’aurait fait dix fois par jour et il comprit mal qu’ils dussent bientôt se voir encore moins. Je ne peux pas, disait-elle et lui qui débordait d’énergie traduisait « amour tiède. »
Elle eut un jour un malaise et il dut la raccompagner en taxi. Dans la voiture elle perdit connaissance. Il l’aurait crue morte si sa main ne serrait la sienne aussi fort. Bouleversé, il l’emmena à l’hôpital. Cet épisode lui valut la reconnaissance de Florence, mais sa beauté une fois encore lui fit bien vite oublier l’alerte. Il garda un souvenir ému de cet instant où c’était elle qui avait eu besoin de lui.
Un matin elle lui apprit qu’elle avait rompu formellement avec P. « Tu vas être content. » C’était vrai.


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Avec le temps leur passion grandissait. Ils devaient souvent se contenter d’enlacements furtifs dans des entrées d’immeubles où ils trouvaient refuge. Une fois il s’en fallut de peu qu’ils ne fussent découverts. Elle avait jusqu’alors accepté et même voulu tout cela au mépris de sa nature et de son éducation. Ils n’allèrent plus sous les porches.
Entre temps il y avait eu la première nuit. Une occasion. L’après-midi qui précéda avait failli tout compromettre. Une dispute, comme souvent, pour une broutille. Il la rejoignit le soir dans une chambre d’hôtel. Quand il vit comme convenu la clé sur la serrure, à l’extérieur, il chavira. Elle l’attendait malgré tout…Elle dormait ; ou il le crut. Tendrement il lui caressa le bras, croyant la réveiller. Elle était sa toute frêle.
Cette nuit le combla. A chaque instant il la touchait. Une nécessité. Il ne voulut pas que le sommeilles sépare.
Il y eut d’autres nuits. Il surpris une fois Florence lorsqu’il voulut capter son regard avant d’être emporté par la déferlante du plaisir. Avec l’ami que Florence avait autrefois elle s’ennuyait souvent. C’était un homme d’affaires raffiné mais qui manquait de fantaisie. Bruno en débordait. Il était à ce point imprévisible qu’il passait de l’exaltation au plus noir chagrin sans qu’elle puisse toujours se l’expliquer. Elle craignait cet amour à l’excès, le trouvait fou, en riait avec lui tout en tremblant d’en ignorer les limites. Leurs séparations leur coûtaient. Florence s’emportait contre cette dépendance et était tentée d’abréger leurs rencontres pour garder la main. Il voulait rester jusqu’à l’ultime seconde. Mésentente.
Pour Florence l’amour fou méritait mieux que ces quais de gare obscurs et sordides. Lui aurait accepté n’importe quoi pour la voir. Il lui reprochait ce qu’il prenait pour un sentiment de supériorité injustifié. Jamais il ne voulut le lui dire, sauf un jour de colère, après la rupture. Pourtant il en souffrit beaucoup, mais il savait que la parole engendre le malentendu.
Leur accord s’établissait au delà des mots : gestes, regards, parfums…Elle en portait deux, en alternance, dont les fragrances restaient sur lui longtemps après qu’il l’eut quittée et l’obsédaient. Après les disputes, il suffisait qu’il s’approche de ses cheveux et il s’apaisait. Il la respirait et elle en était émue : il lui rappelait King Kong. Leur amour était celui de deux fauves. Ils en appréciaient tous deux la dimension esthétique et animale.
Lors de leur première étreinte quelques mois plus tôt, il avait été interloqué par la violence avec laquelle elle voulait qu’il la prît. Sa vénération de la femme était telle qu’en dépit de sa brutalité verbale, il était capable sans calcul de gestes les plus tendres et délicats. Il alliait les contraires ; elle l’aimait sans doute aussi pour cela. Il était tout sauf l’homme du juste milieu.
Lors de leurs rencontres brèves, il adorait ces moments avant l’amour où elle venait quand même se blottir contre lui et où il jouissait de sa féminité. Là elle semblait heureuse, loin de ses souffrances quotidiennes, et cela l’emplissait d’un bonheur total que sa brièveté dotait d’un goût d’éternité. Après, plus de temps pour la tendresse ; il repartait la mort dans l’âme vers sa banlieue, son foyer. A ces moments jamais elle ne faiblissait ; elle affichait plutôt froideur et distance ; tout juste si elle ne le chassait pas. Il lui en voulait de ce courage, un courage que dans d’autres circonstances il entrevoyait. Il l’appelait alors son petit soldat.


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Cinq jours déjà qu’il avait commencé d’écrire. Il savait à présent qu’il irait jusqu’au bout. Il ne se relisait pas. De plus c’est en cachette qu’il devait rédiger cet exorcisme d’un mal qu’il chérissait encore. Une écriture interdite, comme leur liaison l’avait été. Il ne maîtrisait plus ce jaillissement. La pensée, chez lui magma confus en deçà de la conscience, était littéralement mise en forme par la volonté d’écrire. Il avait trouvé une raison de vivre, peut-être un simple substitut de vie. Il construisait peu, notait çà et là quelques touches qu’il ne voulait pas oublier. C’était une sorte de chronique jaculatoire dont elle serait, devait être la première lectrice.


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L’état de santé de Florence empirait. Il lui portait involontairement des coups par culte de l’absolu. Elle cessa de lui écrire. Il prit le relais ; épris de l’écrit, il lui envoya d’innombrables lettre, les plus belles qu’elle eût jamais reçues, disait-elle. Il y laissait chanter sa passion. Cela ne lui demandait pas d’effort hormis le vouloir de vérité. Elle lui avoua , après une nouvelle tempête, que si elle ne l’aimait pas déjà, elle l’eût aimé pour ces lettres. Il était comblé d’aise.


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La vie continua ainsi plusieurs mois. La seconde année il dut s’absenter près d’un mois. Il ne fit que songer à tout quitter pour elle. Juste avant son départ elle lui avait confié sa peine de sentir qu’il y renonçait. Elle voulait pourtant pas de divorce, mais le seul plaisir de sentir que c’était elle qui le retenait. Tout le mois ils n’eurent aucun contact.
A son retour, alors qu’il se faisait une fête de la revoir, il la sentit au téléphone irritée, intransigeante. Chez elle il eut droit à une scène de rupture en règle. A son grand étonnement elle s’entait sentie soulagée de cet éloignement. Elle lui reprocha tout ce qu’il était – quelqu’un qui n’était pas pour elle. Après les cris, la colère, il comprit sa détermination, surtout qu’elle reconnut au moment même avoir encore envie de lui.
Alors il se tut et ses larmes coulèrent doucement sous les critiques qui fusaient encore. Soudain elle lui offrit son corps. Il ne sut pas refuser. Une étreinte sans gloire ; il croyait qu’elle le faisait par pitié, en guise d’adieu.
Comme ils se rhabillaient, le téléphone sonna. Elle devait le ramener à la gare, mais s’isola dans la chambre. Cela dura. Il s’approcha de la porte et l’entendit dire « je t’aime . » à un autre . Brève colère de da part puis il se mura à nouveau dans le silence. Elle était furieuse de ce qu’elle appelait son indiscrétion, reconnut avoir revu celui qu’elle avait autrefois tant aimé. Un repas au restaurant sans plus, dit-elle, elle avait besoin d’un homme fait, pas d’un enfant. Il la remercia pour le bonheur donné, lui en souhaita beaucoup et s’éloigna. Sous le choc il avait l’impression d’être extérieur à lui même, et que son cœur était mort, pétrifié ; la même impression qu’en la quittant pour ce long mois.
Une heure plus tard au téléphone elle prétendit les aimer tous deux . « A vous deux vous faites un homme merveilleux. » Leur aventure eut un regain. Il souffrait, mais préférait la partager s’il le fallait , plutôt que de la perdre. Il la poussait dans les bras de l’Autre. Cette liberté laissée dissuada Florence d’en user.
A cette époque elle reçut de Bruno des lettre magnifiques. Il brûlait d’amour pour elle, la vénérait. Ils se voyaient souvent. Longtemps Bruno fut tourmenté par ce « je t’aime » dit à un autre.


14

Bruno commençait à prendre conscience de ce qu’elle voulait. Il tenta de ressembler à cette image avec quelque succès. Elle se félicitait de ne pas avoir rompu. Elle lui présenta sa mère, une femme assez âgée, gaie et alerte qui était encore étonnamment désirable. Elle avait la même classe que sa fille. Bruno en fut touché, comme plus tôt lorsqu’elle lui avait confié qu’elle priait pour lui. L’associer lui à quelque chose d’aussi intime que sa foi !
La mère de Florence vit dans les yeux de Bruno l’amour fou ; il eut une alliée. Elle dit à sa fille : « jamais on ne t’a aimée autant. » Réponse : « autant, non, mieux, si. »
Leur liaison dura encore quelques mois. Les querelles revinrent ; nul ne change les êtres. Elle allégua être davantage accaparée par son travail. Il vit venir l’échéance et fou de douleur lui envoya des lettre pathétiques , déchiré entre sa passion et la volonté de respecter le volonté de son amie. Il craignait qu’elle ne restât par crainte, par affection. Il la poussait à parler, elle différait toujours, sans doute pour ne pas le faire souffrir, également indécise. Après un nouvel éclat elle ne le reçut plus chez elle. Il lui fallut six semaines encore pour réussir à prononcer les paroles définitives, au téléphone, instrument qui avait rythmé leur amour. Il ne reconnut pas le timbre de sa voix.
Elle craignait qu’il ne se supprime. Il la rassura, mais il était mort. Il s’enfonça dans le chagrin, la déprime. Elle tint bon. Il lui gardait son amour, elle lui offrait son amitié. Un jour elle fut sur le point de craquer. Il ne voulut pas en profiter. Une autre fois il insista et l’entendant dire d’une voix bien faible « ce n’est pas bien ce que tu fais », il eut le courage de renoncer. Elle cherchait encore sa compagnie. Il ne comprenait pas tout, souffrait comme jamais. Elle fit tout ce qu'elle put pour lui maintenir la tête hors de l’eau, un effort surhumain pour elle, vu son état. Il avait des hauts et des bas, frisa la folie. Florence lui avait donné la vie, elle l’avait reprise. Il n’avait aucun remords, aucun regret même si l’issue était atroce. Il lui était à jamais reconnaissant de lui avoir fait ébaucher l’art du savoir aimer. Sa tristesse était, comme leur histoire, infinie. Ce monde ne tolère pas la passion.


15

Ils n’avaient pas changé toutes leurs habitudes ,même si elle en avait peu à peu supprimé certaines. Il restait le déjeuner en commun, parfois seuls, parfois avec d’autres. Florence se voulait sa confidente. Il lui écrivait beaucoup moins, lui téléphonait encore et elle était le plus souvent chaleureuse. En revanche en sa présence elle soufflait le chaud et le froid, allant même jusqu’à l’ignorer, en apparence. Il en éprouvait une douleur indicible. Elle ne semblait pas au clair avec les restes de sa propre passion. Elle tenait par la volonté. En public elle avait toujours eu un réflexe de protection, à l’excès. Elle avait été presque tout pour lui, lui beaucoup pour elle, il ne comprenait pas, ne comprenait pas. Il n’aurait quant à lui jamais pu la renier, il replongeait. Elle aussi, mais ne reconnut quasiment pas qu’il y eût été pour quelque chose, sinon par ces mots : « tu as été un gros souci. » Un souci ! IL s’emportait, elle répliquait de son tempérament de feu, ils tremblaient, s’excusaient, se réconciliaient , ne pouvant rester fâchés. Son indifférence était-elle affectée ? Il gambergeait, lui prêtait d’autres amours, mendiait la vérité et se minait.
Quelques fois l’idée de se venger l’effleurait et il la laissait trois ou quatre jours sans nouvelles. Il en souffrait le premier. Ils étaient faits selon elle pour être amis, elle vantait l’amitié tendre. Il lui dit naïf et spontané ; « ça n’existe pas ! », lui rappelant ses propos antérieurs sur l’ambiguïté des rapports amicaux homme femme. Elle éclata d’un rire franc et heureux.
Elle avait toujours été d’avis que des rapports entre anciens amants ne remettaient pas en cause d’éventuelles nouvelles attaches .Plus de cinq mois après leur dernière étreinte cela n’avait toujours pas eu lieu. Attendait-elle qu’il fût moins à vif ? Cette étreinte avait pourtant été précédée de déclarations enflammées, puis elle avait brutalement mis fin à leurs effusions.
Comment pouvait-on renoncer ainsi à la passion ? Où avait-elle trouvé la force de le faire ? Ces questions restaient sans réponse, l’obsédaient jour et nuit. Il était fou, fou de Florence, fou de douleur. Un fou dangereux lui avait-elle dit lors de sa première tentative de rupture, quand elle avait cru qu’il allait la frapper .Il eût été incapable de la toucher. Excès d’amour.


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Excessif en toute chose, il ne pouvait pas ne pas la revoir, alimentant ainsi sa souffrance. Leur histoire avait été démesurée, il ne voulait pas qu’elle s’achève comme une histoire ordinairE. Il espérait, sans vraiment y croire, un retour de Florence. Il y faudrait des circonstances exceptionnelles. I l essayait d’apprendre la patience ; apprendre à ne plus rien attendre de l’autre, pour un jour…Il fallait d’abord oublier l’espoir. Totalement. Un combat de chaque instant, incertain. Il avait cumulé les premières ; première folle passion, première maîtresse, premier grand chagrin d’amour. Il ne regrettait que ce que leur passion n’avait pu grandir dans des conditions qui eussent été dignes d’elle.
Largué, il avait d’abord par réflexe de mâle vexé voulu se ruer sur tout ce qui portait jupon. Il ne le fit pas, persuadé que seule une autre passion le guérirait de la première. Il ne la recherchait pas. Paralysé par le passé récent et par un avenir dont il doutait, il n’avait plus de présent Il faudrait bien un jour cesser l’introspection , riche de ce que l’on appelle couramment l’expérience.
Il se confia à quelques proches qui ne pouvaient que l’écouter. Peu à peu c’est à Florence qu’il rendit compte, en écrivant son aventure, espérant par là en sortir. Dès qu’il la revoyait, c’était pourtant compromis. Il fallait éviter l’exhibitionnisme. Un moyen, la sincérité, qui venait néanmoins de lui jouer un tour pendable. Au moins était-il fidèle à lui- même.


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Des souvenirs disparates de leur liaison lui revenaient : Le jour au tout début où non encore accro, à la différence de Florence, il lui avait dit : « un amour ça naît, ça grandit, ça décroît et ça meurt. » « Tais-toi . »lui avait-elle répondu. Les quelques fois où elle lui avait dit : « Tu as une façon féminine d ‘aimer . »Très sentimental, il subordonnait à son amour sa carrière, sa famille, tout. « Pour une femme, c’est formidable ! » lui avait-elle lancé. Ces matins au café où ils se tenaient les mains et où elle s’amusait de comparer ses doigts si petits aux siens. Il en était attendri comme devant un enfant.
Ce n’était pas la rencontre des corps qui lui manquait le plus, mais l’infinie tendresse qui lui est consubstantielle. Il avait découvert l’extraordinaire densité que prend la vie quand elle a pour simple finalité d’aimer, comme ce jour où ils avaient traversé la capitale main dans la main. L’univers leur appartenait.
Il lui rester à présent à tâcher de s’oublier lui-même pour essayer d’aider Florence qui se débattait dans d’énormes problèmes, si toutefois elle le voulait bien. En serait-il capable ?
Il avait vite remarqué que Florence avait une extraordinaire manière de vivre ses propres souvenirs au présent, notamment ceux qui concernaient sa passion de jeunesse. Il en avait conçu de la jalousie, alors même qu’il était son amant et se savait aimé d ‘elle. A présent qu’il n’avait plus aucune certitude, il se demandait si elle lui accordait une place similaire dans se mémoire . Elle alternait la froideur et des moments de grande complicité et de rires . Il la savait au plus haut point capable de contenir ses émotions , surtout devant celui qu’elle nomma un jour dans une lettre « toi, l’Amant. »
Florence avait toujours été pour lui en partie un mystère. Elle le demeurait. Elle lui semblait être d’un autre ordre, de sorte que même s’il désapprouvait certains comportements, le plus souvent il ne se permettait pas de la juger. Parfois pourtant la colère l’aveuglait, l’avait aveuglé et il s’écartait de cette voie. De même il feignait l’agacement à constater que pour finir, après qu’il l’avait désavouée, bien souvent elle avait raison. Elle lui disait alors en riant : « ca t’énerve, hein ? » et il était ravi de dire oui.


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Il lui fut très difficile de se réaccoutumer à une existence ordinaire avec l’ennui et le non sens des paroles et des actes après qu’ils eurent ainsi surfé deux années, dans les pires conditions, sur les crêtes de la passion. Il vivait en rémission de la vraie vie. Le creux avant l’avènement d’une nouvelle tempête. Il ignorait encore si et quelle elle serait, mais aspirait à une nouvelle magnification par un amour- fou semblable à celui qui aujourd’hui ne faisait plus que le meurtrir. Moussaillon près de chavirer, il voulait à nouveau braver la tourmente. Il avait toujours eu un amour déraisonnable pour l’absolu. Il avait aimé Florence, l’aimait encore- différemment- parce qu’elle lui avait donné le goût de la littérature active, de l’écriture.
Elle, pensait qu’il l’aimait d’un amour littéraire,, que c’était l’amour qu’il chérissait. Leur amour fou partagé lui avait cependant fait toucher l’absolu. Novice ,il avait été incapable de lui faire ressentir qu’il l’aimait pour elle-même. Son apprentissage n’était pas terminé. Elle lui disait souvent qu’elle n’avait pas fini son travail.
A présent seul, il parvenait à prendre un peu de recul pour examiner comment ils en étaient arrivés là. Au plus fort de leur liaison il avait été emporté, contrairement à Florence qui avait toujours essayé de guider sa propre passion. Il trouvait cela extravagant, savait maintenant combien elle avait raison. Au tout début pourtant, abasourdi par ce qui lui arrivait, il trouvait quelquefois la distance pour l’auto-observation et lui disait : « si j’analyse, je vois que… » Ces moments de lucidité la ravissaient. Bien vite cependant il fut emmené par un courant impétueux qui le drossa aux rivages de solitude auxquels il se trouvait aujourd’hui.
Il la revoyait encore quelquefois. Tantôt elle se montrait complice, tantôt l’évitait ou l’ignorait, baromètre fixant l’humeur de Bruno. Dans les secondes phases il se sentait étranger à lui même. A cette époque il apprenait la résignation. Un jour de morosité il fut tenté d’interrompre sa narration. Mais vite il retrouvait Florence et à nouveau c’était le bonheur, bien qu’ils aient cessé toute relation privilégiée . Elle confia penser à lui tous les jours. En quels termes ? Il savait son aversion pour les mots toujours et jamais et effectivement leur histoire n’était pas encore achevée.
Il opta pour la joie : ce que Florence lui avait apporté , lui apportait toujours , valait cent fois les souffrances endurées. Il ne savait plus s’il devait encore la considérer comme son amour car il se méfiait de son imagination , mais il savait l’avoir follement aimée.
Ils tenaient toujours compte de l’avis de l’autre et elle voulait rester avec lui dans une amitié qu’elle qualifiait d’amoureuse. Bruno, heureux, croyait voir sa passion se rapprocher de la conception que Florence avait de ce sentiment. Son éducation sentimentale abordait une deuxième étape, où leur passion – loin de se consumer comme précédemment – s’observait, mûrissait, renonçait et s’attendait. A présent il parvenait à endiguer ses impulsions premières, souvent violentes. Dans la réalité Florence ne le voyait pas conforme à la description qu’il faisait de lui dans ses lettre. Il voulait la reconquérir, mais non se contraindre ou se contrefaire car la sincérité avait été le cœur de leur relation.
Parfois il lui semblait que si elle l’avait quitté, c’était pour qu’il ne divorce pas ou par fuite en avant, de peur qu’il ne la quitte. Le mystère et l’attrait de cette femme étaient entiers.
Il se sentait apaisé et voulait l’aider. Inapte à ce monde qui ignore la délicatesse elle souffrait du mal de vivre et avec le temps ses forces la trahissaient.
Le voyant écrire elle s’enthousiasma. Il savait qu’elle n’allait pas tarder à à-nouveau s’éloigner et garda la tête froide. Il n’était plus l’homme pressé qu’il avait été . Il pensait d’abord à elle. Toutefois il se demandait si l’on guérit jamais totalement de l’amour- fou.


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Quand il la voyait, il ne pouvait à nouveau s’empêcher de lui caresser la main ou le visage ; quelques rares fois c’était elle : c’étaient là tous leurs échanges physiques. Brûlant de désir, il la laissait cependant revenir vers lui à son rythme. La complicité et la confiance qui revenaient entre eux faisaient l’essentiel de sa joie. Il ne pouvait faire autrement que d’être en amour avec elle. Florence s’émerveillait du changement qui s’opérait en lui ; elle ne le craignait plus. Un jour elle dit même qu’ils avaient eu raison de refuser le divorce ( c’était sa décision à elle seule), qu’ils attendraient que ses enfants aient le pied à l’étrier. Lui n’envisageait pas d’attendre aussi longtemps pour la serrer à nouveau dans ses bras. Sa passion ne faiblissait pas, mais il avait acquis un peu d’indépendance vis à vis d’elle , approuvant le renoncement de sa compagne face aux conditions sordides imposées à leur idylle.
Bruno s’étonnait de voir ainsi évoluer ses sentiments sans pour autant s ‘altérer. Pourtant c’est surtout à elle qu’il était attentif, ayant enfin découvert le prix des êtres.


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Ces mutations en Bruno lui rendirent l’écriture plus difficile. Le matin il ne rassemblait plus aussi facilement ses pensées de la nuit et il le regrettait. Peu à peu il adoptait les vues de cette femme qui lui paraissait détenir la Vérité. Il ne se rebellait plus, adoptant lui aussi la voie de la passion maîtrisée. Pourtant il se demandait si dans la pratique il saurait vivre un sentiment aussi contraint, librement cette fois. Six mois de chasteté imposés par son amie l’avaient au delà du chagrin, de la dépression et de l’écriture mené à cette maturation. Lui infliger cette épreuve avait été pour elle une question de survie. Il ne savait pas vraiment si elle souhaiterait un jour qu’ils redeviennent amants et la laissait juge. Tout plutôt que de retomber dans la passion exclusive qui travaille à sa perte. Restait à savoir si cette passion peut-être maîtrisée dans sa dimension charnelle. Bruno le souhaitait sans en avoir l’expérience ; il lui paraissait surhumain de renoncer totalement.


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Ce matin là Bruno l’avait appelée. Son téléphone sonnait dans le vide. Il eut peur et se surprit à prier pour elle. Il ne croyait pas avoir la foi ; avec la force du constat, il mesura l’immensité de son amour.
Florence se livrait peu, conséquence de sa vie solitaire. Si elle l’avait fait davantage, peut-être auraient-ils évité la rupture. Mais Bruno aurait été incapable de l’écouter et de la comprendre. A présent oui . Au prix de quelles souffrances pour eux deux ! Florence en sortait meurtrie corps et âme ; il naissait à la conscience. La peine mutuelle et mutuellement infligée les avait finalement rapprochés. Ils avaient choisi – elle d’abord – la porte étroite de l’attente d’une certaine liberté où la passion puisse s’épanouir. Joie de l’ascèse . Bruno n’avait toutefois pas l’absolue certitude qu’au bout du chemin Florence fût à lui. Elle n’allait sans doute pas tarder à l’éclairer : une fois de plus Florence était lumière.


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Quand il la revoyait, il était parfois triste qu’elle revienne aussi lentement vers lui. Elle le comprit et un jour où ils parlaient de ses écrits qu’elle lisait à petites doses pour déguster cette version de leur histoire, alors qu’il disait que dans la littérature on ne trouve que ce que l’on met, elle déclara que parfois cette dernière ne fait qu’anticiper la vie.
Bien vite il se dit que la morosité n’était pas de mise. Pas de nouvelle dépendance. Il fallait souhaiter sans espérer, renoncer sans souffrir, admettre sans juger. Après tout n’avait-il pas déjà vaincu le désespoir ! … Un fléchissement dans la détermination, une rechute, une faute finalement humanise les êtres. Florence avait dû comprendre et pardonner car elle avait dit : « ne sois pas triste. » Le peu de mots qu’ils s’adressaient recelaient à présent tant de choses. Le non- dit d’aujourd’hui était lui aussi plus clair que leurs échanges anciens, pleins de malentendus.


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Son corps, depuis des mois , lui manquait terriblement. Quand une fois elle craqua et se blottit éplorée contre lui, il pensa « ne pas en profiter, surtout ! » Paradoxalement il avait l’impression de pouvoir prolonger indéfiniment cette répression du désir.
Elle craignait probablement qu’il cède à nouveau à ses anciens démons. Il pensait : si nous redevenons amants, aurai- je la force requise pour la nécessaire maîtrise de ma passion ? Florence l’en croyait capable, mais avait encore besoin de garanties.
Le temps avait acquis une nouvelle signification ; avec le recul ces six mois lui paraissaient s’être écoulés rapidement.
Frustré d’un inassouvissement dont il ne se serait pas cru capable, il était conscient de vivre un parcours initiatique. L’écriture lui permettait de poser, de se poser, les problèmes. Le temps par exemple : il n’était plus que la présence ou l’absence de l’autre. Ils le vivaient, l’avaient vécu montre en main, même quand ils faisaient l’amour, à cause du manque de disponibilité de Bruno. Parer au plus pressé, le désir physique, avait été une erreur : ils avaient tous deux mal joué. Florence avait perçu la première qu’il y avait maldonne. Maintenant ils compensaient, par le renoncement, mais étaient encore dans le déséquilibre. Curieusement la passion avait – semble-t-il – résisté, aux horreurs dites, à la haine . Elle devrait donc reprendre également un jour ou l’autre sa forme initiale. Bruno se demandait si Florence était dans les mêmes dispositions. Le doute donnait valeur à sa quête.
Des propos qu ‘elle avait tenus avant la rupture revenaient parfois le hanter : « nous gâchons nos plus belles années. » C’était vrai, mais si la vie permet parfois le bonheur immédiat, il est alors éphémère. Pourquoi ne lui donnait-elle aucun signe ? comment résistait-elle à sa passion personnelle ?
Il résistait à présent à l’envie de l’appeler : elle ne supportait pas la dépendance, pas plus de sa part à elle que de celle d’autrui. Elle voulait qu’il la laissât revenir d’elle –même, elle lui demandait beaucoup. Il lui arrivait de penser qu’elle pouvait n’avoir que faire de lui et cela était plus pénible que la privation physique. Sans elle il vivait mal.


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Le lendemain il la revit et une bouffée de nostalgie lui embua le regard. Il s’en excusa. Elle lui dit ne pas attendre de lui qu’il soit héroïque. Devant elle il ne voulait pas faiblir ; une complicité de sentiments les réunissait. Elle était heureuse de n’avoir plus à supporter de pression venant de lui . Elle éprouvait du remords à avoir été la première à lui avoir fait faire un écart ; la seule rectifia-t-il. Lui ne regrettait rien. Depuis leur rupture elle ne l’avait pas remplacé. Lui non plus. Elle n’exclut pas qu’ils redevinssent amants. Il était prêt à attendre ce qu’il faudrait. Elle était tentée mais hésitait à agir. Toujours elle s’était jugée trop cérébrale.
Elle aurait également voulu que dans l’intervalle Bruno eût pris une autre maîtresse. A sa demande d’explication, elle répondit quelque chose comme « pour ne pas être la seule. » ; il rétorqua spontanément : « je ne vais tout de même pas le faire exprès ! »
Au moment de se séparer Bruno demanda du regard un baiser chaste. Elle hésita puis l’accorda devant son insistance. Depuis cinq mois ce n’était que la seconde fois que leurs lèvres se touchaient, fût-ce aussi brièvement. Lui qui commençait à la connaître savait que jamais elle n’y aurait consenti si elle n’avait pas été en communion avec lui. C’était le bonheur des Tristes ; déjà beaucoup.
Un jour devant des connaissances elle se départit de sa discrétion. Quand il lui dit : « je ne te reconnais plus, on va jaser », elle répondit : « ça m’est égal, ils le font déjà. » Elle venait un peu vers lui. Les concessions étaient mutuellement acceptées .
Sa famille ne savait rien de son autre vie ; peut-être avait-elle quelques soupçons. Florence l’avait dissuadé de tout dire, comme il en avait eu envie au début.
Il sentait à présent confusément que cette vie déchirée lui permettait de se dépasser.


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Il est des jours heureux et d’autres. Le lendemain, il n’avait pu joindre Florence . Bruno n’éprouvait plus la brûlure insoutenable qu’en pareil cas il ressentait un an auparavant, la déception était dorénavant un simple mais grand manque de joie. Un immense abattement. Qu’éprouvait-elle en pareil cas ?… Toujours les interrogations.
Il acceptait à présent mieux les aléas extérieurs qui venaient contrecarrer ses désirs. Il se changeait lui-même pour lui plaire, ce qu’il eût cru bien impossible. Décidément elle lui aurait tout appris.
Il admettait qu’elle pût avoir une vie extérieure à lui, mais gardait la nostalgie des jours anciens où c’était lui qui comptait le plus pour elle. Vite il chassa ces sombres pensées, il restait des choses à construire avec elle. Le destin ne leur avait pas été très favorable. Si leur passion devait à nouveau s’épanouir, ils l’auraient mérité. Il n’entrevoyait ni la conclusion ni la disparition de la sienne. La méditation le menait de la morosité à un optimisme raisonné.


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Après une nouvelle journée passée ensemble, ils se sentaient ce soir là complètement en phase. Bruno ne voulait plus songer à l’espoir ; il n’aimait plus non plus le mot promesse. L’important étaient les propos de Florence : « tu vois, je crois que le plus difficile est derrière nous. ». Il avait répondu : « je pense que nous n’échapperons pas l’un à l’autre. ». Ils firent le bout de chemin qui les ramenait chacun chez soi main dans la main.
Florence lui confia ses insoutenables douleurs physiques que nul ne parvenait à soulager et qui faisaient écran à leur amour. Dans sa compassion il se souvint que bien plus tôt il lui avait dit à ce propos dans un mouvement de colère : « que veux tu que j’y fasse. »
Que de chemin parcouru ! Florence avait dû malmener « le petit « pour l’amener à cette seconde naissance. Sa dette était infinie. Il avait reconquis le sourire de sa compagne ; le fauve qu’elle était se sentait à nouveau libre et c’est ainsi qu’elle donnait le plus. Il avait compris qu’elle l’aimait toujours et était prêt à accepter toutes les contraintes ; Bruno se sentait tout-puissant. Elle prétendit être capable d’attendre des années encore pour parfaire l’œuvre entreprise sur lui. Il ;la sentait pourtant sur le point de craquer et les rôles s’inversant c’était à lui de veiller à ne pas mettre en péril trop vite leur nouvelle entente. Les deux ruptures précédentes étaient un avertissement.
Il n’osait la reprendre dans ses bras de peur de fléchir. Eperdu d’humilité et de respect il imaginait la douceur de sa peau. Comment trouver un équilibre entre le corps et l’esprit ? Déchiré, sa détermination était pourtant aussi forte que son désir. Il voilait cette femme, il voulait qu’elle le veuille, lui. Il se changeait lui-même à marche forcée pour être digne d’elle.
Le matin suivant au téléphone elle se repentit de lui avoir redonné espoir. Il s’y attendait ; elle était en permanence offrande et rétractation. Ce qui pour lui était autrefois source de rage , il le ressentait comme source d’amour.
Il récusa le mot espoir, parla de ses souhaits. Elle trouvait la nuance ténue. Elle était énorme : il voulait certes communier avec elle sous les deux espèces de la chair et de l’esprit, mais n’entendait plus renoncer au second aux seules fins d’assouvir la première.
Les amis de Florence la disaient inclassable. Bruno se familiarisait avec sa nature extraordinairement complexe. Sachant que rien ne supplanterait jamais chez elle sa première passion, une passion contrariée pour la musique, il s’efforçait seulement de lui apporter le plus qu’il pouvait afin de lui faciliter l’existence. Il se sentait fort, prêt à la protéger au besoin contre elle-même, le gardien du Temple. Elle s’extasia à ces dires, n’ayant jamais encore connu la passion dans la liberté ; elle lui demanda même des conseils de maîtrise. Il pria pour garder cette force quand à nouveau leurs corps se toucheraient : il avait compris que le meilleur moyen de la perdre était de vouloir la garder.
Dynamisée par lui elle refit des projets. Lui était heureux de la redécouvrir alerte ; les derniers temps en effet elle vivait comme une morte. Il allait devoir l’entourer sans l’encombrer, l’accompagner sans la presser. Vivre auprès d’elle était un art peu aisé qui comblait cependant le bénéficiaire. Renvoyé devant ses responsabilités d’ami et d’amant, il se croyait capable de se battre pour elle, pour eux.
Il allait la revoir ; i était calme, sachant qu’avec elle tout pouvait toujours arriver. Il s’agissait d’être à la hauteur, de vivre au présent en se gardant des écueils de la mémoire comme de l’imagination, douces compagnes par ailleurs.


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Ils avaient retrouvé la complicité, « comme au début , » avait-elle dit. Elle se manifestait dans un sourire, un regard compris d’eux seuls.
C’était le printemps, il portait une chemisette et elle avait eu ce geste à la fois inattendu et souhaité de lui caresser le bras. Non, pas une caresse sensuelle ; elle signifiait plutôt : je suis bien avec toi. Il en éprouva un bonheur calme. Depuis leur séparation, c’était le troisième de ces gestes. En cinq mois. Ils avaient le prix du sentiment qui les suscitait et de l’émotion qu’ils déclenchaient, nourrie, sans projet, du bien-être de l’autre.
Il vit la maigreur de ce corps auquel sa passion aveugle avait infligé des tortures morales. A l ‘époque, il était incapable d’agir différemment, mais sa responsabilité, certes atténuée, demeurait entière.
Elle lui fit lire quelques pages qu’elle avait écrites elle aussi sur leur histoire. La profondeur de ses analyses et sa culture émerveillaient Bruno. Elle avait démarré sur la phrase « anodine « par laquelle elle l’avait invité à aller vers d’autres femmes. Anodine , elle ne l’était qu’en apparence ; elle l’avait longtemps troublé. Il fut ravir de découvrir sous sa plume l’explication à laquelle il avait quand même fini par parvenir. Le cœur serré il lut aussi les quelques mots sobres dans lesquels elle exprimait ses regrets pour la passion de sa vie, le clavier, qui n’avait pu s’épanouir, et qui pourtant le restait..
Elle lui dit aussi que sur le long terme elle concevait leur relation plutôt comme une amitié amoureuse. Essayait-elle, à nouveau attirée par lui, de préserver un capital qu’elle ne voulait pas voir flamber en quelques étreintes ? Si oui, qu’elle meilleure preuve d’amour pouvait-elle lui donner que de continuer de se refuser à lui ?
Il voulait avoir le droit d’aimer comme on aime sur cette terre. Elle avait dit que l’esprit et la chair n’étaient pas inconciliables : il faudrait bien qu’ils se soumettent à l’épreuve. Renoncer à tout était d’une certaine façon une fuite. Leurs forces conjuguées viendraient peut-être à bout de ce défi, sinon ils perdraient tout. Bruno était prêt, sachant qu’entre eux il y avait quelque chose d’indéfectible. Et si c’était la passion… ? De toute manière il respecterait le choix de Florence.
L’écriture était un jeu de courage et de vérité qu’à présent elle risquait aussi : sauraient-ils tout se dire et tout accepter de l’autre ? C’était une relation fondamentale de je à je ; il discernait maintenant que la vérité sociale qu’il chérissait jusqu’ici, s’opposant en cela à elle, n’avait finalement que peu d’importance. Ils devaient logiquement en sortir grandis. Lot de consolation.


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Il appréhendait d’à nouveau faire l’amour avec elle, qui l’avait amené sur le terrain de la cérébralité. Les gestes autrefois si naturels entre eux reviendraient-ils ? oui, s’il en croyait le bonheur qui l’envahissait dès qu’il la frôlait. Une fois elle s’était laissé aller à s’appuyer contre lui, de dos , et ses gestes s’étaient accomplis comme un destin, lourds de leur légitimité. Comment faisait-elle pour avoir sans cesse la pensée, le mot justes elle qui se réclamait d’une expérience surtout livresque ? je vis ma culture , scandait-elle. Il l’admirait.
Il l’attendait, l’attendrait ce qu’il faudrait. Il avait essayé de le lui dire, mais elle avait compris qu’il parlait de divorce. « Je t’en empêcherai. » fut sa réponse.
Ce qu’ils perdaient dans l’avoir – une épreuve bien réelle – ils le gagnaient sur le plan de l’être. C’était une sorte d’investissement à long terme, bien qu’ils eussent besoin d’une force d’âme peu commune pour ne pas tomber dans les bras l’un de l’autre. Elle hésitait encore un peu. Il ne la forcerait pas, sa décision devant être prise librement. Il s’étonnait d’ainsi forcer son propre caractère de fonceur pour parvenir a un compromis avec la nature de Florence .
Depuis quelques années Florence était physiquement épuise ; elle gardait sa beauté, mais le combat avec la maladie dévorait son énergie. Il ne pouvait la soulager que fort peu, lui alléger le quotidien et l’écouter, ce qu’il parvenait mieux à faire, malgré le peu de temps qui leur était imparti et la foule de choses qu’il avait à lui dire .
Il ne lui voulait que du bien, elle qui avait tout fait pour lui.
Un soir enfin, au téléphone, elle lui fit un cadeau magnifique : l’aveu de son désir, de sa passion revenus, de ses pleurs devant l’impossibilité d’assouvir, de la nécessité d’un renoncement dont elle se sentait de jour en jour plus incapable. Elle lui octroyait le droit d’entendre cela tout en regrettant ces confidences.
Bruno était déchiré entre son désir et le respect des réticences de son amie. Elle le supplia de ne plus l ‘appeler pendant quelques jours ; elle redevenait dépendante . Il accepta en maugréant. Pourquoi ce qu'ils vivaient de si beau était-il socialement interdit ? Fallait-il pour un temps – et- combien de temps – rejeter un certain bonheur pour être heureux ?
Florence était convaincue qu’un divorce viendrait à bout de leur passion. Il restait à Bruno la seule voie de reprendre sa liberté dans son couple, chose ardue après tant d’années. Florence avait promu la privation solution, une solution contre nature.
Six mois plus tôt il enrageait face à cette situation, tel un fauve se heurtant inutilement aux barreaux, ne réussissant qu’à meurtrir Florence ; maintenant il tentait de biaiser, de tirer le maximum de toute faille du système étouffant de cette putain de vie broyeuse d’êtres. Pour survivre il adaptait un peu ses désirs à l’ordre du monde.
Le délai de silence demandé par Florence allait vers sa fin. Se serait-elle blindée dans la froideur pour échapper à elle- même, pour lui échapper ? Si oui, exploserait-il de colère comme autrefois ? Non, il se tairait plutôt, mais la blessure serait là, béante.
Il l’imaginait dans la chambre qu’il n’avait pas revu depuis des mois, ses longs cils, se cheveux noirs sur l’oreiller, son parfum qui toujours l’enivrait. Souhaitait-elle à cette heure qu’il transgresse l’interdit et l’appelle. Souvent par le passé dans sa solitude elle criait son nom et quelquefois le hasard faisait qu’à ce moment le téléphone sonnait. C ‘était lui. Cette fois il se retint, en pressentant la nécessité. Il s’étonnait de se sentir si calme à mi temps de l’attente.
La veille du jour fixé, il commença à envisager le pire, sa disgrâce, mais restait tranquille car chaque minute le rapprochait de l’échéance du savoir.
Il déplorait son absence mais l’acceptait, se disant qu’à elle aussi ces minutes sans lui devaient paraître bien fades. Il se souvint d’une phrase qu’elle avait prononcée quelques jours auparavant : « on a de la chance de s’être trouvés. »
A l’heure dite, son téléphone sonna dans le vide. Le fuyait-elle ou était-elle dans l’incapacité d’honorer le rendez-vous ? Plus tard sur le répondeur il put lui faire part de sa souffrance, de ses craintes de la perdre. Quand il put lui parler , elle s’étonna qu’il puisse la penser aussi versatile. Bruno, échaudé, n’était plus sûr de rien. Elle dit qu’il lui avait manqué ainsi que ses appels, qu’elle avait moins bien supporté que lui cette épreuve. Elle expliqua vaguement l’absence du matin au rendez- vous. Lui ne l’aurait manqué pour rien au monde.
Le lendemain ils devaient se revoir. Il était fataliste et elle lui en fit le reproche . Autrefois il montrait plus de caractère. Prudent, il avait maîtrisé sa nature : de bouillant il était devenu circonspect, au risque de déplaire à Florence.


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Ils eurent une journée magnifique, toute en tranquillité. Il pressentait qu’il ne devait pas la prendre dans ses bras bien que tous deux en eussent envie’. Il lui en demanda la permission. Comme prévu elle refusa. Inlassable il reposait chaque jour la même question, sous la pression d’une nécessité intérieure. Il ne voulait pas mourir sans à nouveau avoir connu la douceur de son corps. Ils étaient dans l’absolu du désir. Elle louait sa maîtrise, disait qu’il devenait un homme. Bruno, après être descendu au plus bas, avait accompli cette métamorphose par amour. A son grand étonnement, changer sa nature lui coûtait peu. Rencontrer Florence dans cette nouvelle et tendre complicité était bonheur.
Il eut une rechute lorsqu’elle l’ignora quasiment en public, jeu social où elle était maître. L e soir elle le lui reprocha comme il s’y attendait, mais avec une gentillesse inaccoutumée qui l’émut. Il venait de confondre apparence réelle et réalité ; la vie venait de lui donner une leçon. Il lui en sut gré.
Il se souvint d’une citation de Florence : « vitam impendere amori » , faire dépendre sa vie de l’amour. Que pouvait valoir un tel précepte dans un corps meurtri , écartelé comme l’était celui de son ancienne maîtresse, miné par la douleur physique ? Il l’avait une fois de plus oublié et comme elle avait réagi avec gentillesse, il se sentait d’autant plus coupable.


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Durant- quelques jours son humeur fut assombrie : il vivait une situation absurde, être bien avec quelqu’un et ne l’apercevoir u’à des instants volés, effleurer une réalité exaltante et être confiné au rêve chimérique. Pour eux le trop n’allait pas à l’encontre du bien car ils ne connaissaient que le trop peu.
Empêtrée dans ses propres difficultés et préférant endiguer ses sentiments de peur d’être emportée, Florence ne faisait rien pour qu’ils se vissent davantage. Il le vivait parfois mal mis préférait miser sur la durée. Travailler à reprendre dans son couple une part de liberté devait être le premier objectif. Elle avait dit qu’elle l’y aiderait, cependant il sentait qu’elle préfèrerait qu’il fît ce bout de chemin seul : parler avec son épouse de sujet qu’ils n’abordaient jamais, vivant dans une totale non communication, et ce sans provoquer une rupture dont Florence ne voulait pas: le fil du rasoir.
Il avait des accès de tristesse, comme ce matin là où il était en voiture avec un de ses enfants ; il dut à grand peine contenir les larmes qui lui vinrent alors qu’il méditait l’absurde de la situation.
…Leur rapprochement des derniers jours n’avait pas échappé à certains. Quelques remarques furent faites et le besoin de discrétion de Florence reprit le dessus. Elle fuyait, même le contact téléphonique, se terrait, conseillant à son ami de laisser passer cette période. Que faire d’autre ? Bruno ne savait pas exactement comment elle vivait ces crises de l’être. Quand elle se concentrait ainsi sur ses propres craintes, tenait-il encore une place dans sa vie ? elle se confiait peu. Il savait en revanche que sa vie à lui allait alors à la dérive, avec la conscience de l’inanité du temps. Comment pouvait-elle continuer ainsi, semblable en apparence, mais se consumant lentement, inexorablement, tel le mouvement d’un pendule. Elle lui avait fait découvrir que l’amour est pratiquement la seule valeur qui rende signifiante une vie, quelque chose qu’il faut à tout prix essayer de préserver, ce qu’il n’avait fait au début de leur histoire .Chaque homme finit par le découvrir en même temps que l’humilité de sa faiblesse : au début était l’amour ; il n’y a ni suite, ni fin.


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…Seul dans sa chambre d’hôtel, il se souvenait de son bonheur un an auparavant quand il rejoignait Florence. Il avait compris l’après – midi que la séparation pouvait encore durer très longtemps. Tristesse infinie te résignation. Nul ne suffit à son propre bonheur, même les monstres d’égoïsme. La quête incertaine’ de l’autre au prix du dépassement pour un résultat hasardeux lui paraissait en même temps injuste.
Au yeux de Bruno, la femme c’était Florence et nulle autre ; elle incarnait toutes les qualités du concept. Les autres pouvaient éveiller son désir, mais il savait qu’à travers elles c’était Florence qu’il cherchait, elle qui l’avait mené à sa re-naissance, qui l’avait reconnu, écouté, conseillé, elle qu’il voulait à présent rendre heureuse, qu’il aimait, qui se refusait, qu’il aimait néanmoins, pour qui ce soir là il pleurait, Florence, qui n’était pas là.


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Deux jours après cet accès de morosité, elle était venue à l’improviste le rejoindre dans un café où il avait ses habitudes. Elle avait revêtu pour lui un tailleur magnifique. Emu à l’extrême il n’avait pas su la complimenter, au risque de paraître goujat. La joie l’inhibait, paralysait sa réflexion. Jamais il n’avait su parler aux femmes, encore moins par calcul.
Il était venu écrire au près d’un plan d’eau qu’il affectionnait. Elle le lui avait suggéré. Curieusement il n’y aurait pas pensé, même en aimant ce lieu et cette activité. Elle les avait joints.
La rencontre qui suivit lui offrit une Florence en forme physiquement, libérée à défaut d’être libre, radieuse, aimable, aimante. L’opposé de l’autre Florence : ombrageuse, contrainte, terrorisée par la vie, indomptable et qu’il apprenait à aimer aussi malgré les coups qu’elle lui portait. Il avait aimé la première d’un élan naturel, aimer la seconde était culture.
Un autre midi, sa fermeture éclair de blouson se coinça et elle vint à son secours. Ses bras absurdement ballants ne savaient plus où se , devant elle si proche. Elle rit lorsqu’il le lui dit et il la serra brièvement conter lui, lui caressant la nuque. Seconde d’éternité. L’espace de ce rapprochement il n’avait pas même osé la regarder.
Puis elle continua à éviter les lieux où ils auraient pu donner libre cours à leur envie d’embrassement. Il patientait sagement ; la brusquer eût été vain. Il préférait la comprendre, c’est à dire l’aimer.


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Une nuit elle cria son nom, se disant si à cet instant il téléphone je hâte les retrouvailles. Il n’appela pas. Il devait sans cesse trouver des prétextes pour sortir et lui téléphoner, dissimuler. Son statut d’homme marié n’était qu’une privation de liberté.
Elle lui avait annoncé devoir dîner avec son ancien amour comme ils le refaisaient une fois l’an. Touché de sa confiance, il aurait accepté qu’elle refît l’amour avec celui-ci si cela était nécessaire à son bonheur. Quand le jour approcha il savait qu’il allait souffrir de jalousie. Il souhaitait seulement qu’elle se confie à lui si elle était tentée ou même succombait. Le simple fait qu’ils fussent libres de se voir le rendait malheureux.Ils se voyaient toujours la montre à la main.
Pourquoi un amour aussi grand que le leur était-il réduit à la portion congrue ? L’envie de casser son ménage l »e reprenait de loin en loin, mais il était mintenant capable de se calmer. Un jour il fit une bêtise riquant de tout compromettre. Penaud il lui dit en manière d’excuse : « je ne suis bien qu’avec toi, ça n’est pas bien, hein ? » elle sourit et répondit : « oui, mais c’est comme ça. » Elle pouvait l’émouvoir d’une parole, comme cet autre soir où au téléphone elle semblait malheureuse et coupable de ne pas laisser libre cours à sa passion. Son ton était proche du sanglot. Elle invoqua le poids de la morale, de la situation d’illégitimité, de sa santé
proche du sanglot. Elle invoqua le poids de la morale, de la situation d’illégitimité, de sa santé précaire. Il lui répondit qu’il savait tout cela. Le pardon lui était acquis avant qu’elle le demande. La vie semait leur chemin d’embûches ; fallait-il s’en prendre à la vie ? Quelques mois plus tôt au plus fort de la déprime, il avait répondu non. L’existence charriait les immondices. Il fallait surnager longtemps afin d’atteindre pour quelques instants les eaux claires. Donc il convenait de ne pas se laisser aller.
Il n’écrivait pas pour faire beau, mais pour dire vrai. Bruno, voulant se dire, accédait à la conscience du sujet aimant. Il était heureux d’enfin pouvoir commencer à la soutenir. Spontanément il se mit à l’appeler « mon petit ». Longtemps il avait été le sien. Le rapport s’inversait. Ne pas chanter victoire trop tôt, même si, comme le disait Florence, ce qui est acquis était acquis.


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Bruno, dans le train, filait vers elle. Pour la première fois depuis longtemps elle avait accepté un rendez-vous sur son temps de liberté. Plusieurs heures pour eux seuls, presque un journée. Autrefois en pareil cas il était léger comme un adolescent se rendant à u rendez-vous d’amour. Il était soucieux. Serait-elle là ? Ne croyant plus trop au bonheur, il s’était les jours précédents fait confirmer la rencontre plusieurs fois. Elle avait ri : « si tu continues, j’annule ! » La veille au soir et le matin même pourtant il n’avait osé l’appeler, de peur de la voir changer d’avis. Il était probable qu’au début elle serait distante, fâchée contre elle-même d’avoir fait un pas vers lui. Elle l’avait prévenu qu’il n’était pas question de se laisser aller à des effusions physiques, il était encore un peu trop tôt, ne pas tout gâcher bêtement. Il irait jusqu’où elle voudrait ; il l’aimait assez pour cela , se sentait capable de résister aux envies.
Bien plus grande était sa préoccupation de ne pas rater ces retrouvailles. Si elle s’ennuyait avec lui… cela ne s’était jamais produit, mais il n’était pas tranquille. Il n’osait pas être joyeux.
Il se rappelait son premier trajet vers elle, le jour où pour la première fois ils s’étaient aimés. Emotion et crainte. Il était maintenant Florence moins une demi-heure. Il rangea son stylo pour poursuivre sa méditation dans la seule intimité de ses pensées. Cette fois c’était une inquiétude sourde, insidieuse.
Il avait écrit ces derniers mots en marchant vers elle.
Ses tout premières lettre, il les lui avait écrites quand il était sous le coup d’une émotion violente. « Attention, je vais écrire ! » lui disait-il et cela l’amusait.

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Et il se produisit le miracle qu’il n’attendait plus. Alors qu’il eût été aussi heureux si rien ne se passait, il scellèrent physiquement leurs retrouvailles. Il en était secoué, cela n’allait-il pas lui rendre la foi ? Elle était décontractée. Le temps n’existait plus ou plutôt s’écoulait, complice. Les mains nouées, ils savouraient le bonheur simple de l’entente absolue, se promenant dans un parc.
Approchant ses lèvres de son visage, Bruno était troublé de sentir à côté du parfum l’odeur adorée de Florence que depuis des mois il n’avait plus perçue. Elle eut ce mot fabuleux : nous aurions fait un couple merveilleux. Ils déjeunèrent yeux dans les yeux, mains dans les mains, jambes entrelacées, vivant enfin leur rêve. Elle hésitait à pousser plus avant le contact physique. Ils ne s’étaient pas embrassés. Bruno la respectait. Elle ne savait s’ils devaient aller flirter au cinéma ou faire la sieste sur l’herbe. Tout était égal à Bruno, pourvu qu’il fût près d’elle. Ce fut la sieste, mais était-il capable de rester sage ? Il répondit oui sans ambages ; il ne mentait pas.
Il avait envie de revoir son appartement. Emotion quand elle ouvrit la porte et qu’il retrouva l’odeur du lieu, identique. Il était gauche dans cette pièce où jadis il évoluait comme chez lui. La porte de la salle de bains était entrebaîllée, à peine osa-t-il jeter un regard. La chambre. Il resta sur le seuil, timide, revit les peluches empilées sur le rebord de l’armoire.
Ce fut elle qui lui demanda de venir s’allonger quelques instants près d’elle. Bien vite ils se blottirent l’un contre l’autre. Elle craignait de mettre du rouge sur sa chemise et de le compromettre . Il l’enlaça et ils restèrent longtemps immobiles. Le corps de Bruno était tendu comme la corde d’un instrument. Il lui effleura les cheveux, le visage, mais il ne la caressait pas. Jusqu’au bout il voulait lui laisser la possibilité de faire marche arrière. Leurs regards seuls dialoguaient. Elle le voulut aussi…Au bord de l’Ineffable, Bruno évoqua plusieurs fois le nom de Dieu. Il lui dit que plus jamais il n’aimerait ainsi. Elle dit qu’il suffisait de changer d’objet. Il ne voulait pas que ce fut vrai. Pas toi, murmurait, mais encore une fois il pressentait qu’elle avait raison. Il avait peur de la décevoir sur le plan physique ; elle avait toujours eu du mal à aller au bout de son plaisir. Il prit le risque : un moment où on ne triche pas, où on est humblement soi, attentif à l’autre qui devient vous-même.
Ils se retrouvaient, avaient vaincu le temps. Les mois de séparation n’existaient plus ; tout concourait à abolir la distance : les repères familiers, la complicité du lieu.
Après l’amour elle lui demanda comment il avait vécu ce moment, s’il était conforme à ce qu’il avait imaginé. Il avait eu simplement l’impression de revenir à sa juste place, un retour au port, quelque chose qui allait de soi. Il ne pouvait l’aimer davantage, il était au bout.
Il avait là le miracle de l’amour, le miracle de Florence perpétuant celui de la féminité. 3Mon Dieu ! » furent ses seules paroles. Il savait qu’ils s’aimaient, même si elle le disait peu ou laissait paraître le contraire. Ils étaient l’un à l’autre, non pas dans un rapport de possessivité, mais d’appartenance naturelle. Leur relation échappait à la temporalité, à l’avoir. Elle était, indestructible.
Il la quitta moins triste que les autres fois des mois auparavant. Florence était révoltée de devoir le rende à son autre vie pseudo- légitime. Elle pleura après son départ. Lui était à présent aussi fort qu’elle l’avait été. Elle ne le rendait pas, elle gardait le meilleur. Il lui laissait le meilleur de lui-même. Il ne partait pas. Ils repartaient pour la troisième fois, peut-être y aurait-il une troisième rupture ?
Il était guéri, oui, mais de l’amour égoïste. Sans doute aurait-il de rechutes, mais il avait la certitude qu’Il vaincrait…l’Amour Fou !


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