Pèlerinage
par Claude Thomas

Le vol Londres - Rome se posa sur l'asphalte de l'aéroport italien avec une demi-heure de retard. Un léger choc, suivi immédiatement de deux crissements de pneumatiques, signalèrent le contact avec le sol. Puis ce fut le feulement régulier de l'appareil en décélération qui meubla le silence de la carlingue.

Souvent, les passagers se taisent instinctivement au moment de l'atterrissage, surtout si le vol a été quelque peu chahuté. Or, l'avion de ligne avait été secoué à plusieurs reprises à cause de conditions météorologiques instables sur la moitié nord de l'Europe. Lorsque l'arrêt fut complet, les bouches se descellèrent tout aussi instinctivement, et l'on entendit les habituels soupirs et commentaires libérateurs des tensions accumulées durant les dernières minutes. Il y eut même quelques timides applaudissements. La voix sensuelle de l'hôtesse tomba alors des haut-parleurs afin de délivrer les dernières consignes pour le débarquement.

Parmi les cent dix-sept voyageurs, quatre seulement avaient conservé un calme véritablement olympien tout au long du vol. L'un d'eux dormait profondément, sans doute alourdi de quelques whiskies. Une hôtesse dut le secouer par les épaules pour le tirer de sa torpeur. Deux autres étaient visiblement des habitués, et il fallait plus que quelques turbulences pour les impressionner. Le dernier était Moran Tabes, et ce dernier n'avait aucun mérite car il ignorait toute forme de peur.

- Il n'y a qu'une seule chose réellement efficace pour annihiler la peur, se disait parfois Moran Tabes, et ce n'est pas le courage !

Il pensait à la folie, évidemment, mais ce mot ne pouvait être entendu formellement par sa conscience. Il défit sa ceinture et étira ses jambes comme il le put avant de redresser son mètre quatre-vingts entre les sièges. Il avait choisi le côté hublot, car il préférait regarder à l'extérieur, même s'il n'y avait pas grand chose à voir, plutôt que de contraindre son regard à se poser sur les gens, ses "semblables" pour lesquels il n'éprouvait qu'aversion et mépris. Heureusement, personne n'avait pris place sur le siège immédiatement voisin du sien Seul un homme d'âge mûr occupait la troisième place côté couloir. Celui-là avait bien tenté
d'échanger quelques paroles avec lui, mais Moran s'était détourné sans répondre. L'autre n'avait pas insisté.

Une jeune femme longiligne à l'abondante chevelure rousse s'était levée dans la rangée devant Moran. Leurs épaules se frôlèrent de quelques centimètres et l'homme put humer le parfum suave, mélange harmonieux de cannelle et de lys, qui flottait autour de la femme. Cela lui rappela, en plus fin, en plus précieux, l'odeur de la poitrine chaude et lourde au creux de laquelle il avait enfoui son visage quelques jours plus tôt.

- C'est à croire que la nature remplace instantanément ce que l'homme peut lui soustraire, se dit-il en saisissant son bagage dans le logement au-dessus du siège.

Cette réflexion eut pour effet de le libérer encore plus complètement de son récent forfait. Non pas qu'il eût pu connaître quelques remords, cette sensation lui était parfaitement inconnue, mais c'était toujours plaisant de recevoir du destin un signe de paix et de pardon. À ses yeux, cette rouquine italienne au parfum voluptueux venait de prendre, sans le savoir, la place de la rouquine londonienne au lourd parfum de prostituée. La méditerranéenne était moins vulgaire, plus élégante, plus attirante, et comme purifiée !

- La métamorphose par le sang et la souffrance, belle réussite !, songea encore Moran.

Il trouva dans cette constatation la justification finale et définitive de ses actes. Il regarda s'éloigner la passagère en lui souhaitant mentalement bonne chance. Celle de Londres avait souffert pour elle, était morte pour elle ! Lui, Moran Tabes, pouvait être fier d'avoir été l'instrument d'une nature si subtile à transmuter son énergie vitale de si judicieuse manière.

Son bagage à main était aussi léger que son âme. Il contenait seulement la pochette avec ses papiers d'identités, un peu d'argent liquide, une lame effilée ressemblant à un instrument de chirurgie, et un petit livre sur l'empereur Néron. Il avait tenu à conserver la lame par une sorte de nostalgie enfantine. Quelque part dans les tréfonds de sa conscience, il avait aussi espéré que la police, ou un quelconque service de sécurité de l'aéroport britannique, l'interpelle pour le port de cet " outil " pouvant être considéré comme une arme prohibée. Peut-être la police aurait-elle fait le rapprochement avec le meurtre de la prostituée? Moran n'aurait même pas cherché à nier. Il acceptait le verdict des événements, de ce qui était " dans l'ordre des choses ", comme il acceptait sa propre nature. Mais personne n'avait remarqué l'objet dans son sac. Les détecteurs de l'aéroport n'avaient pas réagi. Quant au signalement du meurtrier, il était trop vague pour que Moran pût être inquiété. Il n'allait tout de même pas se dénoncer, cela
n'aurait pas été naturel !

L'homme s'inséra dans la ligne des passagers sortant de l'avion en prenant bien soin de ne toucher personne. La rouquine longiligne était loin devant lui, mais il lui semblait toujours percevoir son parfum. Cette senteur étrange et précieuse avait mis sa mémoire à vif. Tout en marchant, il revoyait avec une netteté éblouissante les détails de son " Oeuvre londonienne ".

Il était arrivé dans la capitale britannique par le vol de Miami quelques jours plus tôt. Son bagage à main contenait alors un livre célébrant les exploits du célèbre " Jack The Ripper ".

- L'éventreur londonien vaut bien un pèlerinage !, s'était dit Moran en quittant Miami, et en laissant sur place les corps criblés de balle d'un banquier, d'un bootlegger et de deux officiers de police. Avant d'embarquer pour Londres, il avait aussi abandonné dans une poubelle une brochure relatant les exploits d'un certain Al Capone, une des plus glorieuses figures du banditisme local auquel il avait rendu à sa manière un vibrant et pétaradant hommage.

À Londres, la réalisation de son pèlerinage avait demandé plus de doigté, plus de finesse. Le livre donnait des détails précis sur la méthode d'éventration de Jack. Les circonstances, le choix des victimes, la méthode, le prélèvement des organes,... C'était un travail incontestablement plus délicat que simplement flinguer une bande de types à la mitraillette.

Moran avait repéré la prostituée le premier jour. Naturellement, les quartiers chauds de la ville n'étaient plus aussi sordides, aussi sales et humides qu'au siècle de Jack. Il aurait aimé pouvoir accomplir son geste par une soirée envahie du brouillard poisseux levé de la Tamise. Comme au temps de Jack, juste pour le plaisir de suivre sans les voir les pas affolés de sa victime résonnant sur le pavé, et plus tard les longs coups de sifflets des bobbies rameutant les renforts. Il avait dû improviser, s'adapter aux conditions modernes. Après tout, seul le geste comptait. Il leva la fille dans la rue contre quelques billets, comme un client ordinaire. Il était sans doute observé de loin par quelque souteneur, mais cela n'avait pas la moindre importance. Il suivit la fille dans la chambre d'amour. Une jolie chambre, chaleureuse, nette, avec des miroirs là où il le fallait et des fanfreluches sur l'édredon. La rouquine abaissa le store devant l'unique fenêtre avant de se dévêtir. Moran n'avait pas prévu initialement de baiser cette fille un peu ronde, mal maquillée et aux sous-vêtements sexy trop serrés, mais il ne pouvait rien contre l'érection qui venait de le prendre. D'autre part, ce qu'il s'apprêtait à faire allait provoquer d'abondantes éclaboussures de sang, et il valait mieux qu'il soit nu. Il se dévêtit complètement et s'allongea sur le lit. Il se laissa manipuler, puis il baisa, jouit rapidement, se retira et enleva le préservatif gonflé de sperme. Ensuite, comme la fille allait passer sur le bidet, il saisit sa lame et l'enfonça rageusement dans son ventre de putain.

Elle avait bien essayé de crier, de se débattre, mais la surprise et la douleur avaient eu raison de ses dernières forces. Moran plaqua une main sur sa bouche et la rejeta sur le lit. Puis il tailla et retailla dans son ventre ainsi qu'il l'avait lu dans la biographie de Jack. Le sang et les viscères se répandirent sur la couche. La fille mourut. Jack pouvait être satisfait.

Moran s'était lavé consciencieusement avant de se rhabiller Il avait jeté dans la poubelle, avec le préservatif souillé, le petit livre sur Jack l'éventreur désormais inutile. Il avait nettoyé et conservé la lame meurtrière. Il la jetterait plus tard, peut-être à Rome, dans le Tibre ou ailleurs. Il était encore resté quelques jours à Londres, histoire de mieux savourer les effets de son geste relaté à la Une de toute la presse. La police enquêtait avec la fièvre d'un inquiétant souvenir. On avait bien sûr recueilli ses empreintes et son profil génétique. Il ne s'était pas soucié de ces détails. A l'époque Jack ne l'avait pas fait non plus. De toute façon Moran n'était pas fiché, ou s'il l'était il s'en moquait complètement. On ne l'attraperait pas, on ne le soupçonnerait même pas, parce qu'il ne cherchait pas à se soustraire aux recherches, mais surtout parce qu'il pressentait qu'il y avait quelque chose de grand dans son " Oeuvre ".

Moran suivit docilement la ligne des passagers et passa comme les autres les formalités du débarquement. Pas plus qu'à Londres il ne fut inquiété. Il ressemblait à un touriste banal, ni plus ni moins suspect que des millions d'autres. Il récupéra une petite valise qui ne contenait rien de compromettant et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il se retrouva dans un taxi avec un conducteur qui lui parlait comme à un cousin qu'il n'aurait plus vu depuis trente ans ! Moran lui montra un papier sur lequel était inscrit une adresse puis se renfonça dans la banquette arrière sans desserrer les mâchoires. Le chauffeur continua à faire la conversation pour deux tout en se faufilant dans une circulation de plus en plus dense. Il conduisait vite et sèchement, et Moran avait la nette impression qu'il ne prenait pas les chemins les plus directs. Il ne connaissait pas la " Ville Eternelle " autrement que sur le plan qu'il avait étudié, et sur lequel seize endroits stratégiques avaient été pointés d'un cercle rouge. Des endroits grandioses, populeux, importants culturellement et économiquement... Des endroits où le feu causerait des dégâts considérables, où des incendies spectaculaires pourraient se répandre sur des quartiers entiers, et être admirés depuis un autre point stratégique pointé de vert sur la carte.

Moran avait tout préparé depuis Londres, via internet. La location d'un petit entrepôt discret n'avait pas posé le moindre problème. Le recrutement d'un homme de main pour les transactions secondaires et l'entreposage des valises encore moins. Il avait dû manoeuvrer plus secrètement pour négocier le prix des bombes incendiaires, mais il avait finalement reçu confirmation de la livraison. Le dieu " Dollar " permettait toujours toutes les folies sans exiger d'explication, et Moran disposait de plusieurs centaines de millions de dollars sur des tas de comptes un peu partout dans le monde. Il lui suffisait de vouloir, de montrer l'argent, et il obtenait très vite ce qu'il voulait. N'importe quoi ! N'importe où !

Le taxi s'arrêta finalement devant un petit hôtel de troisième catégorie, en plein centre de Rome. Le chauffeur parlait toujours, sans doute essayait-il de se recommander pour le lendemain, promettant les meilleures visites guidées de toute l'Italie : monumenti, mangiare, casa di piacere et tutti quanti ! Moran laissa un paquet de lires au moins trois fois suffisant pour la course et s'écarta du bavard sous un decrescendo fleuri de " grazie mille ". Il pénétra dans le hall de l'hôtel et ce fut comme s'il échappait soudain aux hordes sauvages dévastant la civilisation sous le soleil liquide du Latium. L'ordinaire des rues et ruelles romaines était un enfer pour quelqu'un cherchant la paix et la solitude. Sa chambre avait été réservée. Il signa le registre de son nom véritable. Il reçut une enveloppe laissée à son nom, qui contenait la clé de l'entrepôt et quelques consignes sur maniement et le placement des fameuses " valises ". Il commanda une pizza géante et six bouteilles de bière avant de monter dans sa chambre.

Demain allait être une journée épuisante. Il lui faudrait trouver l'entrepôt, comprendre le fonctionnement des bombes incendiaires, puis effectuer seize déplacements dans la ville afin de placer les seize " valises " aux endroits les plus judicieux. Au mieux, il en aurait jusqu'à la nuit, et peut-être même pour toute la nuit et une bonne partie de la journée du lendemain. Il prévoyait son " grand feu d'artifice " pour le lendemain soir !

On ne s'imagine pas avec quelle facilité un homme seul et d'apparence banale peut transporter une à une, en toute discrétion, seize valises de cinquante kilos chacune, dans une ville où grouillent en permanence plusieurs millions d'habitants et de touristes ! Laisser ces valises dans des endroits stratégiques où elles ne risquent pas d'attirer l'attention des curieux ou des voleurs avant plusieurs jours, même à Rome !, n'est pas plus insurmontable. Et enfin, coordonner ces opérations entre un entrepôt de la zone industrielle, une chambre d'hôtel minable au centre-ville, et un endroit choisi pour son point de vue idéal à l'heure de la mise à feu télécommandée des seize bombes incendiaires, demande juste un minimum d'organisation ! Néron lui-même n'aurait pu mieux choisir sa tribune ! Tout Rome moutonnait autour de l'endroit choisi par Moran Tabes comme centre d'observation. De là, il pourrait voir directement au moins douze des seize foyers, les quatre autres se devinant aux clartés rougeâtres qu'ils ne manqueraient pas d'imprimer dans le ciel nocturne. Puis, très vite, ce serait l'entièreté du ciel qui s'embraserait de rouge et de violet, toile de feu déchirée de cris de paniques et des hurlements de sirènes. Non !, Néron n'aurait pas pu faire mieux ! Néron pouvait être content !

Moran termina la mise en place précise et discrète de la seizième et dernière bombe le lendemain vers 23h ! S'il n'avait pas eu aussi à préparer son prochain pèlerinage, il aurait pu se rendre le soir même à l'endroit prévu pour télécommander la mise à feu et jouir du spectacle de la cité en flamme. Mais cela pouvait attendre une journée ! Même si, par le plus grand des hasards, la
police découvrait et désamorçait à temps une des bombes, ce n'était pas de nature à compromettre l'opération. À côté de l'enfer qui bientôt allait se déchaîner du Palatino au Trastevere, de Trinita del Monti au Circolo Massimo, le souvenir des feux boutés par les forbans de Néron passerait bientôt pour de tristes brûlots.

- Pèlerinage ! Cette cruelle exaltation des pires bassesses humaines ne cessera-t-elle jamais?, songea un Moran Tabes fatigué et repu après un copieux repas de pasta et de vin.

La télécommande ne tenait pas plus de place qu'un téléphone portable dans la poche de sa veste. Il aimait caresser le petit objet lisse et froid, savourant cette sourde puissance qui bientôt se déchaînerait sur ces millions de fourmis juste bonnes à piétiner la terre de leur bêtise séculaire.

Le prochain pèlerinage était une opération autrement complexe. Il y arriverait, il en était certain, mais cela prendrait encore plusieurs semaines de préparation. Il y travaillait déjà depuis de nombreux mois, et cela lui avait déjà coûté plusieurs dizaines de millions de dollars ! Aucune importance ! Le résultat devait être, et serait,.. babylonien ! Il avait réussi à débaucher des techniciens et des physiciens hautement qualifiés. Ceux qui fuyaient les pénuries de l'ex-URSS se ramassaient par dizaines aux frontières de l'Irak, en Europe de l'est, en Inde et en Afghanistan. Le matériel avait coûté plus cher que les hommes. Il avait eu l'idée géniale d'affréter un méthanier soviétique et de le transformer secrètement en véritable usine flottante. Le bâtiment croisait actuellement dans l'océan Indien et pourrait atteindre les côtes du Japon d'ici une quinzaine de jours. Ses flancs recelaient déjà l'inestimable fruit du long labeur secret de toute une équipe de techniciens nucléaires travaillant tels des mercenaires sans scrupule. Le plus ardu avait été de négocier de manière discrète l'achat de plusieurs quantités sous-critiques de matière fissile. Malgré les trafics entre les maffias russes et asiatiques, l'uranium de qualité ne se trouvait pas sous le pas d'un cheval. Il y avait des espions aux multiples casquettes, des observateurs gouvernementaux indélicats, des militaires déserteurs en mal d'apocalypse, des politiciens incertains, des industriels véreux,... Moran Tabes avait dû naviguer en eau trouble durant des mois et gaspiller plusieurs dizaines de millions de dollars avant de pouvoir constituer un stock de matière suffisant pour construire la bombe. Mais la chose était en bonne voie d'achèvement ! Il restait à terminer les détails du détonateur, ce qui serait fait pour début août, et enfin à placer l'engin au meilleur endroit.

Finalement, c'était autour de ce dernier point que Moran demeurait le plus indécis ! S'il avait pu fabriquer deux bombes, son pèlerinage atomique aurait été parfait ! Mais, par faute de moyens, il était forcé de décevoir les habitants de Nagasaki ou ceux d'Hiroshima, il ne savait pas encore lesquels ! Il prendrait sa décision ce soir, en admirant toutes les déclinaisons sanguines du ciel de Rome.
Fin

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