L'ours en peluche
de Claude Romashov



Dans le fatras de ce grenier poussiéreux dort une vieille malle à charnières de cuir. Elle est là, antédiluvienne, increvable, depuis des lustres. Moi, je gis sous un amas de bric et de broc. On m'a jeté là, négligemment. Depuis quand ? Je ne m'en souviens plus. Ma mémoire est vide comme le son qui me sort de la tête par une large blessure. J'essaie de comprendre, mais quand je me contemple dans un bout de miroir jauni, j'ai un œil qui pend lamentablement, le ventre décousu, le nez rongé par les mites et l'oreille droite cassée. Rien du séducteur de ma jeunesse. Je pleure de tristesse et maudis le sort funeste qui jette au rebut les objets trop aimés. Alors, pour passer le temps, pour endiguer l'oubli, je vais raconter mon histoire.
Comment j'ai atterri ici, je n'en sais trop rien (si, mais je ne veux pas m'en souvenir). Je me rappelle seulement les mains douces qui me caressaient le ventre. Le bras tendre et protecteur de l'enfant qui me serrait fort le soir avant de dormir. L'enfant qui souffrait, l'enfant qui pleurait. J'étais là pour sécher ses larmes, l'écouter me chuchoter des secrets trop grands pour elle. Je n'étais pas inutile. J'avais ma place dans cette demeure. Une place de choix. La petite fille ne me lâchait pas, elle m'allongeait dans le landau de ses poupées, des belles, des blondes, genre Pamela, (là, je n'étais pas de bois, comme ce stupide pantin au nez rouge). J'étais de toutes les cavalcades, le landau lancé comme un bolide. J'étais jalousé par les petits garçons, trop guerriers pour s'attendrir sur ma douce peluche de soie, mes yeux mica, et ma petite truffe fureteuse. Elle et moi, c'était un amour tout en rondeur, tout en douceur, un amour tendre et pur de gosse.
Je recevais des baffes. Même si j'étais sage comme une image. Il ne faut pas croire à l'innocence des enfants. Elle était parfois méchante envers moi car je n'étais, somme toute, qu'un objet. Malgré ses sautes d'humeur, je coulais des jours heureux sans me poser de questions. Pinocchio, le pantin rital me disait méchamment que les enfants grandissent, que bientôt cette gamine ne s'intéresserait plus à moi, mais je n'en avais cure. Naïf j'étais, naïf je resterai.
Les saisons passaient, je vieillissais, mais j'étais encore beau. Un vieux beau, rigolait le pantin vermoulu et perclus de rhumatismes. Je trônais maintenant sur le lit de la demoiselle. Préféré, malgré sa beauté, à la poupée décorative, guindée dans sa robe de taffetas. Ma petite princesse était devenue une chouette nana, je l'aimais beaucoup, mais ce garçon qu'elle fréquentait, qu'elle horreur ! Un voyou aux cheveux longs et sales, aux ongles noirs. Il me harcelait sans cesse, jetait également la poupée à bas du lit, me pinçait le ventre, tirait sur ma truffe et mes oreilles.
Pourquoi les filles s'entichent-elles de garçons aussi stupides et balourds ?
Celui là était d'un naturel mauvais. Je le sentais. Et un jour, il m'empoigna, m'ouvrit de bas en haut d'une lame tranchante. Je hurlais, il riait enchanté de son idée. Il vida le son de mon ventre et le remplaça par de petits sachets de poudre blanche. Recousu, écoeuré, j'étais au plus mal, cette poudre me grattait horriblement. Il devint prévenant mais je me méfiais. Il me promit un beau voyage. Comme elle en était aussi, je les suivais tout heureux. C'est à la douane qu'ils furent coincés, fouillés. Les flics ravis de leur prise, se demandaient comment un ours en peluche pouvait contenir autant de drogue. Par amour pour elle ! Me défendais-je.
Encore une fois, je fus vidé et depuis, je gis dans ce grenier du Quai des Orfèvres au milieu d'autres objets compromettants. Alors, pour passer le temps, on se raconte nos affaires, et parfois je ris car certaines sont cocasses (surtout l'histoire du couteau sans manche et sans lame) mais, je suis souvent saisi de nostalgie quand je pense à ma jeunesse, et me dis que j'aurai préféré être un objet laid et inutile, dont il est impossible de se séparer.


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