Je Dois Mourir !
par Claude Thomas

Certes, mais pas n'importe comment !

Ils me l'ont bien précisé, en bas. Pas question de me pendre, de me jeter sous un train ou du haut d'une falaise. Inutile de songer au poison ou au revolver. À moins, bien sûr, que ce soit quelqu'un d'autre qui, à mon insu cela va sans dire, verse la potion délétère dans mon verre, ou vide son arme sur ma personne, et ce avec l'intention bien arrêtée de me faire avaler mon extrait de naissance.

Dans ces conditions, mourir n'est déjà plus aussi simple. J'aurais bien voulu en finir au plus vite avec cette corvée, croyez-moi, mais les conditions qui me sont imposées ne me facilitent vraiment pas ma tâche. En clair, il m'est interdit de me suicider. Notez que j'aime mieux ainsi. Ce n'est pas tant que ce geste me fasse peur, mais je suis d'une telle maladresse que je risquerais de faire pire que bien. Il y aurait gros à parier que je serais obligé de m'y reprendre à plusieurs fois, ou pire, que je devienne un légume incapable de finir ce qu'il a commencé.

Naturellement, il m'est tout aussi interdit de chercher à avoir un accident, ce qui ne serait qu'une forme détournée de suicide. Je ne peux donc pas traverser les grands boulevards à une heure de pointe en fermant les yeux, ou, dans un restaurant japonais, exiger que le poisson-lune me soit préparé par un chef parkinsonien imbibé de saké.

C'est ainsi ! Ils ont été très stricts, en bas, sur la façon dont je devais mourir. Je dois être abattu, descendu, poignardé, décapité, immolé, électrocuté, égorgé, exterminé, effacé, revolverisé, atomisé, laserisé, haché menu,... peu importe la méthode, pourvu que ce soit un meurtre !

Voilà qui est dit: je dois être victime d'un meurtre ! Et pour cela, forcément, je dois créer une situation dans laquelle quelqu'un, que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam et pour qui je suis un parfait inconnu, connaîtra l'envie, ou le besoin, ou assez de rage sauvage pour me tuer de sang-froid !

Attention ! Ce qui compte pour valider mon affaire, c'est justement l'intention homicide caractérisée de celui ou celle qui accomplira le meurtre. Cela signifie que si je provoque les gardes du corps du Président en sortant un flingue en savon de ma poche, avec l'arrière-pensée que les gorilles vont réagir illico en me transformant en passoire,... et bien ça ne vaut pas !

Non, je le répète, ils ont été très stricts sur les circonstances qui doivent absolument entourer mon trépas. Aussi, je suis obligé d'élaborer un scénario où ma "victime", c'est à dire la personne que je vais choisir avec l'espoir qu'elle m'assassine, puisse commettre ce geste de façon délibérée. Autrement dit, il doit dépendre de la volonté de cette personne de me tuer ou de me laisser vivre. Elle doit avoir le choix. Selon son courage, sa détermination ou sa rage, elle accomplira le geste que j'attends ou y renoncera. Toutefois, j'ai le droit de l'asticoter aussi longtemps et comme je le souhaite afin de faire pencher la décision finale en ma faveur. Si l'opération devait néanmoins échouer, alors j'aurais l'obligation de la renouveler ailleurs, en préparant mieux mon coup.

Pourquoi dois-je mourir de cette façon ?, me demanderez-vous. Si vous ne vous le demandez pas, excusez-moi de vous dire que votre indifférence, pour ne pas dire votre indolence, me laisse pantois. Dois-je, vraiment, faire les questions et les réponses à moi tout seul ? Bon ! Donc vous vous demandez pourquoi je dois obéir à cet étrange destin. Hé bien, cher lecteur, vous le saurez en lisant cette histoire jusqu'à son terme ! Rassurez-vous, je vais faire court.

Ainsi, tout commença en l'an de grâce mil... Mais cela nous lierait pour quinze cents chapitres en trente-six volumes et je ne vous sens pas prêt à me suivre jusqu'aux origines de ma situation. Cela tombe bien, car je n'ai pas envie de me fatiguer les doigts.

"Celui qui pêchera par le fer, périra par le fer", avait-IL dit, à une époque où la loi du talion, la seule vraie loi digne d'être conservée (avec les trois règles du duel classique !), était encore d'application dans les meilleurs tribunaux du monde civilisé.

Aparté. Ce qui précède, bien entendu, n'engage que moi ! En parfait démocrate, je reconnais à chacun le droit de penser ce qu'il veut, à condition que la réciproque soit vraie également. Je persiste à croire, mais je n'en ferai pas la démonstration ici, que la loi du talion est, non pas un principe aussi bestial qu'obsolète, mais au contraire une nécessité humaniste seule capable d'assurer la pérennité de l'évolution des sociétés humaines. Le duel, que j'apprécie tout autant, est la solution par excellence pour les menus conflits de voisinages comme pour les grands problèmes opposant les plus hauts dirigeants du monde. En effet, quel plouc de tranchée essuyant le feu de l'ennemi avec ses tripes n'a pas rêvé un jour que les salauds responsables de sa position, et bien à l'abri, n'eussent réglé leurs différends par un bon duel, plutôt qu'en manipulant l'échiquier social dans ce grand jeu de dupes ? Un bon duel au petit matin, à la lame ou au pistolet, fait plus de bien à l'humanité que cent palabres risquant toujours de déboucher sur une mobilisation d'imbéciles manipulés qui iront se faire moucher stupidement sur des champs de batailles pour les intérêts d'autrui. Je ne parle pas du bête règlement de compte au coin de la rue, mais du duel classique, avec témoins et salutations cordiales. Celui-là se décline en trois règles simples : des excuses entraînant la défaite par forfait, l'arrêt au premier sang, ou une confrontation jusqu'à ce que mort s'ensuive ! La non-observation de ces règles entraînant le bannissement et l'exil. Rien de tel pour désengorger les tribunaux où ne se rend plus qu'une parodie de justice. Oeil pour œil, dent pour dent, telle est ma devise. Et, tant que j'y suis, je précise que je suis pour l'avortement jusqu'au neuvième mois, pour l'euthanasie dès que l'attention se relâche et pour la peine de mort au moindre pet de travers. Fin de l'aparté.

J'assume pleinement ce qui vient d'être dit. Je veux dire par là que ma situation actuelle découle directement de cette opinion, que j'ai toujours soutenue contre vent et marée. Mais,... voici venir le moment où j'entre en scène.

- Bien le bonjour madame Robinot, vous êtes très en beauté ce matin.
- Huhuhu !, vous alors comme flatteur...

Voilà ! C'est tout pour aujourd'hui. La Robinot passe son chemin, les joues encore toutes empourprées de cette petite flambée que j'ai fait naître dans ses entrailles (je ne suis pas né de la veille, je sais bien que mon petit compliment ne touche pas son palpitant, mais des organes inférieurs autrement aptes à réchauffer à l'occasion ses cent soixante livres de chairs envahissantes).

Depuis quelques jours, je m'arrange pour croiser la route d'Henriette Robinot lorsqu'elle sort de chez-elle afin d'effectuer ses petites emplettes. La première fois, je lui fis un salut respectueux, néanmoins accompagné d'un regard où devait se lire une convoitise charnelle à décorner les bœufs. Elle avait rougi et esquissé un sourire gras. J'avais tout de suite su que l'affaire était gagnée. Ce n'était qu'une question de jours. Le temps de ficeler une approche dans les règles de l'art, et la grosse dame capitulerait comme une forteresse assiégée par une armée invincible. Cette comparaison ne manquait d'ailleurs pas de sel. Je me plaisais par avance à imaginer le moment de la prise de cette cité de chair, ses jupons tombant comme des murailles défaites, ses jambes grasses se rendant comme des tours prises d'assaut, et son sexe bâillant comme un pont-levis abandonné à l'ennemi. Il y avait jusqu'à l'odeur putride des douves qui me montait aux narines lorsque j'évoquais mentalement cette facile et prévisible reddition

Je connais les femmes. Il est statistiquement impossible qu'une Henriette Robinot refuse les propositions d'un homme plutôt bien fait (ce que je suis), beau parleur (idem), et qui donne l'impression de savoir faire ce qu'il faut pour emporter n'importe quelle femme dans les cintres de l'extase (ce que je propose de démontrer à celles qui oseraient en douter). Je suis d'autant plus sûr de mon coup que dans cette affaire je bénéficie par surcroît de paramètres avantageux. Henriette Robinot, née Trocbille, n'est pas ce que l'on pourrait appeler un physique facile. Forte de corps, la quarantaine affirmée et déjà fatiguée, un visage tristement banal, elle n'a jamais été harcelée par des hordes de prétendants. Il y en eut pourtant un, son mari, Eugène Robinot, qui est sans le savoir mon meilleur allié dans mon entreprise de séduction. C'est lui ma "victime". C'est lui qui devra me tuer !

C'est parce qu'Eugène Robinot existe et qu'il est le mari d'Henriette que j'ai choisi d'introduire ces deux spécimens dans mon scénario. Il y a évidemment une partie désagréable dans cette affaire ! Avant d'être abattu par Cocu-Robinot, je devrai justifier de son corniplantage en varappant comme je le pourrai sur la montagne avachie qui lui tient lieu de moitié, et ce dans le peu accueillant lit conjugal, entre des draps qui grattent et une méduse en sueur. Avec un peu de chance, j'échapperai à l'horreur d'une disparition de mon dard (qui, comme il en est capable malgré les circonstances, pourrait néanmoins de se redresser comme un nigaud), dans la gueule du vieux mérou affamé squattant la grotte aux volets de poils. Tout sera question de minutage. Il ne tiendra qu'à moi de faire durer les préliminaires jusqu'à ce que je perçoive le " retour imprévu " du mari cocu dans la maison. J'imagine déjà la scène :
Henriette et son amant sont dans la chambre, allongés nus dans le grand lit. L'homme pratique consciencieusement sa partenaire. Soudain, du bruit se fait entendre dans la maison.

Elle : Ciel, mon mari ! Cache-toi vite !
Moi : Trop tard, il monte l'escalier !
Elle : Mon dieu, mon dieu !

La porte s'ouvre violemment, à moitié arrachée de ses gonds. Le mari, furieux, la figure violacée de rage, apparaît sur le lieu du sacrilège comme un diable au milieu d'un sabbat.

Le Cocu (désignant sa femme): Salope ! On me l'avait bien dit ! Ça va être ta fête ! Elle (joignant les mains, pleurant déjà) : Pitié Eugène, ce n'est pas ce que tu crois... Le Cocu (s'adressant à l'amant): Quant à toi, fils de chienne, je vais te crever la panse !

Hé oui ! Eugène est un sanguin ! Cet homme est une sorte de brute qui, fier d'avoir trompé l'évolution, possède encore un maximum de chromosomes néandertaliens. Il ne discute pas, il cogne. Il ne fait pas l'amour, il soulage ses bourses. Il ne caresse pas, il polit l'outil. Je n'étonnerai personne en affirmant qu'Eugène Robinot possède une collection d'armes à feu, de guerre et de chasse, à faire baver le Conservateur des Armureries Royales, et qu'il les bichonne comme les enfants qu'il n'a pu faire (un problème de légèreté testiculaire reproché comme il se doit à son incapable de femme). Vous comprenez à présent pourquoi j'ai choisi ces deux clients pour mener à bien ma petite affaire, et pourquoi je suis si confiant dans le fait qu'Henriette tombera facilement dans mes filets. Comment pourrait-elle refuser l'occasion de s'envoyer en l'air, pour changer, avec un véritable homo sapiens ? Quant à la réaction du cocu, c'est du tout cuit !

Mais revenons à la grande scène du final :

Moi : (s'adressant au cocu pour jeter de l'huile sur le feu) Ta femme, c'est la meilleure affaire que j'ai jamais eue !
Elle : Mais tais-toi imbécile !
Le Cocu (manquant s'étrangler) : Quoi... Agrrr...

Celui-ci se tourne vers la commode, ouvre un tiroir et en extirpe un pistolet au canon impressionnant.

Note : profitant de ce qu'Henriette était passée un bref moment dans la salle de bain juste avant nos ébats, j'avais personnellement vérifié la présence et le bon fonctionnement de cette arme redoutable. On n'est jamais trop prévoyant !

Elle : (devinant les intentions de son mari): Mon Dieu Eugène, ne fais pas ça !
Moi : (fanfaron): Pfff ! Il n'osera jamais !
Le Cocu (se retournant l'arme au poing) à elle : ta gueule salope ! À moi: c'est ce qu'on va voir !

Cinq détonations éclatent coup sur coup dans la petite chambre. Une fumée âcre emplit la pièce. Tout est fini. Henriette rouvre enfin les yeux. Elle a pissé de frayeur sur le matelas. À ses côtés, son amant gît dans une mare de sang, percé de cinq cratères gros comme des assiettes à dessert. Eugène contemple la scène, les yeux hagards. Son cerveau de mollusque effectue des calculs astronomiques, à savoir ce qu'il convient de faire des deux dernières balles que contient encore son pistolet. Une pour lui et l'autre pour sa femme, dans un autre ordre évidemment. Ou deux pour sa femme, pour être sûr. Ou deux dans le mur, pour finir de se soulager. De toute façon, cette suite éventuelle n'intéresse plus le héros. Il a obtenu ce qu'il voulait: se faire descendre en beauté ! Rideau.

En attendant ce moment, je peaufine mon scénario. Demain, lorsque je croiserai Henriette, je lui dirai à quel point je la trouve désirable. Elle me sourira. Elle rougira moins qu'aujourd'hui car elle aura déjà eu le temps de fantasmer sur l'éventualité d'une petite aventure. Après-demain, je lui avouerai que je n'en peux plus, que j'ai envie d'elle, qu'elle me fait un effet terrible. Elle lorgnera de façon fugace vers mon entrejambe (c'est comme un réflexe conditionné chez la plupart des femmes), mais pas assez discrètement pour que ce mouvement échappe à ma vigilance. Alors elle aura une formule comme :

- Passez chez-moi vers deux heures cet après-midi...
- Sans faute !, répondrai-je en mimant un baiser goulu.

Et à l'heure dite je serai là ! Pourquoi deux heures de l'après-midi ? Parce que son brontosaure de mari a ses habitudes : il est tous les jours de treize heures jusqu'à la nuit chez Gino, le café sur la place du village. Henriette dispose donc de ses après-midi, qu'elle met généralement à profit pour lire des magazines en grignotant des chips salés. Ainsi, nous disposerons pour nos ébats d'une large plage horaire. Je prévois une demi-heure de bavardage avant de passer dans la chambre. Un quart d'heure de minaudage, de préparation et de dernières hésitations. Un ultime quart d'heure, le plus pénible pour moi, pour des préliminaires et autres jeux sexuels de mise en train. Eventuellement, si mon minutage s'avère plus perfectible que prévu, je compte avec une ou deux minutes de limage en attendant Eugène. Et puis enfin, la grande scène évoquée ci-dessus !

Il va de soi que j'aurai fait prévenir le cocu de ce qui se trame dans son dos. Un billet, porté par un garnement, sera remis à l'intéressé à exactement "préliminaire moins cinq".

"Votre femme vous trompe en ce moment même avec un inconnu. Allez vérifier si vous ne me croyez pas. Un ami qui vous veut du bien."

Le temps pour l'abruti de décrypter le message, de comprendre la situation, de réagir et de rappliquer dare-dare au domicile conjugal, il devrait débouler dans la chambre à " limage moins ouf " ! Vous connaissez déjà la suite.

Sauf qu'il y a une fin à laquelle vous ne vous attendez pas, pas plus d'ailleurs que les deux autres parties du trio. Après quelques minutes, mon corps deviendra transparent, puis disparaîtra complètement... À part les draps troués et un reste de moiteur dans l'intimité d'Henriette, il n'y aura plus la moindre trace de mon passage. Si Eugène n'a pas déjà tué sa femme, et s'il n'a pas en plus retourné l'arme contre lui, ils assisteront ensemble à ce phénomène ahurissant. Ils se diront sans doute qu'ils sont en train de rêver, et puis que rien de ce que leurs sens croyaient discerner une minute plus tôt n'avait jamais existé. S'ils préviennent la police, ils passeront simplement pour des débiles. Alors ils se réconcilieront peut-être sur le sommier en nourrissant le mérou.

Quant à moi, je serai revenu en bas devant mes juges, mission accomplie. Car, voyez-vous, j'ai omis de vous informer que je ne suis pas exactement un être ordinaire. J'ai l'air d'un vivant, mais en réalité je suis mort depuis belle lurette. Mon fantôme peut donner l'illusion parfaite d'un homme normal, chaud en dedans et fonctionnant exactement comme il le faisait de son vivant. Mais en réalité, je suis mort dans mon lit des suites d'une vilaine grippe. Le problème, c'est qu'avant de mourir de cette grippe peu glorieuse, j'avais tué un autre homme dans un accès de rage. Alors, quand à mon tour je suis arrivé en bas, il a bien fallu que je rende des comptes !

Eux, mes juges, se souvenaient parfaitement de mes opinions sur la justice. Ils me rappelèrent non sans malice ce que je disais de la loi du talion, du duel et de toutes ces choses. Oeil pour oeil, dent pour dent ! En conséquence, et en bonne logique avec moi-même, il était proprement inadmissible que je fusse admis en bas après être mort d'une bête grippe ! N'avais-je point commis un meurtre? Je devais donc, moi aussi, trépasser dans des circonstances identiques. Pour cela, il fallait que je remonte en surface sous la forme d'un fantôme consistant, et faire le nécessaire pour y être à mon tour victime d'un beau meurtre ! Ou plutôt,... de cent beaux meurtres ! Car, oubliant de tourner sept fois ma langue avant de parler, j'avais ajouté dans la discussion qu'il était normal de rendre au centuple la peine et les douleurs encourues. Mes juges avaient saisi la balle au bond, évidemment !

Allez, c'est pas tout ça, plus qu'une fois mourir et je serai rendu.
Fin.

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