Love addict
de Claude Romashov



Ils s'étaient rencontrés un jour de pluie.
Une pluie glaciale et continue qui, depuis le matin, se déversait sans relâche sur la ville. Au carrefour du Merlan, les feux tricolores s'étaient mis aux abonnés absents comme d'habitude. Les klaxons intempestifs des conducteurs énervés déchiraient les tympans des malheureux passants, déjà ballottés par les rafales de vent. Un jeune agent de police, engoncé dans son ciré bleu à bandes blanches s'installa sur le promontoire à proximité des feux en panne. Il essaya avec de grands gestes mécaniques de calmer le flot de voitures. En vain. Il montait de l'asphalte une odeur nauséabonde de détritus. La ville était obscurcie, froide et triste, ce samedi après-midi.
Joséphine, parapluie retourné, sautait par-dessus les flaques. Elle traversa la rue et entra précipitamment dans le magasin où régnait une douce chaleur.
L'atmosphère était quiète à l'intérieur, juste entrecoupée de cris et de bruits indistincts.
Joséphine cligna des yeux de nyctalope dans la lumière crue des néons et s'engagea dans les allées à sa recherche.
Elle croisa son regard et sut que c'était lui. Un jeune homme s'interposa, mais elle restait sourde à ses arguments et à ses conseils. C'était lui, elle le voulait.
Joséphine était quelqu'un de résolu, au caractère affirmé. Du moins, le pensait-elle !
Il n'avait rien dit, mais elle savait qu'ils allaient partager un moment de vie. Combien de temps ! Le plus longtemps possible dit-elle en le couvant amoureusement du regard. Elle était heureuse, subitement très heureuse. Elle n'avait pu résister à ses yeux verts, jaunes - Un regard si étrange.
Elle-même était étrange. Un peu dérangée aux dires de ses amis. Mais il n'en était rien, elle avait un style, certes peu conventionnel, mais c'était son style. Elle avait un visage très pâle, encadré d'une chevelure de suie, un nez droit et des lèvres peintes de groseille noire. Seuls, des yeux gris, immenses, liquides éclairaient ce visage sans aspérités.
Elle avait un regard d'enfant éperdue.
Un regard quémandeur d'amour.
Au bout d'une semaine, il s'installa chez elle. Elle louait un étroit studio à la Plaine ; Un quartier qu'elle affectionnait. Sa logeuse, bien que déconcertée par son apparence atypique, était satisfaite de cette locataire silencieuse, qui ne recevait pratiquement personne.
Donc, il s'installa chez elle, prit de la place. Toute la place même, mais c'était ainsi, elle haussa les épaules d'impuissance. Elle n'avait rien de mieux à offrir et ils allaient y être heureux, puisqu'ils s'étaient choisis.
Il était silencieux, alors elle parlait pour deux. Elle lui racontait sa jeune vie, la musique qu'elle aimait, trop violente pour lui. Elle lui montrait les pochettes de ses albums préférés, d'ailleurs, il n'avait qu'à se retourner, les murs en étaient tapissés. Elle lui parlait aussi de sa solitude, de ses désillusions, les rencontres si décevantes, son mal de vivre. Il l'écoutait. Elle en était persuadée. Le chantonnement de sa voix douce, sa voix de petite fille, l'apaisait. Ils étaient deux solitaires, faits pour se rencontrer. Alors, elle plongeait son regard dans le sien, si étrange, quémandait un acquiescement, un échange...
La journée, Joséphine vaquait à ses occupations. Elle avait déniché un emploi de gratte - papier dans un minuscule bureau, derrière l'officine d'un marchand de couleurs. Elle était satisfaite de cet emploi discret, mais les choses avaient changé depuis sa rencontre avec lui. Elle était moins assidue au travail et, oubliait parfois de se réveiller le matin.
Le soir elle rentrait vite, vite pour profiter de sa présence. Elle picorait un frugal repas, était presque anorexique, mais lui était spécialement difficile. Alors elle courait toute la ville pour le satisfaire et, le regardait avaler son repas, fascinée. S'installait alors une agréable intimité dans le petit studio. Elle parlait, soudain volubile, le caressait. Elle aimait le grain de sa peau. Dès qu'elle entrait et allumait la lumière, il s'animait, s'étirait et Joséphine guettait le moindre geste, même imperceptible, la moindre humeur, s'inquiétait dès qu'il paressait endormi. Elle avait confiance en lui. C'était le premier être qui ne la jugeait pas, qui ne lui faisait aucun mal, le premier qui l'apaisait.
Elle voulait le réchauffer, lui raconter que, les hommes, si brutes, si peu respectueux, étaient aussi capables d'amour, de compassion. Elle savait sa différence, elle savait tout de lui, avait lu tous les livres. Peu importe ce qui était écrit. Elle aimait son calme, sa manière si souple de se déplacer et sa beauté si particulière.
Ses amis, qu'elle voyait peu dorénavant, s'inquiétaient pour elle. Joséphine était devenue très maigre, squelettique même. Elle ne parlait plus que de sa passion pour lui. Ils l'écoutaient horrifiés, elle l'aurait juré. Ils étaient gentils soit, mais ne la comprenait pas. Ils essayaient seulement de la convaincre de revenir à la réalité, de ne pas s'isoler, mais elle s'en moquait. Elle préférait vivre son rêve. C'était son monde. Un monde parallèle.
Un matin, aussi pénible que les autres désormais, elle s'éveilla très tard. Elle se prépara à la hâte et sortit en courant du studio. Elle bouscula au passage sa logeuse peu amène. Avait-t-elle des soupçons ? Et alors ! Joséphine était libre d'abriter qui elle voulait. Elle était chez elle, payait régulièrement son loyer.
Sur le trajet de son travail, elle s'inquiéta des réactions de son patron. C'était un brave homme, il s'était montré conciliant avec elle, mais aujourd'hui, avec ce retard !
Elle avait réellement besoin de son travail.
Finalement tout se déroula sans anicroche. Joséphine avait oublié l'absence de son patron. Il lui avait confié les clés de l'officine pour trois jours ; Clés, qu'elle retrouva au fond de son sac.
Ce n'est que le soir, après une journée bien remplie qu'elle se rappela. Elle rentra chez elle précipitamment, soudain inquiète pour lui, inquiète de son confort. Elle arriva hors d'haleine, alluma la lumière du studio plongé dans un noir peuplé d'ombres. Il l'attendait. Elle ne le vit pas.
Il s'enroula autour d'elle doucement, dans un geste d'amour pensa-t-elle, ravie de cet enlacement, mais subitement, il serra, serra plus fort sans lâcher prise. Elle eut le temps de capter son regard reptilien, et vit la langue fourchue qui cherchait à tâtons. Alors, elle sut que c'était fini. Elle se rappela dans un éclair de souffrance pendant l'étouffement fatal, qu'elle avait oublié ce matin, de fermer le vivarium de son N. A. C. Son prince de la nuit. Un boa constricteur.


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