Imprévus amoureux
de Claude Colson

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1

Le ballon roula aux pieds de Michel qui était en train de s’essuyer dans sa grande serviette de plage. Rapide, il le saisit et laissa venir vers lui les deux petits garçons .
— On peut l’récupérer, M’sieur, dit le plus rond des deux, qui avait aussi l’air le plus déluré.
L’autre, impressionné, restait à trois pas.
— Si je vous disais non, que feriez-vous ?
Il avait pris un air sévère.
— Z’avez pas l’droit, M’sieur, c’est notre ballon. Maman, maman, le monsieur nous a pris notre ballon.
La dame en question, une jolie brunette sourit à Michel. Elle observait la scène depuis quelques instants et avait bien vu qu’il ne faisait que les taquiner.
— Est-ce que vous le lui avez demandé poliment au moins ? Vous êtes-vous excusés de l’avoir dérangé ? Non, je suppose, alors faites-le et vite.
— Bonsoir, Madame, je crois que ce ne sera pas nécessaire. Je pense qu’ils ont compris.
Et il leur rendit leur jouet préféré.
— Merci M’sieur, excusez-nous.
— Vous voyez, ça sert toujours d’être poli, dit la dame avec un dernier sourire à Michel, tout en récupérant ses deux gamins. Allez, on y va, papa doit nous attendre à présent.
Après un « au revoir, Monsieur » que ses enfants reprirent en écho, elle entreprit de quitter la plage. Il était déjà plus de dix-huit heures et il commençait à faire moins chaud. Un petit vent se levait et le sable soulevé venait fouetter désagréablement les mollets des estivants, de moins en moins nombreux sur les lieux.
Resté seul, Michel finit de se sécher et rassembla ses affaires avant de prendre le chemin de l’hôtel.
Il pensa : « Qu’est-ce qui me prend ? Je suis en manque ? Me servir ce prétexte pour aborder cette inconnue ! Bon, ok, elle m’a plu mais il faut que je me surveille. Allez, Michel, c’est pas grave ! », se dit-il dans un sourire pour lui-même.

2

— Monsieur Précaut, s’il vous plaît, un message pour vous !
Le réceptionniste s’avança vers Michel, qui venait d’entrer, et il lui remit un papier : « Rappeler le collège d’urgence, en rapport avec votre emploi du temps de l’an prochain, 03 27 35 1. 7.»
— Merci beaucoup de me l'avoir transmis ; bonne fin d'après-midi !
Ses yeux tombèrent à nouveau sur le papier. « Ah la la, pensa-t-il agacé ; même sur mon lieu de vacances, je verrai ça demain. »
C’était le dix juillet et Michel se trouvait à l’aube de son avant-dernière année d’enseignement. Fatigué par trente-cinq ans d’exercice de son métier de professeur de chimie, il n’aspirait à présent qu’à se diriger tranquillement vers les douces rives de la retraite. Il les entrevoyait et commençait à s’y préparer mentalement. Il tenait à ce que cette fin de carrière se passe correctement.
Mais rien n'était sûr encore quant à son départ. L'incertitude planait sur le devenir des régimes de retraite. Il n'était pas tout à fait exclu que l'âge requis pour pouvoir faire valoir ses droits soit repoussé, étant donné la conjoncture économique. Pour Michel ce serait une vacherie, si près du but.
Ce métier, il l’avait au début beaucoup aimé, puis – fatalement – une certaine lassitude s’était installée mais il gardait assez d’énergie pour la dissimuler aux élèves. Ces derniers le considéraient toujours comme un professeur passionné et, pour quelques uns, passionnant. Lui, était un peu usé par l’inévitable côté répétitif. Il se disait qu’on ne peut exercer ce type d'activité près de quarante ans sans que cela ne laisse sur vous quelques séquelles. La diversification y est difficile, même si le renouvellement personnel se doit d’être très fréquent. Une classe devant soi reste toujours une classe devant soi. À un moment il avait pensé opter pour la fonction de personnel de direction, mais y renonça finalement. Il ne s’était pas senti l'âme assez administrative. Il était fatigué de la confrontation aux réactions passablement puériles de son public, quand ce n’étaient pas celles de ses collègues. Il y avait beaucoup à dire à ce sujet… Certains restaient en quelque sorte de grands enfants qui n'avaient jamais ouvert les yeux sur le reste du monde.Ils avaient juste évolué dans l'école du rôle d'élève à celui d'enseignant.
Ce jour-là, il venait de passer la fin d’après-midi à la plage et rentrait à l’hôtel après une bonne demi-heure de baignade qui l’avait mis de bonne humeur. Il n’aimait pas prolonger celle-ci au-delà de ce délai. Il fréquentait la plage soit tôt le matin, soit tard l'après-midi, parfois les deux, en tout cas quand le gros des estivants était absent : il n'aimait pas la foule. Une baignade prolongée l’agaçait. Par ailleurs il s’adonnait à la plongée sous-marine mais là, il venait d’arriver en vacances et n’en avait pas encore eu l’occasion. Durant l’année il fréquentait un club de plongée de sa bonne ville de Meaux où il s’entraînait en piscine.
Il avait fallu que ce message l’attende ! Ça l’avait contrarié. Mais ce fut très passager. Il gagna sa chambre et prit une douche qui finit de le décontracter.
Il était un peu tôt pour le dîner, qu’il avait décidé de prendre sur place. Aussi s’allongea-t-il pour feuilleter les journaux pris à la réception. Était-ce la chaleur ou l’activité qu’il s’était donnée, il versa rapidement dans une légère somnolence qui dut durer un peu plus d’une demi-heure.
Des pensées confuses lui traversèrent l’esprit malgré l’engourdissement. Le message reçu, sans doute. Il se revit faire classe aux jeunes adolescents plus ou moins avides de recevoir le savoir dispensé et qu’il fallait tenter de captiver à chaque instant. Il revit ensuite les voyages scolaires, en particulier à l’étranger, où il avait, avec bonheur, pris l’habitude d’accompagner ses collègues, professeurs de langue. Il appréciait en particulier de nouer alors un autre type de relations avec les élèves, souvent tout surpris de constater que leur professeur, au-delà de sa fonction, était aussi un être humain. Un homme qui pouvait boire un pot avec eux par exemple, et même à l'occasion leur offrir une tournée. Au retour de tels séjours les rapports de classe changeaient le plus souvent.
Il revit aussi Madame Duponchel, le Principal, aux décisions souvent rapides lors des conseils de classe parfois houleux. À ce moment il suivait en rêve les péripéties d'une de ces réunions où elle avait décidé, seule contre l'avis de tous les professeurs, de faire passer une élève en classe supérieure, en vertu de son pouvoir discrétionnaire. Un souvenir désagréable...
Il en était là lorsque brusquement il reprit conscience. Un bruit dans le couloir sans doute. Michel se leva, un peu engourdi encore, et tenta de chasser ces sombres pensées. Il se rendit à la salle de bains pour se recoiffer et l’image qu’il vit dans le miroir lui plut. Certes il allait vers les soixante ans mais restait bel homme, n’eût été le pli, dû à l’oreiller, qui lui barrait provisoirement la joue.
Il fit quelques mouvements d’assouplissement pour achever de se réveiller et remit un peu d’ordre à sa tenue. L’heure étant plus convenable, il se dirigea vers la salle de restaurant. Une nouvelle cliente venait de s’installer à une table. Avec un couple âgé, à l’autre bout, eux seuls occupaient la pièce. Il était malgré tout relativement tôt encore pour ces longues journées de juillet.
Le fenêtres restaient fermées à cause de la climatisation, mais par celles-ci Michel vit que le vent, qui agitait encore un tout petit peu le store de la terrasse, avait tendance à se calmer.
. « Demain nous aurons encore une belle journée. Parfait pour mon séjour ».

3

Élisabeth ne travaillait pas en cette période. Elle attendait le retour de son amie Charline.
Leur appartement était plutôt coquet et doux à vivre ; Charline y apportait beaucoup de soins, veillant à toujours orner le salon de quelques fleurs, allumant régulièrement une lampe brûle-parfums, quand elle n’enflammait pas un ou deux bâtons d’encens, veillant à la douceur de l’éclairage…
La porte d’entrée s’ouvrit et elle apparut vite dans la pièce principale. Elle semblait éprouvée.
— Ah, Élisabeth ! J’ai eu une dure journée. Ça va toi ? On dirait, oui. Que nous as-tu préparé pour le dîner ? Je n’aspire qu’à me mettre les pieds sous la table
— Euh… rien. Tu sais qu’en général ce n’est pas trop mon fort, de cuisiner. On pourrait peut-être sortir…
— Ah oui ! toujours la facilité, quoi !
Pas une minute il ne te serait venu à l’idée que je serais crevée ce soir. Tu connaissais pourtant mon planning de la journée. De plus, tu sais que ça finit par m’horripiler de déjeuner tous les jours au restaurant. Non, tu n’as encore rien fichu de l’après-midi.
Regarde dans quel état est l’appartement ! mais madame préfère se prélasser !
Eh bien j’en ai marre de tout faire ici, moi. Ça va changer.

Élisabeth n’eut pas le temps de répliquer car déjà Charline avait repassé sa veste de tailleur. Elle entendit juste la porte claquer.



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