Cluedo
de Claude Romashov



Geoffroy n'aimait pas tellement les livres mais il ne savait pas comment tuer le temps dans cette ville inconnue noyée sous une pluie battante. Il s'était posé quelques instants dans un troquet bruyant et enfumé, typique du vieux port. Le vent, en rafales, faisait grincer les cordages des bateaux et soulevait les jupes des filles aux regards absents. Les gens filaient s'abriter car la pluie déchaînée tambourinait joyeusement les pavés. Elle était bien la seule à être joyeuse pensa Geoffroy en avalant un expresso au goût indéfinissable qui n'était pas de l'amertume. Il sortit du bistro, remonta le col de sa gabardine et se fit asperger au passage par une camionnette de livraison rasant exprès le trottoir pour piéger un malheureux piéton.
« Sale type ! Fichu temps ! » Décidemment, cette ville du Sud ne se présentait pas sous ses meilleurs auspices !
Il grelottait de froid et se réfugia en courant sous l'auvent d'un magasin où se bousculaient d'autres malheureux aussi trempés que lui. Un homme au chapeau, le visage cireux, le dévisagea et lui adressa un vague sourire. Geoffroy eut l'impression de l'avoir déjà vu quelque part. Troublé, il lui demanda quand même son chemin. L'homme le lui indiqua, un sourire de commisération aux lèvres.
La bibliothèque était un bâtiment 1930, immense et entièrement rénové. Quand il y pénétra, une douce chaleur lui sauta au visage. Il apprécia l'ambiance feutrée, les lumières tamisées et se détendit enfin en apercevant de larges fauteuils club en velours bleu.
Bon d'accord ! Il n'était pas un grand fan de lecture mais un bon polar l'aiderait à patienter jusqu'au retour d'une éclaircie.
Les romans policiers étaient rangés au deuxième étage.
Ascenseur coincé au troisième. Bruits feutrés des portes, gros chiffres musicaux…
Schling ! Il était arrivé…
Dans les rayons de la série noire, les bouquins cartonnés et poussiéreux se bousculaient par ordre alphabétique. Il en prit un au hasard, l'ouvrit à la page dix pour entrer tout de suite dans le vif du sujet. Il s'installa confortablement, étira ses longues jambes. L'intrigue était longue à se mettre en place. Impatient, Geoffroy feuilletait les dernières pages du livre, quand un bourdonnement sourd le dérangea. Une mouche se posa sur sa main. Il la chassa avec agacement et bientôt une nuée d'insectes vrombissants l'encercla. Intrigué, il chercha des yeux la source de l'attaque sournoise. Une fenêtre était entrouverte au bout de la pièce. Le vent s'y engouffra et fit voler les papiers posés sur une table à proximité. « Il devait y avoir un jardin ou des poubelles en contrebas. » Son instinct le poussa à vérifier car on ne sait jamais. Il se leva d'un bond en se disant qu'il tenait bien le fil de son histoire. La bibliothèque, endroit sérieux allait peut-être révéler quelque secret !
- « Oh mon Dieu ! » Son cri fit se retourner les rares personnes présentes. Elles le regardèrent, ébahies.
- « Mais elles ne voyaient donc rien ! Là… Là en bas… Le corps allongé d'un homme… » Geoffroy bégayait, faisait de grands gestes en direction de la fenêtre. Les gens s'écartèrent prudemment de lui en hochant la tête de manière significative.
Il descendit quatre à quatre les étages et se rua au dehors. Sous les fenêtres de la section : romans policiers, un homme encore jeune était allongé sur le dos. Mort. Il avait le crâne défoncé par un dictionnaire gigantesque et perdait tout son sang par la plaie béante. Il avait le visage exsangue, les mains crispées, sauf un doigt, l'index de la main droite. Le dictionnaire était l'arme du crime. C'en était un à l'évidence car on ne meure pas des mots inscrits noir sur blanc dans les pages d'un roman policier…
Que faire ? Essayer les gestes de survie ? Encore fallait-il les connaître ! La belle Adriana ne pouvait se déplacer, et Robert portait un nom trop voisin de l'arme du crime. A quoi bon s'acharner sur un homme déjà mort ! Appeler les secours ? C'était évidemment la seule chose à faire. Geoffroy chercha partout son portable et quand il le trouva enfin au fond d'une poche de sa gabardine, la batterie de l'appareil était tristement à plat. Le jeune homme faisait les cent pas sous la pluie et maudissait la malchance qui lui laissait un cadavre sur les bras.
Les passants réfugiés sous des parapluies immenses filaient indifférents et pressés…
L'idée de courir au commissariat lui parut raisonnable mais il n'avait pas la moindre idée de son emplacement et puis, il ne pouvait abandonner la victime. Question de principe. On pourrait l'escamoter. Cela s'était déjà vu ! Et pas seulement dans les romans policiers.
Geoffroy désemparé sentait confusément qu'il faisait partie intégrante de l'histoire. Il y était entré fortuitement mais le mort avait besoin de son aide car dans cette ville surprenante, la population ne voulait rien voir ni entendre…
Il fut quand même pris d'un doute. Et si tout cela était de la fiction ! S'il vivait un cauchemar ! Le cadavre semblait vouloir lui dire quelque chose. La main… L'index de la main droite pointait en direction du livre que Geoffroy n'avait pas lâché. Enfin une piste sérieuse ! L'enquête était détaillée noir sur blanc dans le roman. Tous les indices accumulés, toutes les preuves réunies, tous les témoins auditionnés. Il saurait pourquoi cet homme était mort, et il connaîtrait le nom de l'assassin. Il remonta au deuxième étage et s'installa confortablement dans un fauteuil aux bras accueillants pour continuer à lire le déroulement de « son » meurtre. Loin des regards indiscrets et suspicieux.
Geoffroy maintenant dévorait les chapitres. D'après l'auteur, l'homme était un affairiste véreux. Oh, ici dans le Sud cela n'avait rien d'étonnant. Tout dans son aspect sentait le souffre : son costard à fines rayures de bonne coupe, la lourde chaîne en or autour du cou, la chevalière armoriée et ce visage boursouflé aux chairs sanguinolentes. Il était clair que le quidam ne trempait pas dans du petit lait. Ce n'était pas un crime crapuleux car personne n'avait dérobé ses bijoux. Toujours d'après l'auteur, la victime s'appelait Paudane. Son petit ami supposé, un minet peroxydé avait reconnu la photo publiée dans « La Provence ». Toujours d'après lui, l'homme était un homme d'affaires important, et un noceur infatigable. Peut-être fallait-il pousser l'investigation dans les milieux interlopes de la nuit.
« Pourquoi moi ? » Geoffroy renâclait. Ses paupières se fermaient malgré lui. Il se prenait pour qui cet écrivain pour le pousser dehors dans une ville inconnue, par ce temps épouvantable ! A la tombée de la nuit, il prit cependant son courage à deux mains titillé par une curiosité bien naturelle, et par le sens du devoir…
Par un soir pluvieux de février, Geoffroy déambulait à la recherche de témoins dans les ruelles sombres et, se faisait alpaguer par des filles brunes au langage et aux gestes déplacés. Encore tout rougissant des propositions indécentes de ces dames, il ne fit pas attention à l'homme qui le suivait. L'homme qui ne s'interposa pas quand une petite frappe lui mit sous la carotide un couteau cauchemardesque, le voyou fouilla les poches de son imperméable et lui soutira son maigre portefeuille. Geoffroy voulait tout abandonner et rentrer à la bibliothèque devenue son seul refuge, il s'appuya contre le mur d'une baraque délabrée. Un bruit infernal le fit sursauter. Des chats en goguette se poursuivaient en feulant le long de la gouttière en zinc. Un peu plus bas dans la rue, talons aiguilles claquant sur le bitume, des tapettes de tout poil roulaient des yeux et des hanches et alpaguaient les rares clients. Il s'était finalement remis en route avec courage. Un drag queen qui sortait d'une boite de tango, la bouche en cœur et le rimmel dégoulinant, faillit lui tomber dans les bras. Elle (il) n'avait rien remarqué de suspect et l'appelait « Mon biquet ». C'est en entrant dans un bar louche qu'il reçut un magistral coup de pied à l'arrière train et atterrit sonné, le fessier douloureux au milieu d'une table de jeux clandestins. Il reprit rapidement ses esprits sous les regards menaçants d'hommes aux visages patibulaires. Parmi eux, il le reconnut… Lui, l'homme au chapeau rencontré sous l'auvent du magasin… Geoffroy eut un déclic ; l'homme avait le même visage que celui de la jaquette du livre qu'il tenait entre les mains. C'en était trop ! Cet auteur infâme s'en donnait à cœur joie et Geoffroy rancunier, avait du mal à le suivre. Et encore ! Le parfum sulfureux d'une femme fatale, la jalousie, la vengeance. Retour à la case départ puisque l'enquête de nuit se révélait infructueuse. Il fallait retourner près du cadavre, aller à la pêche d'autres indices. Cet écrivain se jouait de lui et il devait se débrouiller seul car la police avait d'autres chats à fouetter.
Geoffroy, revenu près du corps trouva des traces de lutte et, oh bonheur ! Des cheveux orange qu'il ramassa à l'aide d'une pince à épiler. Les mêmes cheveux que ceux de la bibliothécaire sévère qui rangeait des fiches, en maugréant. C'était donc elle l'assassin ! Geoffroy en doutait. Elle vivait seule comme l'attestait son air pincé. Son métier était sa seule activité connue et puis l'imaginer dans les bars à filles et les tripots clandestins ! Et pourquoi pas l'auteur du roman ? Ce tordu qui distillait au compte gouttes les indices, les fausses pistes. Cet auteur qui l'avait bousculé sans ménagement. Ah il devait bien s'amuser celui-là en baladant ainsi ses lecteurs de chapitre en chapitre.
Geoffroy était fatigué, il en avait marre de cet imbroglio où tout un chacun pouvait être le coupable. Il regrettait de s'être laissé entraîner dans cette affaire qui ne le concernait pas.
« Si, je lis cette l'histoire dans la presse, ou si la police bien informée m'interroge, je dirais que je ne connais pas cet auteur, que je n'ai jamais lu ses livres. » N'est-il pas vrai, qu'on ne se méfie jamais assez des écrivains !
Il remonta pour la dernière fois les étages et jeta le roman policier dans un rayonnage à moitié vide…
Un soleil éclatant chasse le manteau de pluie. Geoffroy, à peine réveillé se lève du fauteuil confortable et s'avance pour regarder à travers la vitre, la clarté l'éblouit. Il se frotte les yeux… Plus de cadavre…Il se retourne…
Hein ! Quoi ? Il se pince, déglutit avec peine.
Un livre policier placé au hasard près d'un énorme dictionnaire saigne à grosses gouttes. Une flaque rouge se répand rapidement sur la moquette bleue. Il observe la scène, veut crier mais aucun son ne s'échappe de sa gorge. La bibliothèque déserte est plongée dans un silence plein de menaces. Geoffroy sent une peur panique l'envahir, la peur d'être à la merci de cet écrivain maudit qui l'attend au détour des rayonnages pour en faire à coup sûr sa prochaine victime.


Retour au sommaire