Au revoir Jacques
de Claude Hardt

« Tu es saoul et tu roules trop vite ! » dit Marcel à son collègue au retour d’une sortie un vendredi soir. « Prends garde au virage ! » insiste Marcel. « Je maîtrise ma voiture qui tient bien la route. » répond le conducteur avant de rater son virage. L’auto heurte de plein fouet le pilier d’un pont. Les deux hommes agonisent. Marcel a une dernière pensée pour sa femme et ses enfants ainsi que pour son meilleur ami, Jaques, parti la veille en voyage.

Le lendemain matin, le femme de Marcel, éplorée, annonce la nouvelle sur le cellulaire de Jacques. Celui-ci reste prostré pendant une heure à la terrasse du buffet de la gare. Il se ressaisit et se dirige vers le quai où l’attend son train.

Avant d’y monter, il regarde le convoi immobilisé sur le quai d’en face. Un homme d’apparence familière y déambule dans un couloir. « Marcel ! » s’exclame Jacques en frémissant. « Ainsi donc, il y a eu une erreur d’identité dans l’accident d’hier. »

Jacques se précipite pu rejoindre Marcel. Il le trouve dans un compartiment occupé à déposer une petite valise dans le filet au-dessus du seul siège vacant. Jacques pose la main sur l’épaule de son ami. Celui-ci se retourne. Il est le sosie de Marcel mais ce n’est pas celui-ci. « Excusez-moi, dit Jacques, je vous avais pris pour quelqu’un d’autre.

— Il n’y a pas de mal.

— Au revoir, monsieur.

— Au revoir, Jacques ».

Jacques s’éloigne dans le couloir. Alors seulement, il saisit l’anomalie. Il retourne vers le compartiment. Personne sur le siège libre. La valise ne repose plus dans le filet. « Où est le monsieur avec qui je conversais il y a un instant ? » demande-t-il aux autrs occupants du compartiment. Après un silence gêné, un homme répond : « Vous êtes entré et avez parlé tout seul ». Jacques descend du train. Le sien a disparu. Il devra attendre une heure avant le suivant.

Il va aux toilettes pour se rafraîchir afin d’oublier son hallucination. Il ouvre à fond le robinet et plonge le visage vers l’eau pour s’en asperger. Quand il relève la tête et se regarde dans le miroir, il voit quelqu’un debout derrière lui : le sosie de Marcel. Jacques se retourne. Il n’y a plus personne.

Pris de nausées, il entre dans un cabinet et en referme la porte. Pour se calmer, il déchiffre machinalement les graffiti. Quelques rendez-vous, quelques obscénités et puis, un autre, le seul inoubliable, dans une écriture qu’il reconnaît : « Au revoir, Jacques ! »


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