Les trompettes d'Adé
de Claire Ernoul-Ernoult



Adélaïde, notre tante bien aimée, venait de rejoindre le reste de sa génération dans ce Paradis qu'elle appelait de ses vœux depuis longtemps déjà.
Elle avait atteint un âge où les moindres choses de la vie font souffrir. Partir enfin était sa délivrance.
Pour cette vieille dame, restée célibataire après le décès de son fiancé, mort pour la France, pendant les batailles de 1917, nous avions une affection sans faille qu'elle nous rende bien. Elle nous avait toujours accueillis les uns ou les autres, avec joie et c'est de même que nous venions dans cette grande maison de famille dont elle avait été l'unique occupante depuis ces dernières décennies.
Cette propriété familiale n'offrait qu'un confort assez sommaire, pourtant luxueux du temps de sa grandeur, qui datait un peu.
Tante Adélaïde avait survécue aux hivers rigoureux comme aux étés brûlants mais elle avait dû se résoudre, l'âge venant, à abandonner son petit domaine et s'était installée, pas bien loin, dans une maison de retraite. Son caractère enjoué l'avait aidée à accepter ce changement avec le courage et la sérénité qui la caractérisaient.
Les uns et les autres allions la visiter chaque fois que c'était possible. Nous en profitions pour passer une nuit dans la grande maison laissée à l'aimable vigilance de voisins complaisants.
Pour l'heure, la Bonne Tante nous attendait, dans un « salon funéraire » aux tentures pourpres où les bouquets s'entassaient nombreux.
Tante Adélaïde était très appréciée au village, car elle avait toujours été pour chacun une sorte de référence, un conseil, une amie, donnant de l'affection à qui en avait besoin, n'hésitant pas à mettre en péril ses économies pour aider discrètement ceux qui se trouvaient en difficulté.
Aucun de nous ne manquait pour lui rendre hommage et le voisin avait ouvert la grande maison tandis sa femme s'était chargée d' allumer les quelques cheminées encore en état et de préparer à notre intention une bonne soupe de légumes.
Les dames de la famille s'étaient occupées du reste du ravitaillement.
Voici donc un peu plus de trois générations ensemble, comme au bon vieux temps, Nous autres, les dinosaures , les plus anciens, perclus de vieilles douleurs et heureux de se revoir en dépit des circonstances.
Nos enfants, dont certains étaient déjà grands-parents, encore vaillants ;
Leurs enfants et les enfants de leurs enfants parmi lesquels des nourrissons.
Après nous être rendus au chevet de Tante Adélaïde, paisible, encore belle, avec ses cheveux d'argent et baignant dans l'odeur des fleurs, Nous étions revenus nous rassembler dans la maison dont le parc à l'anglaise commençait à donner des signes de printemps en forçant son talent.
La nuit tombait encore tôt : Il fallait, pour éviter les bronchites, préparer des bûches, entretenir les feux et se battre pour remettre en route une cuisinière sans âge qui avait autrefois chauffé bien des briques qu'on glissait dans les draps pour les rudes nuits hivernales.
Autour de la table de chêne, nous avions fait un sort à la soupe et attaqué les bocaux de cassoulet agrémenté de fromage râpé et de chapelure. Nous nous étions aussi répartis les chambres et les étages.
Les dinosaures au premier : L'unique salle de bains et le seul wc s'y trouvaient. Il fut décidé que notre aîné, le Révérend Père, en charge du service funèbre le lendemain, serait installé au mieux dans la chambre prés des « commodités »
Les autres de cette génération se partagèrent les 3 chambres contiguës.
Le second étage fut octroyé à la deuxième génération. Les chambres y étaient plus petites mais plus nombreuses et cela permettait même à certains grands-parents de prendre avec eux les tout petits.
Les combles furent assignées à la troisième génération, Célibataires, ou très jeunes couples.
Chacun ayant installé ses pénates, et la vaisselle rangée, nous devisions auprès de la grande cheminée du salon : évoquant nos souvenirs d'enfance qui semblaient resurgir des murs et des meubles.
On avait retrouvé quelques bouteilles de « prunes » ou « poires » intactes, et, en souvenir de la chère Tante, de notre jeunesse enfuie, de nos petits bonheurs, de nos malheurs aussi, nous avions organisé une dégustation avec tout le cérémonial que l'on doit à d'aussi vénérables flacons.
Petit à petit, les cœurs et les esprits se réchauffaient : C Œétait si rare de se revoir tous ainsi dans cette vie ou chacun est occupé au loin ! Et puis, Tante Adélaïde n'en aurait pas pris ombrage, elle qui aimait tant à nous réunir, lorsqu'elle en avait encore la santé !
On évoqua les histoires de la guerre, celle que seuls les dinosaures avaient connue.
Les petits actes de patriotisme accomplis par l'un ou l'autre alors que nous étions des enfants, les flirts, les bêtises…Ah ! les bêtises !!
C'était toujours les récits qui avaient le plus de succès auprès des jeunes générations ! Penser que ces vieillards chenus avaient pu faire des bêtises les amusaient beaucoup.
C'est ainsi que le Révérend, emporté par l'enthousiasme, et qui savait comme nul autre raconter ses souvenirs, fit revenir en nos mémoires le temps où les concours de pets brûlés avaient lieu, lorsque les parents dormaient et que nous étions plusieurs à partager la même chambre…
Le Révérend fit revivre la façon dont l'un d'entre nous, hélas, déjà parti vers l'endroit où, paraît-il, il n'y a point de feu, » susurrait » de façon distinguée, arrivant presque à jouer une mélodie !! le tout dans une lueur bleuâtre très douce. Bref ! Un artiste !
Mais le Révérend n'était pas des plus médiocres ! Sa spécialité était de retenir le carburant vraiment très longtemps, donnant ainsi une flamme longue et assez généreuse, qui frôlait les bords du slip dans un chuintement élaboré que nous tenions pour imbattable.
Les tout petits commençaient à être fatigués par le trajet, leurs parents aussi, et ceux qui dormaient au dessus de nos têtes, s'étant acquittés des corvées, aspiraient à un repos bien gagné, pour être en forme le lendemain.
Nous autres, un peu pompettes, nous serions bien restés à deviser ainsi…Mais le Révérend se devait d'être en forme ! Nous devions à Tante Adélaïde une très belle messe de funérailles dont allions assurer les chants. Demain il faudrait se lever tôt pour répéter…
On se souhaita la bonne nuit, chacun pris sa brique, et monta se coucher.
Il y eut bien entendu l'inévitable distribution de vases de nuit et quelques passages en salle de bains.
Peu à peu, les lampes qui jaunissaient les fenêtres s'éteignirent.
Le révérend, après avoir mis en place les prières et lectures pour le lendemain, et avoir un peu séché sur son sermon, car il était déjà tard, n'arrivait cependant pas à retrouver le sommeil : Trop de souvenirs envahissaient son esprit…
Cette histoire de pets particulièrement… Il souriait en pensant à ses victoires, oui ! Il avait été sans aucun doute le meilleur….
Le lit était froid malgré la brique, et le sommeil capricieux. La cheminée manquait de bois
il descendit à la cuisine prendre quelques bûches pour prolonger les flammes dansantes.
L'escalier ne craqua pas : Il en connaissait tous les secrets. Il pris un vieux cabas dans l'office, le bourra de bûches et de petits bois, et, on ne sait jamais, avisa une grosse boite d'allumettes posée sur la table : Il avait l'intention de se lever le premier et remettrait celle-ci sans que personne n'ait à la chercher pour le petit déjeuner. Et puis, les briquets étaient nombreux avec tout ce monde !
Il remonta avec la discrétion d'un matou en goguette et fut dans sa chambre en quelques minutes.
La maison semblait endormie. Il se remit au lit, pensant à son sermon, mais une petite idée commençait à interférer dans ses pieuses pensées…
« Cette histoire de pets… Quelle rigolade quand même, Je me demande si… NON ! Enfin !! J'ai passé l'âge ! Bah ! Comme disait Papa, » un petit moment de honte est si vite passé ! »
IL se leva, prit la boite d'allumettes, eut un rire silencieux en pensant qu'il y en avait vraiment une telle quantité qu'il pouvait bien en distraire une ou deux….
Doucement, tant à cause de l'âge que du bruit du parquet, il s'installa, la tête sur un oreiller, les jambes en l'air, attendant confiant :La composition du repas vespéral ayant été bénéfique…
« Cela »vint, Il loupa la première salve : trop rapide, elle l'avait surpris avant même qu'il n'ait la possibilité de craquer l'allumette ! IL était un brin vexé, mais cela faisait bien longtemps qu'il avait cessé son entraînement… Cependant, c'est comme le vélo, ça ne s'oublie pas.
Une autre vent s'annonça ! vite ! L'allumette ! Mais le souffre était un peu humide et il mit trop de temps avant d'arriver à obtenir que le petit bout de bois s'enflamme…
La machine était lancée ! Il était bien décidé à obtenir au moins une victoire !
Le troisième pet arriva, plus maîtrisé, l'allumette était prête : Il était temps car elle se serait consumée avant d'avoir été utilisée ! Gâchis !
La mise à feu eu lieu avec brio, doucement, en silence, la longue flamme glissa, glissa, une vrai bonheur !
Il fallait se faire une idée et savoir si ce n'était pas là une simple question de chance….
Allumette prête en main, Il releva à nouveau ses deux jambes, et le pet arriva d'un coup ! un pet costaud ! Imparable qui prit feu violemment !…
Le feu s'étendit aux bords du slip, fabriqué dans ces nouveaux matériaux inflammables comme on n'en connaissait pas au temps de sa jeunesse, puis ce fut la toison du Révérend qui commença à flamber ! Il jeta la boite au loin et commença à essayer de maîtriser l'incendie…Mais le feu, ça va vite ! Il eut beau le combattre avec vaillance à coups vigoureux de maillot de corps, la brûlure n'était plus supportable ! Il en du se résoudre à appeler de l'aide….
Réveillés par les cris du Révérend, et redoutant un malaise, les autres dinosaures se précipitèrent vers la chambre.
Heureusement, le verrou était en fin de course, et ne résista pas à la poussée des secouristes improvisés.
La situation fut très vite évaluée : DE l'eau ! vite pour arrêter la combustion ! Le broc qui attendait la toilette du lendemain fut sans hésitation versé jusqu'à le dernière goutte sur le lieu du sinistre !
Mais la douleur était là ! atroce ! Une odeur de grillé s'était répandue dans la pièce…IL fallait absolument voir de plus près les dégâts et soigner !
Le Saint Homme se refusait à laisser qui que ce soit jeter un œil dans ce qui avait été un slip, genre boxer-short. Nous lui fîmes remarquer que les « choses » étaient déjà visibles car le tissu avait brûlé et qu'il portait désormais une sorte de cache-sexe, exotique, sans doute ! Mais d'une efficacité réduite en ce qui concernait son utilité : Il ne restait qu'un vague lambeau de ce tissu sacrilège et un élastique ...
Il fallu bien se résigner et admettre .
Tandis que certains s'affairaient auprès du brûlé, d'autres gardaient fermement l'entrée où se poussaient déjà la « jeunesse » , venue aux nouvelles, réveillée par l'agitation.
L'une d'entre nous qui ne voyageait jamais sans une trousse de secours bien garnie, trouva, Ô miracle ! une boite de tulle gras et de quoi faire un pansement.
Le Révérend se mit à la tâche après avoir prié l'assistance d'aller se recoucher. On alla quand même substituer quelques couches chez les bébés pour emmitoufler l'endroit devenu sensible… Le tulle gras diminua la douleur.
Une petite demi-heure après, le Révérend ne pouvait certes plus s'asseoir, ni même marcher correctement, mais au moins était-il soulagé !
Bien réveillé, il en profita pour terminer son homélie. Trouvant les mots qu'il faut, inspiré qu'il était à la fois par sa cuisante douleur et la tristesse nostalgique de sa jeunesse envolée avec Tante Adélaïde.
Au petit matin Chacun se demandait comment le Révérend allait pouvoir officier : Toute marche le faisait grimacer d'une douleur réveillée en même temps que lui.
On répéta les chants sans enthousiasme….
Le révérend refit son pansement, on lui fournit du talc, répondant évasivement aux questions malvenues des jeunes générations.
A 10 heures, comme convenu, nous étions tous prêts.
On se répartit dans les diverses voitures, le Révérend, lui, avait un traitement spécial : Il était seul à l'arrière, un peu allongé sur les coussins, conduit par un neveux compatissant (Ah ! cette humidité ! Les rhumatismes étaient inévitables ! Pauvre Révérend ! C'était toujours lui qui s'y collait quand quelqu'un cassait sa pipe !!) Il avait l'air triste et abattu.
Tante Adélaïde, belle comme le jour dans sa plus jolie robe, les mains manucurées croisées sur son chapelet, semblait sourire de façon légèrement accentuée…
Chacun lui fit son dernier adieu, en toute intimité, puis on attendit à coté qu'on la couche dans son cercueil tapissé de satin blanc.
« Elle » réapparût, dans sa boite de chêne cette fois, portée par 4 hommes en gris.
On la mis dans le corbillard, et a vitesse réduite le convoi se dirigea vers la petite église du village déjà bondée, des gens se pressaient sur le parvis.
Le Révérend s'était rendu discrètement à la sacristie, aidé par son beau-frère, il enfilait les vêtements réservés à ce genre de cérémonie.
Courageusement, il dominait sa douleur au mieux, mais sa démarche n'était plus aussi assurée. De plus, il avait pris froid à mettre ainsi ses « affaires » à l'air dans une maison aussi mal chauffée, et un rhume de cerveau lui ravageait le nez et les yeux.
La famille pris place, Tante Adélaïde fit sa dernière entrée dans l'église où elle avait tant rêver de prendre époux.
Les hommes en gris installèrent les nombreux bouquets et couronnes , les cierges allumés adoucissaient la lumière colorée des vitraux.
Notre chorale, celle-là même qui avait jadis chanté pour les kermesses entonna le premier chant.
La foule présente remarqua que Tante Adélaïde avait été une femme chérie par sa famille, car, à l'exception des tout petits qui bougeaient beaucoup, chacun avait l'air grave.
Le Révérend, l'enfant du Pays, celui dont on était si fier pour sa conduite exemplaire dans l'exercice de son sacerdoce, fit son entrée.
Tous remarquèrent sa démarche lente, hésitante, sa face rougie, ses yeux en larmes, son air douloureux, mais digne. Un vent de compassion passa sur l'assistance. enfin.. un vent…Que le mot est mal choisi !
Quelques murmures aussi : » C'était vrai, Adélaïde avait toujours eu beaucoup d'affection pour ce garçon, jeune, qui, délaissant les joies du mariage, avait consacré sa vie à s'occuper des plus démunis, ramenant les brebis égarées vers le troupeau, inlassablement depuis…. Oh ! depuis encore bien plus longtemps, pensez-vous ! Il était à l'école avec mon aîné !!! » « Il a l'air d'être vraiment bouleversé ! »
La chorale chevrotait ferme…. A la fois de sympathie pour l'immense effort sur lui même que faisait leur aîné, mais un peu inquiète…. Le pauvre Révérend se devait de faire un certain nombre de génuflexions, réveillant à chaque fois des douleurs à moitié endormies…Un fou-rire nerveux commençait à agiter les plus âgés….Les paquets de mouchoirs en papier passaient de mains en mains…
Que dire lorsque le saint homme fit le tour du cercueil d'un pas précautionneux pour encenser la bière !
L'assistance était touchée en plein cœur… Tante Adélaïde était une femme remarquable, mais à quatre-vingt-dix-sept ans, elle ne pouvait guère espérer autre chose que la délivrance par la mort ! Et puis, elle était certainement déjà au ciel ! Une femme si gentille ! Un tel chagrin faisait peine à voir et le plus rudes commençaient à sentir leur yeux s'humidifier : Le chagrin, c'est contagieux.
L'homélie fut magnifique ! Il parlait bien le Révérend ! Déjà ; pour certains mariages, ou en certaines autres occasions on avait pu juger de la justesse des mots, mais en la circonstance, il se surpassait !
Vint le moment critique : Le Révérend se dirigeait vers l'inconfortable fauteuil où il devait faire reposer son postérieur sinistré….Il prit une grande aspiration, s'agrippa aux accoudoirs et essaya de déposer l'objet meurtri avec le plus de précaution possible. Un « ouf » de soulagement sortit des poitrines des choristes lorsque, enfin la chose fut faite.….
Il s'était bien défendu le Révérend !
Sa mine devenait de plus en plus douloureuse car la cérémonie, avec tous ces gens qui venaient saluer le cercueil, n'en finissait plus….
Pris de pitié, on accéléra considérablement le tempo du chant final.
Tandis que les hommes en gris faisaient leur travail, le Révérend disparu dans la sacristie, l'un d'entre nous l'y rejoignit furtivement…. Le pansement fut revu….
Dieu merci, Il pleuvait ! On pu donc aller un peu plus vite au cimetière, Le révérend fut conduit, comme à l'allée, à l'arrière de la plus moelleuse des voitures.
Il lui fallu encore faire quelques prières, puis recevoir les amicales accolades des uns et des autres, les appréciations plus que favorables sur son homélie remarquable, si ! si ! vraiment !
Il put enfin, avec le reste de la famille, regagner la grande maison.
Le souvenir d'Adélaïde y était encore, Mais un autre venait déjà le supplanter.


15 Juin 2005 clin d'œil à JRE

Claire J


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