Le soldat inconnu
de Claire de Viron



Surplombant le bief, un muret. Sur le muret, une enfant. Elle portait un chapeau, un short, et était nus pieds. Sa peau était tannée, et ses bras pointaient dans toutes les directions. Elle observait, s'émerveillait. Elle riait, elle criait. Elle bougeait sans cesse s'asseyant sur une cuisse puis sur l'autre. Près d'elle, des objets insolites. Elle les gardait et regardait ses frères. Elle commentait leur victoire sur l'envahisseur. Elle s'extasiait de le voir fondre sous les coups, un camembert géant trop fait, qui se faisait la malle, une tonne de merde qui donnait à la rivière une allure de cours d'eau en crue. Elle regardait, sur la vase, les truites prisonnières qui sautillaient désespérément puis retombaient épuisées avec un bruit mat, les anguilles qui se creusaient de nouvelles galeries.

Les vannes avait été levées toute la nuit en prévision du nettoyage de printemps. Le niveau de l'eau était bas. Dans le bief qui ressemblait à un étang, il y avait une femme et des enfants armés de houes et de fourches.

Les houes grignotaient l'île de vase. Des pans entiers se détachaient avec ce bruit caractéristique des icebergs qui glissent des glaciers, et par magie disparaissaient dans la quinzaine de centimètres d'eau vive.

Plus loin, sous le soleil, la vase craquelait dégageant une odeur putride, des massifs de roseaux avec leur panache au vent s'accrochaient, des oies dérangées dans leurs habitudes protestaient en se dandinant sur la boue séchée.


Sur la presqu'île, au-delà du bief, les moutons broutaient indifférents à ce qui se passait. Derrière l'enfant, assez imposante, une bâtisse ancienne, portes et fenêtres ouvertes. Dans la bâtisse, une ombre s'activait à des tâches ménagères.

Une voix retentit, un appel relayé par l'enfant, Maman, Marthe t'appelle ! La mère leva la tête, interrompit son geste, planta la houe loin dans la vase et se dégagea. L'enfant observait avec amusement l'eau qui passait au-dessus des bottes mouillant le pantalon de toile bleue, sa mère remonter le courant et se diriger vers un escalier de pierre dont la première marche se trouvait à plus d'un mètre du lit, s'y hisser comme on se hisse sur un trapèze puis se déchausser et retourner ses bottes pour les vider. Tout en observant, l'enfant sautillait sur le muret, de ses frères vers sa mère, de sa mère vers ses frères. La femme disparut dans la demeure. L'enfant rejoignit les garçons. Elle s'immobilisa face à eux, tendue vers un bruit bizarre, Tong …Tong …Tong.
- Un trésor, cria-t-elle.
- Chuuuut !

Son frère leva la houe et avec force entama la boue. Tong !
- Tu vois, c'est un trésor !

Encore un coup. Tong !
Les garçons dégagèrent la boue par petits coups de houe et de WOUAAAAH ! d'excitation. Ils mirent à jour la carcasse rouillée d'une moto allemande datant de la dernière guerre. Ils la traînèrent dans le courant pour la nettoyer puis la tirèrent de l'autre côté de la berge et la sortirent de l'eau. En face, sautant sur le muret leur sœur criait : Un os, j'ai vu un os. Elle descendit du muret, courut à toutes jambes, traversa le pont, joua l'équilibriste sur la poutre du canal qui surplombait la vanne, sautilla entre les orties et arrivée à hauteur de la moto, elle répéta :
- Il y a un os qui dépasse.
- Où ça un os ? Demandèrent-ils en se retournant et d'un bond ils sautèrent dans l'eau.

La gamine partait déjà dans le sens inverse, une gazelle qui évitait les orties, la chute dans le canal, volait presque, traversait le pont, grimpait sur le muret, courait encore puis à l'endroit où il lui avait semblé voir l'os, pointa un doigt.
- Je ne le vois plus, mais il y avait un os, là…
Elle tendait le bras vers l'endroit excavé d'où était sortie la moto. Ses frères reprirent leur arme et se mirent au travail.

Ils gagnaient ainsi chaque printemps quelques mètres sur la montagne d'alluvions qui se déposait. Ils se creusaient une piscine géante, découvraient des trophées, pas une moto chaque année, mais de menus objets tombés par accident.

Très vite, l'enfant vit Louis lever un gant et découvrir dans celui-ci une phalange et d'autres petits os. Elle était surexcitée. Elle comprenait bien ce qui se passait, il lui était déjà arrivé de voir au fond du jardin, dans ce qu'ils appelaient le cimetière animalier, des os sortir de terre. Ses frères déterraient les crânes dans lesquels ils plaçaient des ampoules puis les habillaient d'une cape noire, des lampions à faire peur.
- Tiens, lui dit Louis.
Elle déposa près d'elle ; le gant, les os, et s'assit.
- Surveille ce qui part et si tu vois quelque chose, crie.
- Comment on sait c'est quoi qui s'en va ?
- Ca n'a pas d'importance, crie.
Ils creusaient avec précaution comme des enfants qui cherchent la fève du gâteau des rois. Romain tomba dessus ; un casque, et dans le casque, un crâne. L'enfant regardait interdite, muette et immobile. Sur le visage, une pâleur. Sans faiblir les garçons lavèrent le crâne dans le lit puis montèrent sur la berge près de la moto. La discussion était ferme :
- Qui cela peut-il être ?
- Que lui est-il arrivé ?
- Le soldat dont parlait grand-mère ?
- Cacher tout, vite.

C'était effectivement quand le soleil caressa la crête rocheuse en communion avec le murmure de la rivière, que tout commença. Ils s'évanouirent dans la nature. Leur entreprise se devait d'être secrète. C'était effectivement à ce moment que leur mère se rendit compte qu'il faisait trop calme, qu'il y avait trop longtemps qu'elle n'avait pas vu sa progéniture, que quelque chose se tramait. Elle fit sonner la cloche dont l'écho se répercutait dans toute la vallée. L'enfant bondit et rentra aussi vite que possible pour donner le change, donner le temps à ses frères de terminer ce qu'ils avaient entrepris.

A l'ombre du muret vidé de tous les objets insolites dénichés dans la boue, à cette heure si particulière où la fraîcheur étire ses ailes, où les oies et les poules rentrent, où le poisson sautille, Marthe vit la fillette.
- A-t-on idée de rester là toute seule ?
Elle avait avalé sa langue. Sa peau était grumeleuse comme la chair de poule. Elle avait les bras et le corps tendus à l'image des roseaux. L'enfant ne bougeait pas comme si elle n'entendait rien, ne voyait rien. Ses jambes inertes pendaient vers le bief. Ses mains agrippaient le bord du muret. Son regard rentrait en elle assombri comme la vallée délaissée par le soleil couchant.
- Marthe, c'est l'heure du bain. Pouvez-vous vous en charger ?
- Oui, madame.
- Tu as entendu, c'est l'heure du bain. Où sont tes frères ? J'ai sonné la cloche, j'espère
qu'ils m'ont entendue, un orage se prépare.

L'enfant ne répondit rien, ne mangea pas, pas même sa part de gâteau préparé par Marthe. Elle réclama son lit. Son père rentra. Il fixa les vannes. L'eau monta, la roue s'ébranla. Les garçons réapparurent. Pas un mot ne fut échangé à propos des découvertes de l'après midi. De toute façon, ils n'auraient pas trahi le secret.

La nuit fut étrange. L'enfant dormait. A travers le drap, le petit corps visité par les esprits, était secoué de spasmes comme celui d'un chiot qui rêvait, secoué par

l'histoire de la grand-mère qui remontait à la surface. Une histoire étrange d'un soldat allemand tué d'un coup de fusil de chasse.

Les rêves de la petite fille faisaient beaucoup de vacarmes. Elle entendait le coup lâché, voyait le mort et Aril, le fermier, appelé en urgence pour balancer la moto ainsi que son propriétaire par-dessus bord. Elle entendait le souffle des quatre vents venir sur les ossements retrouvés, un fracas d'os qui s'entrechoquaient. L'ossement vers son ossement. Elle vit ceux-ci se couvrir de nerfs, de chair et de peau, et l'homme sortir de son tombeau de boue, courir après sa tête comme un coq que l'on venait de décapiter et qui continuait sa danse macabre avant de s'effondrer à l'ombre des noisetiers. L'enfant le vit s'affoler. Elle le vit, qui revenait vers elle, sans tête sur le cou. Deux yeux se promenaient au-dessus d'un corps et se disaient « zut ». Ils étaient blancs et globuleux, terrifiants. Elle vit tout cela si clairement et entendit un râle et l'écho d'un râle.

Alors que le jour ne pointait pas encore le nez, l'enfant, le front perlé de gouttelettes de sueur commença à avoir peur. L'air était moite et orageux, son pyjama mouillé, les draps souillés. Son ventre criait famine. Entre tous les bruits, c'était de loin, celui-là qui la fit se lever. Elle n'avait aucune notion du temps. Elle avait faim de sa part de gâteau mise au réfrigérateur et pensait que manger chasserait le mort-vivant de sa tête. Elle sauta du lit et descendit. En entrant dans la cuisine, elle vit un soldat trempé de la tête aux pieds, attablé. Son visage était masqué, comme invisible. Elle le regarda. Elle le regarda fort. Obscur était le mot pour dire ce regard. Effronté. Profond. Elle regardait la chair vivante, les yeux, surtout les yeux qui dans la face noircie ressortaient aussi gros que des yeux de bœuf, les habits aussi. Elle regardait tout. Elle dit :
- Qui êtes-vous ?
- …
- Qui vous a permis ?
- …
Le soldat n'était pas le moins du monde gêné de s'être invité. Il restait impassible.

- Comment avez-vous fait ?
- …
- Qui voulez-vous tuer ?
- …
- C'est plus la guerre !
- …
L'enfant descendait les marches. Elle fixait intensément l'assiette ; des traces de chocolat étaient encore visibles.
- mon gâteau ?
L'enfant approchait. Le soldat était toujours impassible. Elle tendit le bras vers l'homme lorsqu'un bruit de pas se fit entendre.
- Mama Mia ! Que fais-tu ici à cette heure ? lui demanda Marthe.
L'enfant dit :
- Mon gâteau ! Il a mangé mon gâteau.
De gros sanglots secouaient la petite.
- Un de tes frères a eu faim, à courir ainsi la campagne, c'est normal. J'en referai un.
Maintenant, il faut te changer, tu es toute mouillée. C'est bon pour attraper la mort.
Marthe avait pris l'enfant dans les bras. Avant de disparaître, l'enfant se retourna, l'homme était là. Elle se demanda : Comment se fait-il que Marthe ne l'ait pas vu ?

Un peu plus d'une semaine s'écoula. Alors que l'enfant était entrain de jouer sur le muret, sous la lumière de la fenêtre de la cuisine, un soir où toute la famille se tenait au jardin, elle vit le soldat assis sur la moto de son père.
- Que faites-vous là ?
Le soldat, droit comme un « I », les yeux rivés devant lui, au-delà du muret, ne lui répondit pas.
- Descendez de là, si papa vous voit, il vous tuera.
L'enfant s'approchait encore. Lui, ne bronchait pas. Il ne baissait même pas la tête qu'il n'avait pas, pour la regarder. Elle leva le bras pour le tirer par la manche, qu'il descende de moto, lorsqu'une main lui serra l'épaule.

- Pas touche !
Comme prise en flagrant délit de bêtise, elle bredouilla. Quelque chose palpitait en elle comme son cœur palpitait. Un frisson, celui qui lui donnait la chair de poule, la figea.
- Allez, hop !
Son père la prit par les hanches et l'assit à l'arrière de la moto.
Pas un signe, sur le visage de son père, ne lui permettait de supposer que lui aussi, il l'avait vu. Pas un mot. N'importe quel mot. Une phrase quelconque : Sortez de là. Qui êtes-vous ? Parole dite. La nécessaire. Celle qui rassure et enjambe tous les silences.

Le moteur ronronnait. Elle serra les bras autour de la taille de son père. Elle serra fort et se réjouit de sentir la chaleur du corps. Elle déposa la joue contre la chemise humide de la sueur de l'été. Elle reconnu l'odeur aimée et ferma les yeux. Le voyage jusqu'au garage dura une éternité.

Le moteur arrêté, son père voulu mettre pieds à terre, mais Elsa serrait si fort sa chemise qu'il attendit, laissa passer le temps puis comme l'enfant ne bougeait pas, il passa les bras vers l'arrière pour l'enlacer.
- Allons, allons, je n'ai pas roulé si vite !
Lorsqu'elle desserra les doigts, il se redressa et se tourna vers elle. Elsa se réfugia alors avec précipitation dans ses bras.

Il lui arriva encore, le mercredi après midi, alors qu'elle accompagnait sa mère pour les courses, de voir le soldat assis, ici et là, sur une moto comme un vrai motard. A cette différence près, qu'il ne tenait pas les poignées du guidon. De son uniforme ne sortaient pas de mains. C'en était de trop. Elle aurait voulu le voir s'élancer sur un engin pétaradant, à toute vitesse, et s'en aller. Cette absence de mains, était un fait si troublant, qu'elle prit l'habitude de cacher ses menottes, refusant de porter tout vêtement sans manches. L'été était torride, et cette attitude avait de quoi inquiéter sa mère.

Les soirées d'été étaient un perpétuel va-et-vient d'amoureux de ces engins. Parfois, il y avait jusqu'à 15 ancêtres rutilants dans la cour arrière de la bâtisse. Pendant que les invités arrosaient leur soirée d'une bonne bière fraîche, tenu à l'écart de cette agitation, le soldat, s'asseyait, ici et là, sur la croupe d'un bolide. Jusqu'à une heure décente, Elsa courait d'une moto à une autre pour l'en chasser. Aux yeux des parents, ce n'était qu'un jeu, un va-et-vient, d'un bel engin à un autre, sans que l'enfant n'arrive à choisir le plus beau.

A une certaine heure, en effet, le soldat se retirait pour laisser la place aux vivants, et une à une, les motos disparaissaient. C'était à un de ces moments là aussi, que l'enfant fut trouvée fiévreuse dans son lit, elle claquait des dents, alors que la nuit était chaude, elle répétait des mots insensés : Me les prendre…couper…pas dormir…venir…lui rendre…laisser Elsa tranquille…Qui pouvait savoir à quoi elle pensait ?

L'école reprit et il y eut le jour de la commémoration de l'armistice. Avec le maître, les enfants allèrent réciter des poèmes écrits en classe sur la tombe du soldat inconnu et y déposer une couronne de fleurs. C'était au tour d'Elsa. Une voix s'éleva. Cette voix ne récitait pas, elle s'adressait à quelqu'un au milieu de l'assemblée, et les visages se tournèrent à la recherche de ce personnage. Un silence se fit. Tous attendaient quelque chose. Elsa tendit le micro à l'instituteur, descendit avec précaution les marches de l'estrade. Elle s'avança dans l'assemblée qui s'écartait sur son passage. Elle s'avança jusqu'à l'endroit exact où le soldat se tenait, mais lorsqu'elle releva le visage, le soldat avait disparu. Elsa continua son chemin, s'approcha du rang, mit sa main dans celle de sa compagne et attendit le signal du départ.


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