Le Plof
de Claire Ernoul-Ernoult



Tout n’est pas rose dans la peinture, Tout le monde le sait, il arrive parfois qu’on y trouve du gris, du noir et même, on peut en voir de toutes les couleurs...

C’est ce que pensait Noémie Plankbell de retour de mission dans les steppes de l’Asie Centrale, aux confins de la Mongolie.

Quelques temps plus tôt, elle avait été chargée par son ministère de se rendre en mission, afin de faire mieux connaître la peinture contemporaine britannique au Pakoolstan et s’était mise au travail avec enthousiasme.

Réunir les œuvres lui prit au moins six mois, mais cela ne fut rien à coté du temps passé à obtenir les visas.

Elle eut un premier choc lorsque le tampon de l’ambassade du Pakoolstan fut apposé sur les œuvres retenues coté peinture…. Comme ont dit, ça faisait « tâche ».

L’avion ne fut qu’une ennuyeuse formalité, mais dés le pied posé au sol, elle bascula rapidement dans une sorte d’atmosphère curieuse, propre à surprendre même un sujet britannique bon teint comme elle : Il faisait beau.

Elle fut reçue dans le salon des VIP à l’aéroport, elle dut avaler avec panache moult alcools locaux à chaque toast portés. Boire à l’amitié récente, mais sincère entre l’Empire Britannique et le tout nouveau Pakoolstan à l’Art en général, puis à l’Art Britannique en particulier, suivi immédiatement par le toast qu’elle destinait elle-même à l’Art pakoolstanais…Le tout allongé par les délais de traduction. Exercice difficile, certes, Mais auquel Noémie était bien rodée...Croyait-elle! C’était la première partie de l’épreuve.

Fin saoule, mais droite, elle se dirigea ensuite vers la première yourte où siégeaient d’importants messieurs aux barbes diverses, en habit traditionnel, devisant à haute voix dans un langage étrange. On l’a présenta au Kramik, le chef de la communauté principale du pays, elle dut se pencher vers lui pour lui serrer la main, puisqu’il était resté assis. Cette position mis en péril l’ équilibre britannique déjà précaire, il fallut l’aide discret mais efficace de Boulbé, l’interprète, pour retrouver un aplomb de bon aloi.

Elle découvrit ensuite la table, garnie de broderies multicolores, sur lesquelles des mets abondants s’étalaient à sa vue : le Plof. C’est bien le nom qu’on donne dans cette lointaine contrée au plat national, trônait en évidence. Impossible d’échapper à ce mélange de gras avec du gras et de l’huile de coton où surnageaient des haricots, que, selon certaines mauvaises langues, on appelait ainsi à cause du bruit qu’il faisait en tombant dans l’assiette, avant de ravager l’estomac. La digestion en était encore plus rude que l’ingestion. Noémie le découvrit rapidement.

Rapidement, c’est à dire qu’il fut urgent pour elle de se rendre aux « lieux », afin de soulager quelque peu sa nature pourtant robuste.

On peut imaginer ce qui serait arrivé à un estomac français en pareilles circonstances….

Boulbé eu du mal à comprendre la demande formulée à voix basse. Elle insista. Il devina, à son ton suppliant qu’il s’agissait d’une affaire grave, ne souffrant aucun délai, et la pria de le suivre.

Noémie, ayant quitté la yourte précipitamment, la stupéfaction imposa silence à l’assemblée des dignitaires surpris puis la conversation repris de plus belle : on s’interrogeait, on supputait déjà quelque gaffe, quelque incident diplomatique, mais Noémie n’en était plus là...

Conduite, chancelante, vers la yourte des femmes, étonnées et ravies de cette honorable visite ,il fallut à Noémie un sens du civisme, que dis-je, du patriotisme hors du commun pour faire face aux débordements chaleureux de ces dames emplies de reconnaissance, s’empressant de lui servir une copieuse assiette de plof.

Il y a des moments où, même dans les histoires, il convient de garder le silence…

Noémie fit sa réapparition dans la yourte des "Officiels" saluée par des cris d’enthousiasmes et de soulagement (je me demande s’il convient vraiment d’utiliser ce terme, mais je n’en vois pas d’autre.)

L’amitié, la fidélité à l’amitié, la coopération amicale, la fidèle et amicale collaboration des artistes à travers les frontières et tous thèmes apparentés furent déclinés avec force toasts et verres de stromblik, alcool naturel mais terriblement violent.
Pour éponger tout ça, on servit à nouveau à Noémie le plof.

Au cinquième plof, Noémie disait absolument n’importe quoi et riait comme une gamine. Boulbé avait renoncé à traduire. L’interprétariat donne ,parfois, l’opportunité d’utiliser des dons de diplomate ignorés, c’est ce qu’il fit.

Noémie, qui avait entre temps rendu plusieurs fois visite aux dames et…..Non, je ne le dirai pas, sentait maintenant s’installer une espèce de couronne d’épines autour de son beau front d’intellectuelle En secret, elle pria...

Le sixième plof arriva très vite, elle n’y porta pas plus d’intérêt que ça :Les toast généreux arrosés de stromblik l’avaient pour ainsi dire anesthésiée et c’est bruyamment qu’elle trouva le mot qui touche : elle rota.

Tout à coup plus légère, elle attaqua le septième plof dans la bonne humeur et trouva assez d’énergie pour se lancer sans qu’on l’y pousse à chanter le « God save the Queen » Tous se levèrent, la main sur le cœur .

Il fallut ensuite entendre, en souriant poliment, l’hymne national Pakoolstanais.

Noémie était toujours debout.

Vint le moment des réjouissances: Les Shasliks arrivèrent à leur tour dans les assiettes, accompagnées, bien entendu, d’une soupe bien grasse: C’est que l’hiver est rude dans ces steppes ! ! encore quelques verres, encore quelques toasts….Noémie voyait, non sans courage, ses derniers instants arriver. Elle n’en souffla mot : elle n’était plus en état d’émettre un son.

Au huitième plof, Noémie tomba raide sur les tapis précieux. Un silence interloqué s’abattit sur l'assistance peinée.

On transporta Noémie inconsciente chez les dames qui l’installèrent à coté des fourneaux…


Lorsque Noémie put enfin ouvrir les yeux, elle eut d’abord un fort moment de doute, suivit d’un d’une franche panique que même l’amour de son Pays, des Arts en général, de la peinture en particulier n’arrivaient plus à entraver.
Se sauver ! !Se sauver c’était sa seule idée.

Accessoirement, elle aurait apprécié un bouillon de légume et quelques aspirines.

Son réveil suscita une joie bruyante parmi les dames : on lui apporta un plof pour fêter sa résurrection.

Noémie éclata en sanglots nerveux. On appela Boulbé qui cuvait dans un coin.

Elle réclama de voir sur le champs l’ambassadeur et entama une conversation pâteuse et tout à fait pénible avec son interprète, et refusa net le plof et le stromblik pourtant proposés avec grâce.

Elle implora. On contacta l’ambassadeur. Il rentrait d’un mariage dont le cérémonies avaient duré deux jours et deux nuits…. Au téléphone satellite La voix de Son Excellence, d'habitude chaude et assurée, tremblait aussi, mais ce n’était pas l’écho...

La négociation s’avéra laborieuse.…L'écho n'y était toujours pour rien...

La décision fut prise enfin et l’excuse trouvée : Noémie dût avouer une grossesse débutante à Boulbé. Un comble pour cette demoiselle chaste et d’un âge relatif !

Le retour fut interminable, migraineux, nauséeux...

C’est avec une joie et une fatigue immenses, que Noémie retrouva SON Pay, Son ministère, Son bureau, Ses collègues.

La sentant légèrement déprimée et attribuant cet état à sa vie solitaire, Sa mère lui fit cadeau d'un adorable chaton de 3 mois...Une espèce rarissime! Un chat Palkoostanais qui valait une fortune avec un superbe pedegree... On pouvait y lire le nom de cet animal merveilleux: Il s'appelait "PLOF".

Claire copyright « Vue en Coupe.fr »Clin d’œil : MT
« Nuits Blanches : Papier noirci »





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