Où qu'tu vas ?
de Claire de Viron



Elle était toute plissée, fripée par l'âge et la rigueur de la vie, mais quel sourire ! Il voulait dire : Regarde, elle m'a encore bien eue. Je ne savais pas de qui elle parlait. Je ne voulais que mourir et en finir, rien n'allait comme je le voulais.
Elle restait silencieuse, le regard fixé non sur un objectif précis, mais sur un point loin, loin au fond d'elle-même. J'aurais aimé connaître le secret de ses pensées, ce qui la faisait tenir debout dans le dénuement qui était le sien ; un champ dévasté par la pluie torrentielle de ces derniers jours, une cabane emportée par les inondations.
Elle était debout, les mains enfouies dans les manches d'un vêtement mao, un foulard noué derrière les oreilles retenait ses cheveux blancs. Elle se tenait prête, déterminée. J'aurais voulu lui tenir la main et lui demander : grand-mère, puis-je quelque chose ? Je n'ai pas osé. Avec ce sourire et ce regard en elle, elle semblait réfléchir ou tout au moins penser à un souvenir. Elle s'est redressée et a commencé à marcher.
Où qu'tu vas grand-mère ? Où qu'tu vas ?
Je marche ma fille, je marche. D'un très petit pas, sur des jambes courtes, une silhouette gracile remontait le fleuve indocile qui lui avait ravi tout ce qu'elle possédait. Je me mis en route la suivant de près. D'où venons-nous ? Pourquoi marcher? Où va-t-on ? Ces questions résonnaient en moi dans le grondement du fleuve et le bruit de la pluie qui ne cessait de tomber. Questions que j'avais, jusqu'ici, omis de me poser, alors qu'elles m'auraient permis de mieux comprendre.
Pourquoi marcher grand-mère ? Vers où aller ?
Je vais à la rencontre de mes fils, ma fille. Je n'ai plus qu'eux.
Tes fils sont morts grand-mère, tes fils sont morts.
C'est pourquoi je marche ma fille, c'est pourquoi je marche.
J'aurais voulu la serrer dans les bras, la prendre sous mon aile, mais c'est moi qui chavirais, qui pleurais, pas elle. J'aurais voulu lui dire : Que tu es belle grand-mère, que tu es belle ! Elle se serait moquée, j'en suis certaine. Nous avons marché toute la journée, remontant le fleuve. Il n'y avait que dévastation, carcasses en décomposition, odeurs nauséeuses, villages endeuillés, routes coupées, poteaux électriques arrachés et des quelques maisons debout, on ne voyait plus que les toits, le reste était immergé. A la tombée de la nuit, elle s'est arrêtée et s'est assise sur une souche. Elle m'a regardée de ses petits yeux noisette et de ce sourire qui vous fend le cœur. Comme si elle savait d'où je venais et où je désirais aller, elle me dit : Retourne d'où tu viens, ma route n'est pas ta route, tu ne la trouveras pas, la mort ne veut pas de toi. Avec elle, les conversations étaient brèves. Son injonction dense et ramassée me mit en colère.
Je m'étais attachée. Je ne voulais plus la quitter et moins encore qu'elle me quitte, mais rien n'allait comme je le voulais. Ce que j'avais désiré sans le connaître était tout autour, et me paraissait détestable, effrayant.
Elle dit encore:
Il te faut connaître son trajet et son territoire ; tu sais alors si elle vient en
amie ou en ennemie. Ne l'appelle que lorsqu'elle est devenue une amie.
Et si elle ne veut pas de toi, grand-mère ?
Elle avait le regard fixé sur un point près, très près, au-dedans d'elle. Elle mit la main sur le cœur et dit : Alors, je marcherai ma fille, je marcherai et elle reprit la route dans l'obscurité moite d'une nuit d'été.


Retour au sommaire