Lulu
de Claire Ernoul-Ernoult




Depuis longtemps déjà Lulu habitait le troisième banc de la gare. C'était son lit, sa maison, son refuge quand le soir le dernier bistrot le vomissait sur le trottoir après un «A demain ! » sans rancune et pâteux.Là qu'il retrouvait ses humbles habitudes, ses affaires sans valeur et portant si précieuses : Une capote militaire kakie trouvée dans les Surplus Américains d'après guerre, dans laquelle il s'enroulait pour dormir, un coude sous la tête, le litron plus ou moins plein enfoncé dans une poche et la casquette sur le nez. Au pied, de vieux Rangers éculés qu'il ôtait pour dormir et qu'il enveloppait soigneusement dans du papier journal.
Le matin, au levé du rideau de fer de la buvette &Mac246; marchand de journaux &Mac246; cigarettes, Il aidait madame Angèle à sortir les quotidiens, elle lui filait les sandwiches de la veille et un p'tit jus, puis il attendait les premiers voyageurs du train de 6 heures 43, des habitués qui venaient au boulot.
Il connaissait tout le monde et sa casquette retournée et proprement posée au sol sur le journal des godillots s'emplissait de quelques pièces.
Il avait toujours un mot, une plaisanterie, de temps à autres, il exhibait dans quelques contorsions faciales sa dent en or en disant, «j'ai plus qu'elle, mais ça c't'une bonne ! »
Il lui arrivait aussi de garder la valise d'un voyageur encombré parti aux renseignements, ou d'aider quelque mère de famille à déplier une poussette ou un landau.
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Lulu ? C'était l'âme de la gare ! !
Au cours des soirées chaudes, pour chasser les brouillards dont la Loire est coutumière, il sortait de sa poche intérieure un harmonica et «sotto voce » lançait la mélodie :
« Le doux caboulot fleuri sous les branches…. La la lalala… » Puis haussait les épaules fourrait l'harmonica à sa place et se roulait son gris en bougonnant : Les soirs de «caboulot », c'était la nostalgie, son «mal »…
« Avant »…. Il avait connu des fortunes plus amènes, c'est à l'accordéon, au cornet à pistons qu'il faisait tourner les «jeunesses » au son des javas ou que les amours passionnés se nouaient le temps d'un tango, couples enlacés sous la boule aux miroirs.
Il était beau alors, cheveux lisses, nœud papillon, costume en strass ou en paillettes, allant d'un village à l'autre, de bals en noces, de galas en podiums…
Combien de demoiselles enjuponnées et en ballerines l'avaient attendu pour l'étreinte d'une nuit, pour avoir ses mains agiles sur leur corps parfumé !…Caresse d'un soir, baisers d'une aurore…
Il emmenait ses conquêtes faciles à l'hôtel de Bretagne, où il avait ses habitudes, on lui montait à la demande plateau de charcuterie arrosée de vin de Loire, pour un repas coquin pour un repos câlin, sans promesse, sans attache.
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Un jour, il aurait des sous, comme tout le monde, il se «rangerait, aurait une maison longue ouvrant sur le couchant et le fleuve doré, et dedans une femme tendre. Mais c'était pour «plus tard » Il avait le temps, cette vie insouciante lui plaisait.
Mais la mode changea. Sa musique ne faisait plus recette : les jeunes lui préféraient des rythmes plus allants, plus nouveaux, venus d'Amérique : Lulu n'en pris pas ombrage, ce n'était qu'une passade, il déménagea, «en attendant » vers une simple pension, douches et vécés sur le palier…Une histoire de quelques mois…
Les temps devinrent encore plus sévères. Les galas moins glorieux, les comices agricoles ne remplissaient plus sa ceinture de pièces et de billets, les Belles se firent plus rares.
Il dût se résoudre à vendre son cornet et porta ses pénates vers un humble meublé sans confort. Son habit de lumière s'élimait aux manches, il eut encore quelques petits succès dans les maisons de retraite, c'était trop chiche ! Il lui fallut aussi vendre son piano à bretelles Il mourut un peu plus et se retrouva seul…
Encore un sursit en se faisant héberger par des amis…. Mais arriva le temps où même les amis ne pouvaient plus assurer son quotidien, et puis, on a sa fierté…
Il devint Lulu La Cerise s'installa dans la gare.
Il parlait rarement de sa descente aux enfers, parfois quand il était très saoul, alors, sortant son tabac, la feuille sur la lippe, il se laissait aller… à mots couverts, pudiques et sobres puis balayait les souvenirs d'un revers de la main.
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Un matin, Madame Angèle dût défaire ses journaux seule. Pas de Lulu ! C'était inhabituel, car il était toujours fidèle au poste. On s'inquiéta, on refit ses parcours ordinaires :
— Z'avez pas vu Lulu?
— Non!? Chez Marcel peut-être?
— J'en viens!
— He!? quelqu'un a-t-il vu Lulu?
L'homme demeurait introuvable, on avança des hypothèses, on se mit à craindre quelque malheur : La Loire et si belle au crépuscule ! Si attirante pour un cœur chagrin ! Ou bien, serait-il monté dans un train ?
On s'informa : Coté SNCF rien ! A l'hôpital, personne ! Se serait-il endormi puis perdu dans quelque cave si longue, si vaste ? Non ! Lulu connaissait ces endroits depuis toujours, et les marques des «pérailleux «l'auraient guidé vers la sortie.
Une semaine passa, on finit par en parler à « Mobilette », le flic du quartier, l'ami/ennemi de Lulu, celui qui était chargé de le virer de son banc lorsque l'alcool faisait flamber ses nerfs…Rien !
L'angoisse monta de même que le silence. Même à voix basse, on n'osait plus parler de Lulu.
Un matin, à «son heure », Il poussa la porte de chez Marcel d'une épaule assurée : « Salut la compagnie ! »
— Ben ou t'étais ? Lança Marcel de derrière son zinc, ébahi, heureux et furieux. »Lulu ! Cré bon sang ! Gronda t-il mais sa voix se brisa et il laissa tomber son torchon à carreaux.
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Souriant large, Lulu contemplait malicieux l'effet qu'il faisait sur la clientèle ! Puis, le geste ample, il tint la porte pour laisser passer l' »impensable » : Une petite bonne femme de la taille d'une gamine, les jambes glissées dans des bas opaques malgré la douceur du temps, les pieds enfoncés dans de douteuses charentaises, portant blouse à fleurs et veste sans couleur au col de renard mité. Sa petite tête était fripée comme une pomme de reinette oubliée au grenier et ses cheveux grisâtres faisaient ressortir la clarté de ses yeux bleus.
-Célimène ! Annonça Lulu avec panache en refermant son bras sur les frêles épaules de sa compagne. « Bientôt Madame Lulu ! PATRON ? Ma tournée ! »
Toutes les mâchoires présentes s'ouvrirent sur un silence commun…Célimène fut détaillée de la tête aux pantoufles, elle rosissait…
Marcel descendit au plus vite vers la cave et revint avec un « champigny de derrière les fagots » : La tournée serait pour lui ! ! Si !Si ! Il y tenait ! ! Trop content le Marcel !
On ne s'attarda pas sur le hasard heureux de cette rencontre, mais de bonnes claques amicales s'abattirent sur le dos de Lulu qui riait de sa dent en or bien en évidence.
Célimène mesurait l'importance et la notoriété de son homme ! Un peu intimidée, elle se posa comme un papillon devant une table cerclée de cuivre, éblouie !
Ils s'installèrent ensemble sur le banc numéro trois de cette gare qui portait encore les stigmates de la guerre, Madame Angèle embrassa la mariée et sans se poser de questions mis deux « jus » le matin après la corvée des journaux.
La vie reprit son ordre, en mieux ! Célimène vivait les yeux dans ceux de Lulu : Ils étaient heureux.
La chaleur s'installa avec le mois de Juin. Les trains déversaient leurs voyageurs et repartaient plus loin avec d'autres pèlerins.
— Salut les Amoureux !
C'était un temps de tendresse, de souffle chaud sur le fleuve, de bancs de sable blond, de vacances. La glycine fleurissait la buvette lui donnant comme un vague air de doux caboulot.
La grève se mit en place subitement. La gare fut désertée.
Alors, après la tournée habituelle de « fillettes » vidées au comptoir, les derniers « A demain », Lulu et sa Belle avaient regagné leur logis, à eux seuls pour la première fois.
Lulu sortit des sons joyeux de son harmonica, la musique résonnait sous les verrières comme dans une église, c'était beau. C'était juste pour Célimène, la douce amoureuse qui cachait ses yeux mouillés dans le modeste bouquet de bleuets cueillis sur la voie.
Plus de trains, Plus de bruit ! Seuls au monde.
Ils voulurent profiter de cette intimité précieuse, rare, se dévêtirent en découvrant leurs corps nus pour la première fois, et s'aimèrent sur le banc, l'un et l'autre sentant leur peau de soie…Caresses, étreintes, Bonheur à deux sans pudeur…
Ils s'endormirent enfin, après beaucoup d'amour, de mots murmurés bas, corps unis sans témoins, serrés l'un contre l'autre.
Un cri ! Une plainte ! Un sanglot traversa la gare, remonta la rue…Trois heures du matin, pas encore l'aube…Un hurlement sans âge à vous glacer le sang !
Emile laissa son fournil et ses pains pour courir en savates : Mais que se passait-il ? on dirait Célimène ! et sa voix couvrait tout !
Il retrouva Marcel à la porte principale l'ouvrirent sans trop de peine en hâte, déjà tout autour les fenêtres s'éveillaient….Mobilette arriva quelques minutes après appelé par Madame Angèle.
Les trois hommes refermèrent la porte sur eux, empêchant les curieux…
Célimène pleurait doucement, sans plus de bruit maintenant.
De prétendus messieurs, de soi-disant humains, à cours de distraction s'étaient trouvé un jeu cruel.
Profitant du sommeil lourd des amoureux, de leur abandon, de l'alcool, il avaient, ces salauds, vidé quelques tubes de colles instantanée entre les deux amants devenus siamois.
On fit place aux pompiers, ils traversèrent les murmures et les questions dents serrées.
On sortit les deux amoureux sur la même civière. Un pompier silencieux recouvrit leur deux corps scellés d'une couverture kakie.
Les yeux de Lulu ne regardaient plus nulle part : Ils étaient ailleurs, fous.
Célimène accrochée à son amant s'était tue elle aussi, le visage caché au creux de ses mains rougies…
On ne sait plus rien des châtelains de la gare….
Personne ne vous dira pourquoi le banc numéro trois reste toujours vide à présent.

Claire :-)


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