Les demoiselles en bleu marine
de Claire Ernoul-Ernoult

Suivi de "Derviches"



Les demoiselles en bleu marine marchent deux par deux tête baissée, les yeux sur leurs bottines cirées.
Elles sont sorties du pensionnat et vont, par la Rue-Longue, silencieuses et rangées, suivant la religieuse en voiles noirs et cornette blanche.
Elles ont laissé derrière elles, dans la brume matinale de décembre, les bâtiments sombres trop spacieux pour leur jeunesse prisonnière , cachée derrière des murs et gardée la nuit par des chiens.
Elles y apprennent en discipline leur avenir de Dames : Chanter avec des voix d'anges à l'office du matin, à la messe, aux vêpres, froid au nez, froid aux mains, dans la chapelle aux odeurs lourdes d'encens et de cire. A baisser la tête, le regard, à ployer le genou, à se taire. Elles apprennent à dormir seules dans des boxes voilés de toiles blanches, dans des dortoirs glacés aux chiches couvertures, à l'eau parcimonieuse. A manger le pain quand il est dur, à jeûner en carême, à vénérer les saintes, elles apprennent à oublier jusqu'à leur patronyme, leur prénom, pour n'être que deux chiffres l'un à coté de l'autre, 54 ou 89...
Elles apprennent leurs devoirs et les droits des autres.
Elles marchent presque au pas, les demoiselles en bleu marine, en silence, et sous les larges plis de leurs corsages sombres, qu'elles aient 7 ou 16 ans aucune différence : les poitrines sont semblables, enfermées dans le drap lourd.
Côte à côte, bras croisés dans le dos, elles avancent comme un triste serpentin, sans oser regarder les fenêtres éclairées ou les maisons de briques.
Ou vont-elles ces sages demoiselles ?
Elles se rendent à la "petite école", comme chaque année, où les futures ouvrières, les futures cuisinières, petites en sarraus noirs, sont instruites de soumission, d'humilité.
Sous le porche sévère, un christ montre son cœur qui saigne, elles passent les petites demoiselles, elles entrent au son du claquoir dans la grande classe où les petites en noir se lèvent à l'ordre sortant d'une cornette.
Yeux à terre, les demoiselles gravissent les gradins rugueux et s'assoient d'un même geste. Genoux serrés, jupes plissées, mains croisées.
Une sèche religieuse lance alors les numéros : Ceux des demoiselles en bleu, Une autre lui répond appelant un prénom.
Le numéro descend vers la petite en noir : Françoise ou Nicole, enfin, celle qui porte un prénom et prend dans une large corbeille un paquet sobre, sans décorum : C'est un cadeau de Noël que sa mère a choisi, pas trop cher, pas trop beau, il ne faut pas gâter...
La demoiselle en bleu marine le tend à l'autre, sa si semblable, sa si lointaine, qui humiliée, murmure un "merci" trop souvent répété.
Pour cette rencontre organisée, pas de rires, pas jeux, pas de complicité, juste une brève entrevue sans surprise, presque lugubre l'une humiliant l'autre et étant humiliée. Formalité obligatoire accomplie par des enfants tenues en laisse par le poids de traditions usées. Partage sans joie sans aucun gâteau des rois. Puis l'une et l'autre, reprennent leur place un regard furtif échangé, sous l'austère surveillance des "bonnes mères" qui veillent à tout.
Lorsque le panier est vide, les demoiselles en bleu-marine s'en retournent le cœur serré, pensant aux petites en noir, qui retrouvent chaque soir autour de la soupe chaude, leurs parents, leurs sœurs, le petit frère qui pleure.
Elles vont vers leur destiné de petites filles dotées.
Quand elles auront bien appris les saintes écritures, la vertu de Suzanne, de la chaste Marie et qu'elles sauront broder de croix leurs trousseaux délicats, le pensionnat d'en face fournira un mari, élève des "bons pères", fort en thème, sûr de lui, de son nom qu'il offrira en grandes pompes lors d'un mariage arrangé, ne doutant pas de sa progéniture enfantée sans plaisir par une épouse sur mesure.
De la demoiselle en bleu marine, de la petite en sarrau noir laquelle se révoltera la première ?
Qui tendra vers l'autre la main? Et sauront-elles se reconnaître parmi le monde des humains ?

Claire J « Nuits Blanches Papier noirci


Derviches
(Conte à la manière Soufie)


Le saint homme est assis en tailleur sur les tapis chatoyants et usés de la Mosquée de Mêvlena.
Le prophète avait dit : » Pour aller vers Allah, choisis le chemin de la danse .»
Il faisait frais à l'abris des murs, et la réflexion envahissait l'âme du croyant, dans la légère odeur de pieds qui règne souvent dans ces saints lieux.. Car, si les Croyants font toujours leurs ablutions rituelles avant d'entrer dans la mosquée, les touristes, venus en amis ou en curieux, n'ont pas toujours cette habitude.
L'Hodja contemplait, le nez en l'air, les 50 lampes du lustre central dont la lumière douce caressait les piliers recouverts de mosaïque verte.
Hum ! se disait il, voyons, voyons… Si je devais compter ces lampes…Par où faudrait-il commencer ? Hein ? Devrais-je me baser sur celle qui est là, ou cette autre ici ? ? ?
De toutes ses lumières, laquelle porte le nom de « première » ? Ne serait elle- pas, en vérité, « la onzième « ou « la troisième » ou bien encore « la dernière » ?? Hum !!
Joli sujet de réflexion en vérité !… Ces lampes brillent toutes du même feu…Qui donc est capable de déclarer que celle-ci est le Commencement , et celle-là la Fin ?
De même, lorsque nous entrons dans la danse aux incantations de l'enfant en transe, pareils aux étoiles évoluant autour du soleil, le cercle se forme, et qui peut dire alors lequel d'entre nous est « le premier »et qui est « le dernier » dans cette ronde rituelle ?
Tournant tout à la fois sur nous- mêmes et ensemble, le Commencement et la Fin se rejoignent.. Nos mains droites tendues vers le ciel recueillent les mêmes bienfaits et nous les transmettons, avec la même foi vers la terre qui nous porte ,par nos mains gauches semblablement tournées vers le sol.
Cette danse qui nous unit efface nos différences ; A quelques poils prés, nous portons la même barbe fournie sous nos hauts bonnets de feutre et nos jupes virevoltent du même élan de nos pieds…
Que vienne à s'éteindre une lampe du lustre, elle est immédiatement remplacée par une autre semblable, et ainsi faisons nous lorsque l'un d'entre nous disparaît…
Quel serait le sens de ce lustre rond s'il y manquait une lampe ?
Quel serait le sens de nos pas si l'un de nous manquait ?
Un lustre imparfait
Une danse imparfaite… quelques bonshommes en robe blanche tournant , seuls…
Unis, ne sommes- nous pas le symbole de l'éternité ?
Car Dieu est grand, en vérité !
Lui seul sait le nom des lampes et connaît l'imperfection des pas humains

Claire J


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