Waltzing Dorothée
de Claire Ernoul-Ernoult


Février...
Exceptionnellement la neige s'est jointe au brouillard familier pour étouffer la vie d'ouate.
Que faire en ce samedi à part regarder la joie du feu qui craque? Les plaisirs sont réduits : J'ai opté pour une sieste.
Au moment exact où, d'un pied voluptueux, j'explore les délices de la couette, le téléphone se met à tinter...
C'est Eliane, affolée bégayant dans l'appareil une funeste nouvelle et lançant un S.O.S. malvenu :
- Elle est morte ! !
- Qui est morte ?
- Madame Dorothée ! ! Venez viiiite ! Je viens de la trouver dans sa chambre ! ! La voix trahissait une franche panique.
- Eliane, ça va ?
-Je.. heu ! : à cause du verglas, vous comprenez ? J'étais en retard. Oh ! Je vous prie ! S'il vous plaît venez ! En plus, le téléphone ne marche plus depuis déjà plusieurs jours et je suis obligée d'appeler depuis la maison de Monsieur Brian... Je sais qu'il n'aime pas que je me rende chez lui même si j'ai la clé. Il est tellement .. heu ! Etrange !
- Ok Eliane ! J'arrive. Calmez-vous ! ! J'arrive ! !
Bon.. Cette emmerdeuse de Dorothée a mal choisi son moment ! Ses enfants sont en Angleterre pour quelques jours, les routes ressemblent à des pistes de bobsleigh,
Mais j'ai promis de faire face, le cas échéant, et le «cas » était échu. Faut y aller.
Mon homme , sub- somnolent s'instruit en suivant vaguement un reportage sur les "Loutres Géantes d'Amazonie".
Supputant un ennui, il lance un «je viens avec toi » généreux.
Nous enfilons parkas et bottes, indispensables par ce temps de montagne, et ouvrons la porte, prêts à salir de nos pas ce décor de carte de v&Mac254;ux.
Ah ! Prévenir Brian quand même ! Retour dans la maison douce…
- « Allô' ? Je tombe sur Sue... J'explique : Sa vieille Belle-mère détestée vient de casser sa pipe. Pas émue elle fait « ha « ? Puis « Bon » ! Puis « Bien » suivi de « très bien... Alors je vais chercher Brian.. « !
Par le micro du combiné abandonné, je perçois des bruits de fin de repas, des voix tranquilles, des rires et j'imagine la bouteille de vieux Porto passée de main en main selon l'ancienne coutume : Je tombe mal !
Enfin, je reconnais la voix profonde de Brian :
- Hello Claire ! ! Quel plaisir de vous entendre !
-... ? Il ne sait donc rien : C'est tout Sue !C'est donc moi qui m'y colle, je fais de mon mieux pour amortir le choc.
- ça va vous ? insiste-t-il (Parfois, l'humour de Brian me déconcerte….)
- Heu….. . Brian, ça m'ennuie de vous dire ça comme ça, mais votre Maman est partie et . . .
- Hahaha ! Claire ! Quel humour vraiment ! Ma mère ne se déplace, avec sa cane que d'un quart de mille à la journée ! Elle ne doit pas être bien loin ! Hahaha !
- Bon ! ( je reprends avec courage : Il va l'entendre Bon Sang !) Votre mère est…Morte, Brian !
- Hahaha ! J'avais compris ! J'avais compris ! Qu'est-ce que vous allez faire ?
- ? Moi ?
-Mais oui ! Avec ce temps : Pas de ferry en ce moment, et je ne peux trouver un avion que pour après demain ! Obviously Claire ! Il y a des «heu ! « choses » à faire ! N'y a-t-il pas ?
- Obviously oui !..Et je n'aime pas la tournure que ça prend
Assis dans la vieille dodoche, seul véhicule à tenir suffisamment bien la route pour avoir une chance d'arriver, nous restons pensifs : Nous n'avons pas une expérience très poussée dans ce genre de situation.
Sur la route, Personne ! Le brouillard nous cache tout et la neige amortit les son.
C'est avec soulagement que nous approchons du portail ouvert, et que nous découvrons dans la cours le seul signe de vie : La voiture d'Eliane.
Elle nous attend sur le seuil, son manteau déjà enfilé, prête à partir, elle pleure nerveusement, et nous montre d'un doigt raide la porte de la chambre.
-Elle est là ! murmure &Mac246;t -elle avant de se sauver. Elle est là, oui ! Raide, impudique, à moitié sur le lit à moitié par terre, les jambes largement écartées nous montrent un sexe glabre délaissé par les galants depuis longtemps : Dorothée a, enfin, avait 94 ans. Sa prunelle glacée nous fixe avec défi, la mâchoire inférieure bée,vide de dents .
Nous nous faisons violence et à grand renforts de « ho !hisse » nous arrivons après quelques tentatives douteuses, à l'installer sur le lit. Le « tour de main » nous manque, c'est indiscutable.
Elle n'a pas fière allure du tout.. . En vain nous tentons de ramener ses jambes l'une contre l'autre, mais le genou droit s'obstine à rester bloqué en crochet.
Tant pis ! Nous jetons un drap sur le corps, en attendant mieux.
Eliane a laissé un mot avec le numéro de téléphone du toubib de garde mais toujours pas de tonalité.
Mon homme doit traverser la cour blanche, et se faufile dans la maison principale en forçant la fenêtre de l'arrière-cuisine.
A son retour, muets nous attendons , installés dans le salon, l'arrivée du médecin de garde après avoir éteint le chauffage.
C'est une large pièce avec un coin cuisine caché derrière une sorte de bar. De beaux meubles, en trop grande quantité, remplissent tout l'espace.
En temps ordinaire, cette petite maison doit être assez agréable.
Un bruit de voiture, une portière qui claque et le jeune toubib est déjà entré, nous lui indiquons la chambre où il s'enferme quelques minutes avec feue la maîtresse de maison.
Il nous confirme ensuite le décès, Bah ! était-ce vraiment nécessaire ? Dorothée elle même aurait trouvé l'annonce superflue... ! Mais c'est la règle.. .Sans un mot, il remplit soigneusement un papier de couleur et le tend à mon homme:
- Vous devriez aller faire la déclaration au maire ! ! Dit-il, et Mon homme, papier en main , remet la dodoche en route, tandis que le toubib, mission accomplie, et s'engouffre dans sa voiture chaude et confortable.
Sans me laisser une chance quelconque de me présenter, déjà au volant me crie :
- Je vous envoie l'infirmière, Mais essayez donc de ranger un peu ! (Trop aimable !)
- Ranger ! Mais quoi ? et où ? Il m'a prise pour l'employée de maison, je l'ai senti à son intonation lorsqu'il s'est adressé à moi.
Je suis seule avec Dorothée, qui m'épie sévèrement, j'essaie de ranger un peu. La vaisselle traîne dans l'évier, mais pas une goutte d'eau ne daigne couler du robinet.. . Il semble bien que les canalisations soient gelées, ou alors, il est possible qu' Eliane ait purgé l'ensemble de l'installation à cause du gel.
Mais où donc trouver le robinet d'alimentation ? J'ai pourtant très envie de me laver les mains, j'avise quelques bouteilles d'eau minérale et un rouleau de papier/serviette presque vide. Je m'en contente.
J'entends une voiture dont je ne reconnais pas le bruit : L'infirmière
- « Madame Duclou » ! me lance t-elle dans la fumée de son souffle allongeant son bras droit vers moi et sa main gantée. »Où est-ce » ?
Je lui ouvre la porte de la chambre et m'efface pour la laisser passer
- « Mais ! Vous ne lui avez pas fermé les yeux « ? Je sens comme un reproche dans sa voix ,j'essaie d'expliquer, Je m'embrouille : je me sens subitement coupable.
Dorothée commence à avoir un regard de poisson pas frais ! Il est temps de rabattre les vieilles paupières sur ce regard cynique et glauque. Mais Dorothée se défend, il semble bien qu'elle ne veuille rien perdre de ce qui est en train de se passer. Dorothée ! ! Déjà, vivante, je n'avais pas de sympathie pour toi, là, ma vieille, je te hais!
Duclou insiste :
- « Vous seriez plus efficace en montant sur le lit « ! Je reste muette, déconcertée, elle reprend :
-« dites donc ! Je n'ai pas que ça à faire moi ! ! J'ai des piqûres qui m'attendent « !
Un peu tremblante, j'entreprends de rejoindre Dorothee sur le lit. Doucement, comme je l'ai vu faire dans les films, je passe ma main sur les yeux, mais les paupières restent farouchement ouvertes :
Duclou me bouscule, tire sur la peau délicate: j'ai peur qu'elle ne lui reste entre les doigts !
Sans plus de succès, Duclou déclare que le croque mort s'en chargera
Le croque-mort ? Mais quelqu'un a-t-il prévenu les pompes funèbres ? Je découvre que non, Duclou m'assure que c'est à moi de le faire.. ..
Je consulte les pages Jaunes, prends le premier sur la liste, griffonne un numéro, j'essaie à nouveau le téléphone : toujours pas de tonalité ! A mon tour de jouer les « Monte en l'Air »pour téléphoner de chez Brian !
Une voix calme me demande l'adresse exacte et m'assure qu'il arrive dés que possible : Enfin une bonne nouvelle !
Duclou s'attaque maintenant à la mâchoire du bas. « Serviette » ! me lance-t-elle sans protestation possible,
Serviette ! Serviette ! ! C'est vite dit ça ! ! Je fouille dans les tiroirs mais visiblement Eliane a embarqué le linge sans doute pour le laver, et je n'ai rien d'autre à proposer que mon écharpe.
Duclou me lance un regard navré pour moi et demande mon aide pour coincer la bouche rebelle, j'appuie comme je peux sur le crâne, elle maintient fermement l'ensemble et nous réussissons à glisser l'écharpe en mentonnière. Pour un moment seulement ! La mâchoire fait ressort, et l'écharpe glisse, Après cinq essais infructueux, nous laissons tomber. Encore du boulot pour le croque-mort !
-« De l'eau, du savon, un gant de toilette, une serviette « ! Duclou lance la litanie à mon intention…. J'attrape deux bouteilles de contrex, une éponge qui fait « scratch » d'un coté, la vieille sortie de bains de Dprothée accrochée dans la petite salle de d'eau.
- « ça ira. Aidez-moi... Il faut la soulever »
Merde ! Je vais certainement me réveiller ! C'est un cauchemar. Toujours Pas le choix s ! Tandis que Duclou passe le visage, pour commencer, à l'eau avec la gratounette, j'essuie avec la sortie de bains. Nous nous en sortons pas trop mal jusqu'au genou fatidique : Impossible de remettre droit ! Duclou me dit de forcer, j'appuie comme une brute en formant des v&Mac254;ux pour que « ça » ne
craque pas. « Ça » tient. « Ça » finit même par bouger un peu : Nous gagnons : l'angle est moins aigu.
Nous continuons la toilette.
-« Il va falloir la retourner » annonce Duclou ( Maman ! Mais que fait mon homme ? comment retourner Dorothée si peu coopérative ? J'ai peur qu'elle ne retombe à terre !)Mais Duclou connaît son boulot et sous ses ordres brefs nous arrivons à mettre Dorothee sur le ventre. Sauvées !
Que Nénni ! Le plus délicat reste à faire ! Je vois Duclou fouiller dans sa trousse, elle en retire une longue pince et un grand, un énorme paquet de coton hydrophile.
Ahurie, abasourdie, Je vois Duclou écarter les maigres miches parcheminées de Dorothée, et lui faire subir des outrages de moi inconnus. Tandis qu'elle opère, Dorothé lâche son dernier souffle.. ..
Jamais je n'aurais pensé que le « dernier soupir » sortait de cet endroit ! Je me dépêche d'ouvrir la fenêtre.. . L'odeur de vieux poulet envahit toute la pièce, je garderai ce parfum dans le nez pendant longtemps ! Mais ma stupéfaction est à son comble en voyant Duclou, cette perverse, enfiler le coton dans l'anus Dorothéen, centimètre pas centimètre, à l'aide de la longue pince.. ..
Le coton disparaît progressivement, il semble bien que tout le paquet va y passer ! C'est le cas. Je reste songeuse.
Déjà Duclou m'arrache à mes pensées et il faut remettre Dorothée sur le dos. On me réclame une chemise de nuit propre. Bigre ! Mais Que fait mon homme bon sang ! Je plonge dans le placard, je fouille, je cherche, je trouve une sorte de robe longue bleu clair, avec des fleurs relativement discrètes. Duclou, qui voit bien qu'elle a affaire à une empotée s'en contente en haussant les épaules.
Nous reprenons notre danse macabre à trois...Mais Dorothée compte vraiment pour deux ! La force d'inertie n'est pas un vain mot.
Après bien des efforts, la chemise est enfilée, boutonnée, et n'étaient les yeux vitreux et la gueule ouverte, Dorothée aurait presque un air convenable.
- « Culotte « ! Lance Duclou ! « On a oublié la culotte « !
Non ! là, c'est trop !J'essaie d'être persuasive : Dorothée a-t-elle vraiment besoin d'une culotte pour se présenter devant saint Pierre ? Ce brave homme ne pourrait-il, pour une fois faire une petite exception ?
Duclou me regarde avec sévérité, elle m'explique qu'on doit le respect aux morts, j'en suis convaincue, mais je persiste à ne pas voir l'offense, elle Si ! « Et ça suffit maintenant !« ajoute t-elle énervée Je passe l'inspection des tiroirs de la commode, et découvre une étonnante culotte aux dentelles inattendues, de couleur canari.
Duclou, qui voit l'heure tourner, ne fait pas la fine bouche et nous recommençons à enlacer feue Dorothe récalcitrante.
A nouveau un bruit de moteur approche, j'ai le c&Mac254;ur qui bat, j'ai envie de m'en aller, si seulement c'était mon homme !
C'est bien un homme souriant qui entre, pas le mien, Hélas.
Comme chez lui dans la demeure de Dorothée, il connaît Duclou, et échangent quelques appréciations sur le temps, la qualité du pain, le boulanger ayant changé, etc.
Mais Duclou ne s'attarde pas davantage, et part dans la nuit naissante, harponner les fesses des vivants.
Le gars ne se pose aucune question quant à mon, rôle dans cette maison : je suis là c'est donc ma place :
- « Vous allez m'aider « ! m'annonce t-il jovial.
- Heu.. . ! Je bredouille, je suis fatiguée ! Mais il ne m'écoute pas !
- « Ah ! Je vois qu'il y a un problème avec les yeux ! « dit il du ton de celui qui connaît le boulot, « On va régler ça » ! Il cherche quelque chose dans son sac, sort un tube, fait glisser un peu de gel sur les bords des paupières et maintient en comptant à haute voix jusqu'à vingt.
Miracle ! Dorothée a enfin les yeux fermés !ouf !
Il « travaille » maintenant la mâchoire inférieure.. Dépose une petite noisette de gel, et, prenant ses marques, balance un uppercut adroit sur le menton de la rebelle qu'il maintient fermé en comptant à nouveau jusqu'à vingt.
Ça y est ! Dorothée a enfin fermé sa gueule ! ! ça change tout ! ! je me sens presque bien.
-« La super-glue, me dit l'homme de l'art d'un ton de professionnel, c'est vraiment très pratique ! »
- « Bon ! On va la mettre sous plastique maintenant« m'annonce l'artisan laborieux.
C'est presque avec bonne volonté, et selon ses indications, que je prends Dorothée à bras le corps, c'est le cas de le dire, tandis qu'il enfile la défunte dans le linceul transparent.
- « Hé bien ça y est ! ! Je vais pouvoir vous laisser ! » Il est content de lui, ça fait plaisir.
Moi ? Pff ! je m'attends à tout ! :j'ai tout vu ! cet après-midi fut initiatique !
-« Allons voir dans la remise s'il n'y aurait pas une cachette pour y mettre la clé : je repasserai demain « pour voir »
Nous trouvons une cache sans peine dans le vieux mur de pierre.
Nous revenons dans la maison, gelée, il me conseille de bien arranger le drap, et surtout de coiffer la défunte ! ! Il lui mettra un peu de maquillage demain.
-« Quand la famille sera-t-elle là ? «
- « Pas avant Lundi, » lui dis-je
Il hésite.. .Mais le temps est propice ! ! « ça ira » me lance t-il encourageant.
A son tour de rentrer dans son « chez lui » douillet ! Mon Homme n'est toujours pas là, dehors, la nuit est tombée ,la lune éclaire la neige. C'est glauque
De nouveau seule avec Dorothée, je range un peu ce qui traîne, fourre tout dans le panier de la salle de bains, arrange le drap de façon presque artistique, je pousse le sens du décorum jusqu'à disposer une rose de soie entre les doigts crispés de Dorothée, je lui brosse les cheveux...Je lui parle,
- « Dorothée ! Tu ne me connais pas, je ne t'ai jamais rencontrée avant aujourd'hui. Tu m'as vraiment gâché mon week end ! Pourquoi n'as tu pas attendu que Brian revienne ? Pourquoi tu m'as fait « ça » ? »
Mon ton s'adoucit, je m'en rends bien compte.. J'ai presque de la tendresse pour ce vieux corps chahuté.
J'allume une petite lampe de chevet.
La deudeuche arrive à son tour !Enfin ! ! ! Le Maire était absent, il a fallu chercher l'adjoint : Il était occupé à présider un tournoi de boules..
Nous refaisons un dernier tour dans la maison très calme. Surprise ! Nous découvrons que le fil du téléphone a été coupé net. Par qui ? Eliane ? Certainement pas ! ! Dorothée ? Impossible !
D'ailleurs, étant donné la pose dans laquelle nous l'avons retrouvée, n'aurait-elle pas tenté d »appeler à l'aide la nuit dernière ?
Ne serait-elle pas morte d'effroi en réalisant qu'elle ne pouvait joindre personne ?
Hum ! ! Brian ! Mon Petit Père ! A qui donc profite le « crime » ? Dorothée avait des sous, beaucoup de sous ! Et vous aviez un magnifique projet de piscine à financer…
Nous décidons prétendre n'avoir rien vu. Ces histoires de famille ne nous regardent en rien.
Nous reprenons la route qui scintille de verglas dans la lumière des phares. Par la petite fenêtre de la chambre, nous pouvons voir la silhouette tranquille de Dorothée à la lumière humble de la lampe de chevet.
En frissonnant, je m'entends demandé à mon homme Œune voix blanche :
-Dis…. Tu savais toi qu'on pouvait faire tenir tout un gros paquet de coton dans un trou de balle ? ?

Claire J

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