Berthe
de Claire Ernoul-Ernoult



Maman vivait tranquille entre son piano, son cheval et sa broderie et rêvait de faire des études, plus particulièrement des études de médecine, et encore plus singulièrement de détrôner le Docteur Schweitzer, minuit ou pas.

Hé bien, pas du tout ! ! A 20 ans à peine, la voilà mariée, malgré elle, mais avec son consentement, à un de ses cousins issu de germains que sa mère sommait, depuis quelques années déjà, «d'en finir une fois pour toute » avec une joyeuse vie de célibataire…Tandis que Maman n'avait pas encore commencé la sienne… ce décalage se fera sentir tout au long de leur vie commune….

Belle cérémonie, et tout, et tout…. Maman entrait de plein pied dans sa vie de femme… Munie, outre un trousseau brodé, d'un viatique bref murmuré à son oreille par Bonne-Maman juste avant sa nuit de noce : «assure toi que ton mari ne se trompe pas de trou »… Sibyllins propos… qui ne manquèrent pas de faire naître en l'esprit de la jeune épousée de belles rangées de points d'interrogation….. Elle ne voyait pas du tout à quoi la recommandation faisait référence, puisque, certes, elle n'ignorait pas qu'il y avait une histoire de trou, mais pensait, avec une logique qui se défend, que les bébés se faisaient par là où ils sortaient, à savoir, le nombril… Il aurait fallu que son époux soit bien sot pour manquer l'endroit… Les moments qui suivirent lui apprirent bien des choses… elle en garda sur le visage une expression de stupeur qui ne la quitta jamais.

Puis, vinrent sept ans de grossesse continue… Votre servante s'étant ramenée… j'allais dire à la bourre... (Mon Dieu, mon Dieu ! ) mais très en retard.

But that's another story.

Sept ans sans apercevoir le bout de ses pieds …. ! ! ! Incroyable non ?

Mais, en dépit de l'expression sus-citée, sa tête était bien faite et son caractère bien trempé. Le genre de personne qui encaisse absolument tout…. Elevée en Angleterre pour raison de conflit mondial , elle n'était pas contre les châtiments corporels comme base d'éducation, disons tout simplement qu'elle avait la main leste. Le verbe haut également……

L'éducation de sa progéniture se faisait donc de manière musclée. Faut dire qu'elle n'avait pas vraiment à faire à des angelots non plus…..Je la vois encore, poursuivant l'un de ses petits « monstres » avec sa cravache. Celui-ci, criant : "AYE MA TÊTE ! !" avant même d'avoir été rattrapé…Tactique imparable….Effet immédiat : sortie de son bureau de Papa, hurlant lui aussi " NON BERTHE, PAS LA TÊTE, VOYONS ! "

Le temps coulait ainsi… non paisible….. de reprises de chaussettes en surveillance de leçons, de cliques en claques méritées .. de visites familiales, de bonnes &Mac254;uvres… et aussi…. de MECANIQUE ! ! ! ! véritable hobby ! Maman avait appris à conduire très tôt et n'était pas du genre à s'arrêter, en larmes, sur le bord de la route pour un p'tit pépin de gicleur bouché ! ! ha ben non ! ! A 80 balais, elle était encore capable de dire - "j'entends comme un bruit… ce ne serait pas une bielle par hasard ? ? ? ? ?" Maman réservait ses rares moment de loisir à «bricoler ». Grand-Père ayant des intérêts chez «La Licorne », elle avait appris de bonne heure à mettre les mains dans le cambouis, jusqu'aux coudes et conduisait depuis longtemps. De temps à autre, elle disait : «Voulez-vous me passer la clef de 12 mon ami ? » et «mon ami» lui refilait la clef de 12 avec respect…..

En fait, « Mon ami » s'appelait Aristide. Il avait travaillé chez feu la mère de Mademoiselle Berthe jusqu'à ce que Feu Madame s'endorme pour l'éternité…. Madame avait trépassé avec classe et discrétion : un soir, elle s'était levée avant le dessert avec un « léger mal de tête » et, le lendemain matin, elle n'était pas venue prendre son petit déjeuner car elle était morte. La défunte ne pouvant s'expliquer, Grand-père, en larmes, la fit porter en terre au son des grandes orgues de Notre Dame qui était sa paroisse. Grand-père - et Aristide - s'étaient alors installés tout naturellement chez Maman et personne n'y retrouva rien à redire..

Faut dire qu'Aristide était balancé comme un géant des Flandres et que la simple vue de ses battoirs rendait le plus espiègle des enfants méditatif et respectueux.

Au moment de quitter le Nord, devenu trop dangereux pour une famille nombreuse, Maman empila un maximum d'enfants dans la voiture, plus Mamie, sa belle-mère/tante (j'ai déjà dit que la généalogie familiale était compliquée…) plus Grand-Père (le Papa de Maman) et Aristide, direction : La Grande Maison de Mamie, près de La Loire, en se jouant des points de contrôle et faisant juste un arrêt pipi chez sa s&Mac254;ur Marguerite pour lui refiler sa layette… Marguerite attendait son onzième et ses brassières étaient usagées…

Après un long chemin (500 bornes quand même…), l'équipe arriva à Nairn. (Maison de Mamie) et commença à prendre ses quartiers. Papa était resté en arrière-garde pour fermer la maison du Nord et devait venir plus tard par le train…. Inch' Allah, avec le restant de la troupe.

En attendant papa, Maman retroussa ses manches…. D'abord, remettre en état le groupe électrogène…, Mamie ayant TOUJOURS refusé qu'on lui installe l'électricité parce qu'il aurait fallu planter un poteau au milieu de ses raisins. Trois jours après, avec l'aide respectueuse d'Aristide, le moteur fonctionnait comme neuf , ainsi que la pompe qui était alimentée par des sources, l'endroit étant plutôt humide…. Puis, il fallu trouver un système pour faire griller de l'orge afin de remplacer le café introuvable. Pas de problème ! ! Berthe s'essuya les mains sur son tablier et entreprit le travail avec ardeur.

L'essence manquant, elle rafistola, avec l'aide de « Boots » le gardien de la Maison de Mamie, chargé de faire pousser les topinambours, la vieille charrette afin d'y atteler « Prosper » (ben oui… il s'appelait comme ça…) le percheron aveugle et fatigué que les allemands n'avaient ni réquisitionné, ni bouffé.

Pendant ce temps-là, Grand-Père faisait travailler les plus grands : "Dictée, les enfants ! ! ! - Lessss petittttsssss moutonss se…."

L'installation était pratiquement au point…. Papa ne devait plus tarder maintenant…. DEVAIT, oui!! Il était temps! son autorité faisait défaut !!……

N° 5 et 6 avaient entrepris des batailles navales sur la marre profonde, installés chacun dans un demi tonneau, et Boots passait beaucoup trop de temps à les récupérer, trempée et boueux, avec la gaule à noix… De plus, ils se défiaient à l'escalade de l'imposante grille en fer forgé et y laissaient trop souvent des bouts de culottes courtes comme d'étrange ex-voto. Augustine, la femme de Boots en faisait tout une histoire lorsqu'elle ravaudait les fonds desdites culottes en grognant…

N° 4 marquait soigneusement ses affaires en vue d'un départ en pension.

N° 7 s'organisait seule des processions, déambulant à pas comptés au milieu du jardin.

Mais TOUS avaient goûté au fruit défendu du sureau, et la diarrhée sévissait parmi la jeune génération….

Maman était à plat ventre sur le piano, en train de bricoler le Do-serrure qui bloquait lorsque le son tremblant du téléphone résonna quelque part dans le ventre de la maison : Papa annonçait son arrivée, "normalement" pour le surlendemain. "Normalement"….. voilà qui était inquiétant…. Julot (héééé oui!!!!) n'avait pas l'habitude de "normalement"…… Mademoiselle Berthe passa deux mauvaises nuits…

Elle fut rassurée en allant chercher Papa à la gare, avec Prosper et la carriole… Papa déboucha d'un jet de vapeur et de sifflements avec une escarbille dans l'&Mac254;il. A sa suite : n°1, n°2 n°3 et tante Eugénie dont tout le monde avait oublié l'âge…. Chacun portait des valises, des cartons, et des valises en carton lourdes…. Très lourdes….

Maman charcuta un brin l'&Mac254;il rougi de Papa, passa l'or de son alliance à l'intérieur de la paupière, remède de famille radical pour enlever les poussières dans les yeux… et on commença à charger la carriole….L'arrière du véhicule s'affaissait…. il fallait tout le poids de Prosper et sa merveilleuse bonne volonté pour éviter le ridicule…. Mais personne n'avait peur du ridicule. On installa Tante Eugénie, les enfants, Papa, et Maman reprit les guides pour rentrer à la maison… Mais que Papa avait-il donc mis dans d'aussi lourds bagages ?

Prosper partit au seul effleurement du fouet, Maman n'aurait jamais fait plus que ça : battre un cheval était pour elle une hérésie…. D'ailleurs, c'est une hérésie. Elle n'utilisait donc que quelques claquements de langue et quelques indications à la voix, sa voix "pour les chevaux" une voix toute douce ! Presque un chant... Papa s'était mis à l'arrière, Tante Eugénie était assise à coté de Maman, n°1 n°2 et n° 3 avait été priés de faire la route à pied, bon ! 5 kilomètres, c'est pas bien terrible !! Surtout quand on vient de passer plusieurs heures dans un train bondé !! Et puis…. on évitait ainsi le regard stupéfait de Maman se transformant soudain en sonde à tête chercheuse…. capable de repérer la moindre trace de culpabilité bien cachée au fond du c&Mac254;ur…

- Comment va ma mère? lança Papa, en évitant toute allusion aux bagages…

Héhé!! Berthe n'était pas du genre à lâcher le morceau la première… Julot faisait son intéressant avec les bagages ? Parfait !!

- Pas bien fort… fut sa réponse…laconique et d'un ton qui ne permettait pas qu'on y revienne.

- Ha! dit Papa, il avait compris le marché : petit jeu tacite dont ils étaient coutumiers… Le voyage se passa donc dans le seul bruit des sabots sur la route et le crissement des roues….

Les grilles de Nairn étaient ouvertes et Boots arriva pour prendre Prosper par la bride. Papa se dépêchait en faisant des signes avec son chapeau : il avait aperçu Mamie à son balcon. Il lança à Aristide : "Dans mon bureau, s'il vous plaît ! Comment allez-vous Aristide ?" et fila sans attendre.

Maman sauta du siège au sol et, flattant Prosper, se hâta d'aider tante Eugénie qui hésitait à poser sa bottine sur le marchepied. Elle appela les enfants pour accompagner la vieille dame jusqu'au "Coin des Dames"… Le Coin des Dames… un petit bosquet discret où la gens féminine pubère avait la possibilité de se soulager, sans avoir à grimper l'escalier….

Maman était déjà derrière Aristide, un doigt sur les lèvres…Mais Aristide était un fidèle de toujours et le silence demandé était tout acquis. Deux grosses valises furent déposées sur le parquet ciré et Maman, l'&Mac254;il stupéfait mais la prunelle brillante, tenta d'ouvrir la première… en vain, elle était fermée à clé, tout comme la deuxième d'ailleurs. Flûte! de Zut de Crotte de bique!!! (Trad : Merdalors) Julot, ce brigand, avait pris soin de garder les clés dans sa poche….

Sauvée !! Aristide, toujours plein de ressources et de courtoisie envers Mademoiselle Berthe, arrivait avec un carton cette fois. Un jeu d'enfant…. Quoique… Papa avait mis une sorte de ruban collé tout autour… "Mon ami…" commença Maman, mais Aristide lui présentait déjà une paire de ciseaux... Héhé!!! Maman s'agenouilla devant l'objet…. et enfonça hardiment la pointe des ciseaux dans le carton…. Papa franchit la porte juste à ce moment-là….

- Aaaaaah ! fit Maman en espagnol…. (Après tout ! Pourquoi pas ? ? ?)

- Voyons Berthillon ! Laisse cela ! ! Je vais le faire ! !

S'en suivi une courte lutte…. Maman cramponnait les ciseaux fermement et Papa, amusé, la laissa continuer ses investigations…

Zouiiiiiinnn ! ! ! Une espèce de ressort mou lui sauta en plein visage et elle recula avec un Oh ! Aussitôt assourdi…. Elle venait de découvrir le secret des bagages. De la LAINE toutes sortes de laines, de toutes les couleurs, en écheveaux, en pelotes, tissée, bref…. tout ce que Papa avait pu rapporter de son stock… Papa était courtier en laine.

La stupéfaction s'amplifia encore dans les yeux de Maman…. Elle s'attendait à tout mais alors là……

- Enfin ! Julot ! ! ! Que comptes-tu faire avec toute cette laine ? ? ? ? Je t'avais dit de rapporter des affaires pour les enfants ! ! ! Qu'est-ce qu'on va faire de TOUT ÇA ? ? ?

Le ton était plein de reproches à peine contenus…. Flûte ! Zut ! et Crotte de bique ! ! ! (Trad : Merdalors) Juuuuulôôôtttt Vraiiiiment ! ! ! Une larme commençait à perler, et ça, ce n'était pas supportable…. Maman avait le courage chevillé au c&Mac254;ur… Mais là Papa y avait été fort….Il sortit son mouchoir blanc, toujours impeccable, et sous le regard discret mais attendri d'Aristide prit Maman dans ses bras.

- Berthe ! Ma Berthillon….. lŒéchanger !….

- Du marché noir ! !

- Mais nooon ! du troc ! Voilà ! Voilà !

- ? ? ? sniff !

- Et oui ! ! Nous allons vers l'hiver Bon…. Les gens, par ici, manqueront rapidement de laine. Bon, je troque ma laine contre des tas de choses ! ! Du savon… du Pain Blanc… du beurre… du vrai café.

DU VRAI CAFE ? ? ? ? ? Maman rayonnait ! ! ! ! Du Vrai Café…… Contre l'épaule de Papa, le chagrin contenue si longtemps lâchait la bonde….A quoi ça tient quand même le Bonheur !

Dans les jours qui suivirent, Mamie commença à ne plus pouvoir manger…. Elle acceptait parfois un &Mac254;uf frais pondu, pour faire plaisir, mais le c&Mac254;ur n'y était plus…. Deux guerres… Tant de morts…. Tout ceci l'avait usée ! ! Et le soir, à la prière, montait de la petite chapelle un chant très doux :

"Avant d'aller dormir sous les étoiiileuuus

Seigneuurrr Humblementa genoux

Nos c&Mac254;urs s'ouvent ta toi sans voiiiileuuuu

Si nous avons péché… Pardooooneuuuu nouuuuus ! "

En fait les vraies paroles étaient «puisque l'on a péché) mais, unanimement, le «puisque » avait été remplacé par le «Si »…. Faut pas pousser non plus….

Mamie écoutait dans sa chambre et, tous le savaient… c'était pour elle que les voix s'unissaient au soleil couchant….

Papa avait repris ses activités farfelues : achat de lapins angora pour adoucir la laine…. (Tout le monde toussait ferme !) ; Les parties échecs avec Monsieur le Curé… qui puait un peu le pauvre homme…sa bonne était rentrée dans sa famille ; creusement d'une tranchée souterraine dans le parc où il commença à stocker des provisions… négociation de laine contre moitié de cochon….

N°1 et n°2 essayaient, comme d'habitude, de «s'entre trucider » « par tous moyens à leur convenance, n°5 et n°6 accumulaient les couches de bêtises avec couches de fessées intercalées ("Noooon Berthe ! ! ! ! ! pas la tête….. ") Les « forteresses volantes» passaient juste au dessus du para-tonnerre... La vie quoi….

Un soir, dans la chapelle, Maman eut un malaise… Il fallut la transporter dans sa chambre et, le lendemain matin, elle dû s'absenter précipitamment pendant le petit déjeuner….

Les malaises de Maman devenaient de plus en plus fréquents… Elle avait son &Mac254;il des mauvais jours… Papa ne savait comment se comporter : s'il se précipitait à son aide ? elle l'envoyait paître !… s'il restait de marbre ? elle soupirait deux fois plus !….

Un matin, ils s'enfermèrent tous les deux dans le bureau. L'oreille collée à la porte épaisse, les enfants attrapaient quelques bribes de phrases..

- Que veux-tu Berthe! j'ai à peine déposé mon pantalon sur une chaise que te voilà enceinte!!!

- Julot!! je ne reproche rien, mais tu dois comprendre, ce n° 8 est une vraie catastrophe… Si nous comptons bien, il(elle) sera là en plein hiver….

Ils ressortirent quelque temps après…. Maman blanche et digne se dirigeant une fois de plus vers les "toilettes", Papa muet et vert……

Aristide fit discrètement installer une chambre sous les combles… Officiellement, c'est parce que la vue était plus belle. La vérité c'est que Papa venait de se faire éjecter de la chambre conjugale… Pour TOUJOURS... Maman prétexta auprès des autres habitants qu'elle se sentait trop malade pour supporter quelqu'un près d'elle… Et puis, quelle idée d'avoir donné sa layette à Marguerite !….

Sous sa robe de laine, ses formes s'arrondissaient régulièrement… Pour n° 7, c'était une sorte de cataclysme. C'était elle la dernière et voilà que s'annonçait un usurpateur…. Est-ce qu'on saurait encore l'aimer ? Grand-Père aurait-il toujours autant d'attention pour elle ? Comme elle avait peur, Marie, de cet Octave, ou Octavie! comme elle aurait voulu qu'il ne fit jamais son apparition… (comme Octave/Octavie était d'accord ! !…) mais la communication ne se faisait pas…

Mamie entra dans la dernière partie de sa vie. Son mari bien aimé s'était suicidé au front en apprenant la mobilisation de ses trois fils et de son gendre, suivie de près par la mort en couches de sa fille… Désespéré, il avait pris son pistolet et se l'était collé dans la bouche… Son fils aîné lui survécut encore quelques années avec de drôles de manies…

Puis, un jour, alors qu'il avait disparu depuis deux semaines sans donner signe de vie, Papa avait fait le voyage jusque dans la maison du Nord…. et, en ouvrant le garage, avait trouvé son frère aîné pendu… Pour Mamie, ça faisait trop… Bien sûr, le soir, elle entendait les chants des autres montant vers elle, rassurants, doux comme des berceuses. Mais la coupe était trop pleine. On lui étala ses longs cheveux blancs sur son oreiller brodé et elle ferma les yeux pour toujours, dans son grand lit en brocards bordeaux. Cela changeait tout pour Octave/Octavie qu'on décida d'appeler Claire, si c'était une fille, en souvenir de Mamie

Mamie partie, l'âme de Nairn n'était plus là… certes, Mamie habitait encore les portières en tissus, le petit salon, la serre, laissée à l'abandon pour la première fois cette année, mais quelqu'un manquait… Grand-Père, tante Eugénie, Aristide, Boots et sa femme étaient bien là aussi, essayant de donner de la vie à cette maison, mais le c&Mac254;ur n'y était plus, et c'est en tricotant des bouts de laine mis bout à bout que Maman commença à reconstituer une layette multicolore, mais chaude…. Dans ses jupons de soie, elle tailla des petites chemises qu'elle broda en pleurant beaucoup… Pauvre Maman!!! Et puis, l'automne arriva, avec cette superbe arrière-saison ocre et rouge, le temps si doux encore, l'été de la Saint Martin… comme une rémission. Et enfin l'hiver, mordant, venteux, pénétrant sous les jours des vieilles fenêtres…

Nairn devenait trop difficile à tenir : c'était une maison de vacances. Tout le monde déménagea, en faisant plusieurs voyages, jusque dans le c&Mac254;ur de Saumur… c'est alors que commencèrent vraiment les bombardements…..

On avait mis dans des grands cageots de bois blanc la récolte de poires et aussi quelques légumes, dissimulés à la cantine des allemands…. bouclé les valises, entassé le tout dans la carriole de Prosper, que Maman insista pour guider une dernière fois… Il fallut dire adieu à ceux qui restaient : Boots et sa femme Augustine, Tante Eugénie qui ne craignait pas la froidure… et voilà… l'hiver était installé... assez doucement, surtout de la pluie et du brouillard…

Papa faisait chaque semaine un aller/retour Saumur&Mac246;Nairn, pour voir si tout allait bien…. En fait, Papa couvait quelque projet secret…. Il était encore trop tôt pour en parler.

Quand février arriva, cette fois, la morsure du vent se fit plus incisive…. On ressortit les manteaux trop petits que les grands abandonnèrent aux plus jeunes…. On chaussa des galoches en bois, bruyantes et inconfortables… Et la Loire prit des allures de Saint&Mac246;Laurent, s'amusant à charrier de gros glaçons auxquels se mélangeaient les débris des maisons.

Un soir, Maman commença à demander que l'on fasse chauffer de l'eau… les carreaux peints en bleu (défense passive oblige!) ne laissaient pas passer la faible lumière des lampes. Papa l'oreille collée au poste, tournant les boutons fébrilement, s'était enfermé dans la cave….

Tante Totie, la plus jeune s&Mac254;ur de Maman, fit en sorte que les petits soient au lit de bonne heure. Les grands eurent le droit de rester au salon… C'était un jour ordinaire et froid. N° 8 avait décidé de faire son entrée, il avait fallu brûler de l'alcool dans une bassine en émail pour réchauffer la chambre.

Vingt deux heures trente…. La sage femme, prévenue en urgence, sortit de la chambre et annonça que c'était une fille… La fille en question allait, selon le v&Mac254;ux de ses parents, prendre le nom de Mamie, partie peu de temps auparavant… Elle avait été accueillie par une claque formidable sur les fesses et en avait profité pour faire entendre une protestation sonore. C'était un petit bébé rond., pas maigre, malgré les privations maternelles et surtout assez différent des autres enfants qui ressemblaient presque tous à Berthe. Elle, c'était Julot…. Tout craché!!

Papa remonta de sa cave en doublant les marches, et les "grands" se poussaient déjà pour "voir" le bébé…. Maman se retrouva, encore sous le choc, avec une ribambelle de marmots bruyants s'esclaffant et se disputant à qui aurait le bébé dans les bras.

Dans les jours qui suivirent, et comme c'était l'usage, on se mit en devoir de laver, empeser la robe de baptême que tante Marguerite avait réussi à faire passer par tante Totie. Une robe longue, soigneusement brodée, immaculée, qui avait servi à plusieurs générations mais qui était en parfait décalage avec la vie du moment et les préoccupations…. Sous la robe blanche, une brassière verte et bleu roi se laissait deviner… On avait aussi emmailloté le bébé, comme c'était encore l'usage, et glissé le tout dans un châle bien chaud fait avec la doublure du manteau de Grand-Père.

Chacun se fit aussi beau que possible…. Et on loua la calèche du transporteur d'huile de noix pour emmener la marraine, Tante Totie, et l'enfant à l'église Saint-Nicolas, toute proche. N° 7 encore très jeune et Grand-Père avaient aussi pris place, les autres firent le court chemin à pied en soufflant dans leurs doigts rougis. Le vent du Nord saluait le nouveau-né. En haut, dans le ciel, les avions anglais et américains faisaient des vols de reconnaissance…. Les cloches sonnèrent un peu.

La cérémonie fut brève, à cause de la température, et N°8 fut transportée au galop sur les pavés jusqu'à la maison…. Maman attendait, inquiète : faire galoper un cheval sur des pavées plus ou moins verglacés n'était pas raisonnable…. Un cheval, c'est si fragile !!

N°8 devait être une enfant gâtée…. et tenue très propre…. Plus de 60 ans plus tard, le nombre de personnes qui prétendent encore lui avoir changé ses langes est tout à fait impressionnant !!!! Sans compter son appétit glouton : Même réflexion sur le nombre de biberons ingurgités dans les bras des uns ou des autres…..

Décidément…. Nairn manquait à tous et la ville était de moins en moins sûre. Il fut décidé de retourner à Nairn. Excellente idée !! La carriole à nouveau chargée venait de prendre le virage pour quitter la rue, qu'un obus tomba sur la maison…. A quelques minutes prés, les habitants auraient eu quelques problèmes….

Nairn était sous une grosse couverture de neige…. Les topinambours d'Aristide avaient pris un fort goût de moisi, et le "coin des dames" n'était pas utilisable, à moins de ne pas craindre la morsure du froid…. Les cheminées brûlaient le bois taillé l'automne précèdent. Malgré tout, à part la cuisine, l'ensemble de la grande maison était une vaste chambre froide… Où donc mettre N°8 pour lui épargner les engelures ? Tout simple ! Dans la mangeoire de Prosper qui dégageait constamment une bonne chaleur et la paille était saine. Une grande histoire d'amour commençait entre Prosper et N°8.

Dans les communs, les placards dérobés, le toit de la chapelle, aavait logé quelques invités non officiels ; la consigne était de ne rien voir, de ne rien dire… La consigne fut toujours tenue.

Les temps qui suivirent furent aussi normaux que possible….

Un para anglais logeait dans le clocher de la chapelle, d'autres plus occasionnels et de nationalités différentes, dans les placards recouverts de papiers peints comme l'ensemble de la chambre et difficiles à discerner à l'&Mac254;il nu… surtout avec un lit d'enfant devant….

Comme d'habitude, Nairn s'était rempli de cousins et cousines, et toute une série de concours se mirent en place, le plus prisé : "! ki ki fait pipi le plus loin ? ? ?" et aussi l'éternel "brûlage de pets" réservé exclusivement aux plus âgés…

N°2 avait un don… Il lâchait la chose doucement, en modulant, et outre la mélodie, la longueur de la flamme était tout à fait remarquable…. A force, de vouloir battre son propre record, il finit par se brûler méchamment les poils … et aussi le reste… et dû porter une sorte de pantalon très large pendant un certain temps. Sa démarche avait un peu changée aussi. Mais on n'a rien sans rien et il resta invaincu.

Le lavoir sur la douve reprit du service…. Ha ! La mousse sur l'eau ! ! Le "bleu" qui servait de tatouage ! Le linge qui bouillait dans les lessiveuses avec des geysers d'eau retombant en cascades bruyantes…. L'odeur de la lessive…

Nairn vivait presque en autarcie…. Les plants de patates dissimulés dans les massifs, une chèvre que la femme de Boots trayait, un seau entre les genoux, pour faire des fromages et plus simplement pour le lait, les canards, les poules…. La guerre était presque tranquille si ce n'était le grondement au loin, comme un tonnerre infini. Parfois, Papa lançait un exercice d'alerte…. trois coups de cloche et tout le monde devait se rendre sans délai dans la tranchée ! ! ! Cette vie tous ensemble, c'était l'équilibre, la façon de faire un pied de nez aux occupants trop curieux.

Gabrielle (N°4) se fit mordre par une vipère…. Panique ! Le vétérinaire arriva aussi vite que possible avec sa trousse mal garnie, le pauvre ! ! ! Il injecta un sérum un peu périmé et la bonne nature fit le reste… Mais nous avions eu vraiment peur… Berthe passait pas mal de temps à repêcher ceux de sa progéniture qui, s'aventurant trop près de la douve, finissaient toujours dans l'eau. C'est grâce à sa vigilance qu'il n'y eut aucune perte par noyade ! ! ! Ces chutes aquatiques poussèrent la génération en cours à apprendre à nager très tôt à leurs enfants, mais on en n'était pas là !

Papa jouait aux échecs avec Grand-père ou tapait des courriers sur une vieille machine à écrire poussive qui n'obéissait qu'à son maître, tout ça entre deux voyages toujours risqués entre le Nord et Nairn…

N°8 commençait à s'éveiller un peu… elle avait réussi à faire pousser sur sa tête une sorte de toison drue, incoiffable, couleur paille… et s'essayait à parler. Son premier mot ne fut ni Papa, ni Maman, mais bel et bien "sale boche" heureusement assez mal prononcé. Suivi rapidement de "merde" prononcé avec délice, en dépit de la fessée. Elle avait toujours avec elle une petite poule de barbarie blanche, qui vivait perchée sur sa petite épaule et dont elle savourait l'&Mac254;uf quotidien.

Tous les enfants avaient attrapé des anthrax, des poux et autres jolies choses, mais bon ! ! Ce n'était pas si grave ! ! !

Puis, un soir, il y eut un grand passage d'avions.. Quelques minutes après la gare sautait… Feu d'artifice dont on se serait volontiers passé. Les aînés mâles allèrent sur place, car plusieurs quartiers avaient été détruits et les bras manquaient pour dégager les victimes. Depuis, les feux d'artifice….NON ! Merci !

Les plus jeunes changeaient nuitamment les panneaux indicateurs, histoire d'envoyer l'occupant dans des directions opposées à leurs souhaits… Chacun faisait ce qu'il pouvait….

Après ce bombardement meurtrier, Nairn ouvrit ses grilles à ceux qui avaient tout perdu, On avait compté jusqu à 7O personnes entassées un peu partout. Berthe était à son affaire, organisant, consolant, trouvant de quoi habiller les uns ou les autres…. Gabrielle aussi donnait un coup de main : elle avait des doigts de fée et savait faire n'importe quel vêtement dans n'importe quoi : les portières en brocards, les rideaux, bref, tout ce qui n'était pas vraiment nécessaire fut transformé. Beaucoup de gens pleuraient, n'ayant pas toujours d'informations sur le reste de leur famille. Il y avait, en particulier, un monsieur d'une bonne cinquantaine d'années inconsolable : sa femme était introuvable. N°8 qui avait environ deux ans, trouvait ce pauvre homme attendrissant…. Mais que diable ! ! Les femmes ce n'était pas ça qui manquait ! ! Alors, elle lui proposa, au cas où, s'il voulait bien, de la prendre pour épouse, c'était un gros sacrifice pour la petite, car l'homme était assez laid mais dans la vie, il fallait s'entraider n'est-ce pas ? Elle ne comprit que des années plus tard pourquoi sa proposition avait été suivie d'un sanglot encore plus fort que les autres….

Papa avait dégoté un cochon bien gras mais vivant et il cherchait dans la foule un homme de bonne volonté pour assassiner la bête. Quelqu'un accepta de se charger du boulot, mais jamais aucun d'entre nous n'oubliera le cri du pauvre « adolphe » !… Depuis, je ne mange plus de viande….

N°8 (allez, on va l'appeler Octavie)…. Avait de sérieux problèmes : impossible de marcher avec des galoches, il fallut se résoudre à la laisser marcher pieds nus.

Petit à petit, Nairn se vida de ses occupants supplémentaires et les problèmes d'intendance devinrent moins obsédants. Pour un peu, et à part tous les morts, blessés, sans abris, etc., le Bonheur aurait pointé son nez….

Pourtant….

Pourtant, la menace était proche mais personne ne voulait y prêter attention.

Régulièrement, des représentants de l'occupant, guidés sans doute par quelque voisin "patriote" faisaient irruption à Nairn, bottés, le verbe haut et l'&Mac254;il pas commode. Mais Papa avait sa façon de faire.

Il avait dû se soumettre à l'apprentissage de la langue de Goethe et l'avait fait avec talent. Que ce langage soit devenu celui d'Adolphe ( l'autre, le cochon , lui, était mort) l'embêtait beaucoup, car, amateur de musique, il avait beaucoup de mal à comprendre ce qui était arrivé à cette nation. Malgré la guerre précédente à laquelle il avait participé, ces invasions restaient dans son esprit comme une erreur monumentale, contre laquelle il luttait, mais qui ne pouvait s'être répandue chez tous. Du moins, il l'espérait !En attendant, Il fallait bien faire face.

Donc, lorsque les deux bidasses de service envoyés par leur feldkelkechoz sonnaient au portail, il entrait en scène avec jubilation. Pas question de recevoir ces ennemis ailleurs qu'à la cuisine, et avant de faire ce qu'il appelait "le tour du locataire", ces messieurs étaient poliment invités à goûter le p'tit vin du coteau. Un goût de pierre à fusil à dissoudre, sans entraînement préalable les estomacs les plus costauds.

Ceci fait, les Teutons quasi-comateux étaient guidés à travers les quatre mêmes pièces avec un baratin qui changeait à chaque fois. Après quoi un autre rituel commençait. Traînés à nouveau dans la cuisine, Maman leur offrait "pour déguster entre camarades" une terrine de lapin de garenne faite de ses blanches mains et qu'elle offrait avec un large sourire.

Deux recettes cependant, et deux étiquettes : "Le lapin de garenne" : thym à volonté, alcool à 90, fleurs d'oranger et un beau ragondin. " ça ", c'était la "cuvée réservée" celle qui n'était faite QUE pour l'occupant. L'autre recette était à peu près identique, mais le ragondin était remplacé par un vrai lapin de garenne et l'alcool par de la "poire" distillée en douce. L'étiquette mentionnait "Lapin de garenne, garenne" Cela, c'était pour nous !.

Nos deux visiteurs repartaient le c&Mac254;ur réjoui et l'estomac chaviré, avec l'impression que les Français étaient des gens fréquentables.

Mais, la milice arriva un jour. Quelques heures pour dégager Nairn réquisitionné pour loger un colonel et ses hommes. Papa déclencha le plan qu'il avait espéré ne jamais mettre en route. D'abord, Boots s'occupa des "invités clandestins" en les menant dans d'autres endroits sûrs, Papa mit quelques caisses bien fermées dans la tranchée dont il fit tomber les étais et la terre sablonneuse recouvrit tout ce qui y était caché. Il termina en déplaçant, avec l'aide de tous un tas de fagots et de bois.

Maman commençait à trouver cette guerre terriblement fatigante. Encore des bagages à faire... elle mit sur le parquet de grands draps en lin ou en chanvre, y déposa tout ce qu'elle jugeait indispensable dans l'instant, et Aristide l'aida à installer tout ça dans le tombereau, la carriole étant trop petite. Prosper allait encore devoir travailler. On fit monter, pour tante Eugénie, un fauteuil en rotin arrimé par des sangles, et on battit le rappel, car pas question de laisser qui que ce soit derrière ! Boots et sa femme préféraient se rendre dans leur famille à quelques kilomètres et s'arrangèrent pour que les poules et les lapins ne meurent pas de faim.

Le départ fut silencieux. Tante Eugénie avait accepté de prendre Octavie sur ses genoux, les "Grands" se partageaient trois mauvais vélos aux pneus presque inexistants, les autres s'entassaient tant bien que mal au milieu de ballots. Pas de regard embué : Nairn restait Nairn, et c'était notre maison, nous étions certains d'y revenir bientôt. Maman guidait Prosper à la voix. Il était vieux Prosper, il avait besoin de souffler souvent. Le voyage traîna. Papa rejoint la famille un peu plus tard, en moto avec le side.. Dans le side, qu'y avait- il ? Une grande quantité de pots de chambre ! ! ! !

Eh ouiii ! ! La récolte de haricots avait été exceptionnelle, et les bocaux manquants, Papa avait eu "un prix" pour un achat en quantité de pots de chambre tout neufs, où les merveilleux haricots sans fils avait été stérilisés en prévision des heures noires.

C'est dans cet équipage, le c&Mac254;ur brisé, après une après-midi de cauchemar dans la poussière partagée avec tout une pauvre horde de gens déplacés, que nous allions franchir les grilles de la bergerie de l'oncle Pierre, en zone "libre".

Le séjour à la Bergerie commença par de longues embrassades silencieuses. L'inquiétude pour ceux de la famille restés dans le Nord serrait les c&Mac254;urs.

La grande maison débordait déjà de toutes sortes de personnes venues demander refuge. L'oncle Pierre, peu bavard, mais au c&Mac254;ur grand, accueillait tout le monde avec un sourire un peu triste. Pour loger, on dédoubla les lits : 2 sur le matelas (voire trois) et même chose pour le sommier. Et puis heureusement, la vaste grange pouvait servir de dortoir…. La jeunesse s'y installa dans la paille ou sur les ballots de laine.

Les pots de chambre de Papa servirent à un humble festin, accompagnant deux agneaux sacrifiés. Les langues se délièrent avec la tombée du soleil. Maman se mit au piano, s'excusant de n'avoir pu pratiquer suffisamment. L'air était doux…. Le canon ne s'entendait plus, le silence oublié apaisait les âmes. Quelques notes de Schubert ou de Chopin…La lune douce…et le plaisir de se savoir vivants… c'était comme une sorte de récréation pour tous.

Oncle Pierre, tendre oncle Pierre…. J'aurais tellement voulu te dire merci mais je n'ai jamais osé…. Elle était belle ta maison. Toi et Tante Claire, ton épouse, (la s&Mac254;ur de Papa, avaient su tout comprendre. Mettre tout à disposition…. Oncle Pierre au grand c&Mac254;ur. Tante Claire si «classe» avec sa diction superbe, quelle entretenait consciencieusement en quelques phrases :

« Prune ! Prune ! Poire !» articulait-elle ou encore, « petit pot de beurre, quand te dépetitpot debeurreriseras-tu ? Je me dépetitpotdebeurreriserai quand tous les petits beurres se seront dépetitpotdebeurrerisés ! »

Mais les délices de Capoue prirent fin : Papa retourné à Nairn en éclaireur vit que la place était abandonnée et suggéra un retour. On refit le chemin à l'envers, silencieux toujours, inquiets… Papa avait préparé tout le monde : «il y a du travail à faire… »

Arrivant enfin, Maman n'alla pas dans la grande maison tout de suite…. Elle demanda aux «Grands» de porter les ballots à l'intérieur, elle voulait s'occuper elle même de Prosper.

Elle le doucha avec l'eau du puits, le bouchonna, lui examina soigneusement les pieds, retirant de la pointe d'un couteau un caillou gênant, massant ses vieilles jambes, le flattant à l'encolure… et comme il n'y avait plus de fourrage…., parti avec les occupants, elle le mit au pré. Mais la nuit était encore douce et il connaissait chaque arbre, chaque pierre de l'endroit.

Maman éclata en sanglot en passant la porte…. Les armoires étaient vidées sur le parquet en grand désordre… Parfois, ces sauvages avaient chié sur le linge…. Partout, vomissures et immondices… Elle avait le c&Mac254;ur solide, Berthe, mais cette violence idiote et gratuite la faisait craquer…

Pendant plusieurs jours, et malgré l'aide d'Augustine la femme de Boots, revenue aussitôt, elle laissa aller ses larmes…. Papa aussi était malheureux. La ville avait souffert… En passant sur les ponts, on pouvait apercevoir des débris de maisons flottant au gré du courant dans le fleuve… une fenêtre… un morceau de porte…. Et les gravats des maisons donnaient un air irréel à l'ensemble.

La vie reprit le dessus. Plus grave, plus nostalgique…. Qui a vécu ce genre d'événement comprendra.

Un jour, Maman triait des grenots (haricots blancs) lorsqu'une voiture de gendarme arriva sans ralentir dans la cours aux graviers jadis ratissés selon les invités qu'on attendait, mais pleins d'herbes maintenant. La voiture freina. Octavie était absorbée par le comportement d'une sauterelle. Fascinant une sauterelle à deux et demi ! !

Maman sortit de la cuisine et s'avança vers les gendarmes… ils échangèrent quelques phrases, Maman dénoua son tablier qu'elle posa sur un buisson, appela Augustine avec qui elle parla à voix basse et monta dans la voiture des gendarmes qui repartit aussi vite. « Mon Dieu » ! S'écria la femme de Boots en ramassant le tablier de Bethe et en courant voir son homme.….

Les jours qui suivirent, Maman n'était pas là souvent. Papa et grand-père avaient carrément disparus, Les «autres » avaient des airs fermés…. Que s'était-il passé ? Pour Octavie, avec son langage de bébé, c'était difficile de poser les bonnes questions «Où est Maman ? Où est Papa? Où est Grand-Père ? » Les réponses n'arrivaient pas…. Juste un câlin, un baiser… une parole douce… Mais les chuchotements disaient des choses effrayantes…. Bombe…. Disparus… La Loire… noyé…. Au plus mal…mort…. Mais qui ? elle n'arrivait plus à dormir…

On la laissa se glisser dans le lit de n°5, (Philippe) un tendre… qui ouvrait son lit pour qu'elle vienne s'y blottir, sans un mot, ni de l'un ni de l'autre. Allongée sur le dos, les yeux grand ouverts, elle écoutait les sanglots de son grand frère qu'il essayait d'étouffer dans son oreiller. Donc… Un grand frère, ça pouvait pleurer ? en cachette, mais quand même… Quand les sanglots devenaient trop forts, elle passait sa main sur le front de son frère… elle aurait voulu comprendre. Mais une chose apparaissait, certaine, Philippe avait un grand chagrin… Pourtant, il n'avait reçu aucun coup de cravache, Maman avait d'autres choses à faire…

Aristide, très âgé, avait entrepris une étrange lessive…. Il tournait avec un bâton dans une énorme lessiveuse posée sur un trépied au-dessus d'un grand feu. La fumée sentait mauvais. Il rinça ensuite dans la marre, plutôt un cours d'eau en fait…. Et au lieu des mousses immaculées, du NOIR, des torrents de noir sortaient du linge qu'il battait avec toute l'énergie de son chagrin.

La lessive sécha vite sur le fil au soleil : Toutes les robes, jupes et corsages de Maman pendaient … NOIRS…. Mauvais signe….

Le soir, Berthe revint un peu plus tard encore…. Tout le monde alla à la chapelle, avant le repas, ce qui était très inhabituel. Quelqu'un lu la prière des agonisants. On inventa une prière pour Papa et une toute spéciale pour Grand-père… Quelque chose de très grave était arrivée.

Grand-père était mort…. Retrouvé dans la Loire après trois jours… Trois jours après l'explosion qui avait arraché aussi la jambe gauche de Papa…. Mais Octavie n'avait pas tout compris… QUI était noyé ? QUI était à l'hôpital, la jambe arrachée ? ? Ses questions restées sans réponse lui enlevèrent aussi le goût de la parole : Pourquoi parler quand on ne vous répond pas ? elle cessa presque tout essai de communication… De plus, elle refusait de manger. Seul l'&Mac254;uf quotidien de la petite poule blanche passait encore de temps en temps…

La camionnette du marchand de caisses en bois arriva un après-midi. Le Monsieur enleva sa casquette, et défit les bâches… c'était plein de caisses là-dedans… dont une assez spéciale, une caisse longue, que tante Eugénie recouvrit d'un vieux châle en cachemire. Maman s'assit la première sur la longue boîte, toute en noire, elle avait l'air fatiguée. Elle fit signe à Aristide de s'asseoir prés d'elle…. Le Monsieur referma très soigneusement les bâches, et cet étrange convoi fit «au pas» un dernier «tour d'honneur » tandis que tous étaient habillés en dimanche, les garçons portaient un brassard noir…. Les hommes, venus en vosins, tenaient leur casquette à la main, la tête baissée.

Les femmes pleuraient en silence… Grand-Père allait retrouver son épouse à 15O kilomètres de là (Dans la caisse étrange) Maman et son Chauffeur prenaient de gros risques. Ainsi allait la vie, ainsi allait la mort… Octavie sut très vite que cette grande caisse contenait quelqu'un qu'elle aimait et qui n'était plus, mais QUI ?

Lorsque Berthe et Aristide revinrent, après avoir remercié et payé le fabriquant de caisses, ils avaient tous les deux le visage défait… Aristide mourut peu après. Comme une bougie qui s'éteint. Il emportait avec lui la jeunesse de Maman.

Maman accumulait les chagrins, les inquiétudes aussi : puisqu'il y avait encore quelqu'un à l'hôpital…. Octavie l'inquiétait. Toujours fourrée avec Prosper. Silencieuse... Passant ses journées à écouter le bruit des graines broyées par les solides mâchoires, l'oreille collée sur la joue du cheval. Celui-ci avait-il compris qu'il avait son rôle à jouer ? Peut être… Il se déplaçait avec une immense précaution, flairant d'abord pour localiser l'enfant.

Parfois, il se couchait, il était vieux maintenant, il n'aurait jamais fait cela autrefois ! Alors Octavie posait sa tête ébouriffée sur son ventre, s'endormant, enfin entre ses sabots. Enfin sereine par cette communication simple et naturelle , muette aussi.

Parfois, elle s'installait dans le fauteuil en cuir qu'affectionnait Grand-Père et disait juste Firmin ? Firmin ? C'était le prénom de grand-père…

Maman décida qu'il fallait faire quelque chose pour Octavie. Elle l'emmena avec elle à l'hôpital… Mais l'enfant, prise de panique, ne sachant pas qui elle allait découvrir derrière la porte et se sentant coupable d'une éventuelle préférence, se mit à hurler…. Impossible d'emmener ce vrai démon à l'intérieur des chambres…. Elle resta à hurler sa peur, son chagrin, ses angoisses dans le couloir….

Puis, les jours passèrent, malgré tout…. Berthe fit le lit de la plus belle chambre de Nairn, celle qui donnait sur les deux façades et le pignon de la bâtisse et qui avait un grand cabinet de toilette. Elle y mit les plus belles couvertures, un bouquet de fleurs du jardin…. Le vieux pick up et les disques de Papa, trésors sans prix… De belles serviettes «nids d'abeille» sentaient la lavande. Le c&Mac254;ur d'Octavie commençait à battre ferme…. Toutes ces choses, c'était dans la vie de Papa ça….

Une voiture, avec un dessin rouge arriva. Tous se précipitèrent en dépit des «Doucement ! Doucement !» de Maman qui souriait un peu triste. L'ambulance s'arrêta et après un certain temps, les dames en blanc qui s'affairaient autour de la portière reculèrent légèrement. Papa ! Papa maigre, pâle, mais PAPA sortait de là ! ! !

Maman tenait contre son c&Mac254;ur une drôle de canne, avec un coussinet en haut et une forme spéciale. Plus tard, Octavie apprit le mot «béquille». Papa était là ! ! ! Mais… mais ... la jambe gauche de son pyjama n'allait pas jusque en bas… Le pyjama, de ce coté, était remonté au dessus du genou et fixé avec une épingle…. La terreur s'empara du c&Mac254;ur d'Octavie. OÙ était la jambe ? Elle s'approcha la dernière, à la demande de Papa qui avait une petite voix tremblotante en lui disant : « hé bien, ma toute petite, pas de bisou pour un Papa ? »

Octavie serra la jambe unique très fort dans ses bras. Tellement fort qu'elle en ferma les yeux. Papa se mit à rire et lui dit, «mais, attends ! ! Il faut que j'aille me mettre au lit mon petit coco lapin vert ! !» L'ascension du grand escalier prit du temps. D'un coté la rampe, où tant de petits derrières avaient glissé avec espièglerie, de l'autre les deux dames en blanc, derrière : Maman… en noir… les cheveux tirés, le visage encore très jeune, si marqué pourtant….

On installa Papa dans ce qu'il appela «son royaume» il était fatigué mais heureux d'être là, chez lui.

Il apprit quelques jours plus tard la mort de Grand-Père et celle d'Aristide qu'on avait placé provisoirement près de Mamie, en attendant de pouvoir le rapatrier vers son Nord natal. Pendant longtemps on continua à chanter le soir, dans la chapelle, pour Mamie, Grand-Père, Aristide et tous ceux que nous ne reverrions plus jamais, tous ceux que cette guerre avait fait souffrir.

Voilà… c'est la fin de l'histoire de Berthe. Elle vécu jusqu'à 87 ans… courageusement, sans jamais s'appesantir sur sa terrible jeunesse. Berthe avait du courage à revendre. Elle est morte un soir d'Avril, le rossignol chantait à sa fenêtre ouverte. De ses huit enfants, elle en avait vu mourir trois et le quatrième n'allait pas tarder à la suivre. Nous étions quatre à lui parler jusqu'au bout.. Lorsque tout fut fini, je lui ai fermé les yeux. D'elle, il nous reste des partitions, une selle d'amazone, quelques phrases dans nos c&Mac254;urs et des souvenirs doux-amers … Elle dort maintenant prés de Papa, celui qu'elle n'avait pas choisi, mais qu'elle aima de son mieux.



Claire


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