Sur le pont Mirabeau
de Christophe Dubost



Arthur habitait dans un immeuble dans le VIème arrondissement de Paris. Il avait 32 ans. C’était un homme ordinaire, de taille moyenne. Ses cheveux bruns n’étaient jamais bien coiffés, à son grand regret et ses yeux marron inspiraient une certaine confiance. Il vivait dans un charmant petit appartement sous les toits. D’une nature sympathique, il connaissait tous ses voisins dont la dernière locataire fraichement arrivée. Elle s’appelait Juliette, avait 28 ans et était arrivée dans le bâtiment il y a trois ans. Elle habitait l’appartement en face de celui d’Arthur.
Il avait fait sa connaissance le jour de son emménagement dans l’immeuble. Etant nulle en bricolage, elle lui avait demandé de l’aide pour monter les meubles qu’elle venait d’acheter. Ils avaient engagé la conversation autour d’un marteau. Toutefois, étant timide tout les deux, la conversation ne dura guère longtemps mais assez pour qu’elle lui confit qu’elle prenait un nouveau départ après son divorce douloureux.

A ce moment, il tomba éperdument amoureux de Juliette. Il tomba amoureux de sa façon de lui adresser la parole, de son petit sourire timide, de ses yeux bleu azur. Ils changeaient de teinte suivant son humeur et suivant la météo. Son style le faisait également chavirer ainsi que sa maladresse. Depuis cette rencontre, Arthur ne cessait d’observer en cachette la jeune femme. Il l’observait grâce au judas de la porte d’entrée de son appartement. Ils se croisèrent régulièrement dans l’escalier et dans la rue où ils se parlaient brièvement. Timide, Arthur n’osa jamais lui avouer ses sentiments, de peur d’être rejeté.

Il était timide mais dévoré par la curiosité : Juliette n’y échappa pas. Il n’hésitait pas à demander des informations à Mme Da Cruz, la concierge ainsi qu’à suivre la jeune femme dans la rue pour voir où elle allait, ce qu’elle faisait et avec qui elle était.

Deux soirs par semaine il discutait avec Mme Da Cruz. C’est comme cela qu’il apprit que Juliette avait fait ses études aux Beaux-Arts et que depuis un an elle tenait une Galerie d’article dans le 3ème arrondissement. La concierge lui confia également qu’elle avait un petit chat nommé Félix. Or, Arthur y était allergique. Elle lui révéla également que Juliette avait un petit frère de 23 ans étudiant en droit.

Arthur avait confiance en la concierge, à tel point qu’il lui avait confié qu’il était amoureux de Juliette. Toutefois, elle était tenue au secret : jamais elle ne révéla ce secret.

Arthur lui faisait livrer une fois par mois un bouquet de roses rouges accompagnés d’une jolie lettre écrite de sa plus belle plume. Néanmoins, il ne révéla jamais son identité. L’idée était venue de la concierge qui connaissait les gouts de la jeune femme. Arthur ne pouvait pas se passer de Mme Da Cruz. Quand Juliette recevait ces fleurs, il l’observait toujours par le judas sa réaction. Chaque fois qu’elle voyait ces magnifiques roses rouges, elle souriait, respirait profondément leur parfum enivrant, ouvrait la lettre et rentrait chez elle en commençant de la lire. Toutefois, Arthur ne savait pas comment Juliette réagissait en lisant ses lettres. Il était arrivé que Juliette ouvre la porte recouverte d’une simple serviette, les cheveux trempés. Ainsi, Arthur avait l’opportunité d’observer ses magnifiques jambes fuselées, ses bras fins, son corps encore mouillé. Arthur n’avait jamais rien vu de plus beau qu’une femme sortant de la douche et encore plus si cette femme était la femme pour qui il aimait. Il en restait bouche bée à chaque fois. Ça le laissait rêveur. Elle avait une silhouette de mannequin. Il contemplait également ses longs cheveux bruns et soyeux. Il savait que ses cheveux sentaient extrêmement bon, car quant ils se croisaient dans les escaliers, il respirait cette odeur enivrante qui venait de sa belle chevelure.

Dès qu’Arthur entendait du bruit dans l’escalier, il se jetait sur le judas pour voir si c’était Juliette. C’est grâce à cela qu’il sut qu’aucun homme ne venait rendre visite à Juliette. Il n’y avait que quelques femmes qui lui rendaient visite de temps en temps. Ces femmes étaient sûrement des amies de Juliette. Il nota également qu’elle sortait rarement les soirs pour faire la fête. Par contre, quand il la voyait sortir, il adorait observer dans quelle tenue elle était. Il y avait une tenue qu’il affectionnait par-dessus tout : c’était une petite jupe écossaise, rouge et verte, qui couvrait la moitié des cuisses de Juliette. Avec cette jupe, elle portait des grandes bottes noires en cuir qui lui arrivaient sous les genoux. La jupe et les bottes mettaient étonnement bien en valeur ses longues et fines jambes. Avec, elle portait un petit chemisier blanc qui laissait paraître un piercing au nombril alléchant qui attirait l’attention sur son ventre plat. Pour faire ressortir ses yeux bleus, elle mettait un peu de khôl et de mascara. Il l’a trouvait magnifiquement belle.

Un jour, ils se croisèrent par hasard dans les escaliers alors que Juliette montait ses sacs de courses chez elle. Or, l’anse d’un sac se déchira et son contenu glissa dans les escaliers. Arthur, aimable, l’aida à rassembler les boites de conserves éparpillées dans l’escalier. Ensuite, il l’aida à monter ses provisions. Une fois la tâche accomplie, Juliette, pour remercier Arthur de l’avoir aidée, lui proposa de rester boire un verre avec elle. Maladivement timide, il prétexta quelque chose d’important à faire pour s’en aller. Pourtant, il en avait envie de boire ce verre et de discuter avec elle, mais sa timidité et sa peur était trop grande.

Quelques mois plus tard, un soir tard dans la nuit, Arthur entendit des bruits explicites provenant de l’appartement de Juliette. Frappé par une immense tristesse, profondément déçu de ne pas avoir saisi sa chance avec Juliette, Arthur peinait à respirer. Alors qu’il marchait sans but dans Paris, ses pas le menèrent au pont Mirabeau. Sans un bruit, il enjamba le pont et sauta dans les eaux sombres de la Seine.

L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

"Le Pont Mirabeau"
Apollinaire, Alcools (1912)

Il avait oublié un détail. Juliette était partie en vacances aux États-Unis pendant trois semaines, laissant son appartement à son petit frère.


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