Le jour de sa fête
de Christophe Henry



J'étais à la terrasse d'un café parisien. Coupure midi oblige, lors de ma visite d'un client à Paris. Je m'en souviens de cette journée. C'était au printemps. Assis, esseulé, je contemplais les allées et venues des personnes qui passaient devant moi en absorbant tranquillement mon café. Ce moment-là a été l'occasion pour moi de rêvasser. Et surtout, de faire le point dans ma tête, dans ma vie.
Mes parents m'ont prénommé François-Xavier. J'étais issu d'un milieu bourgeois, avec ses principes et ses idées, reçues pour la plupart. Pendant longtemps, en pleine crise d'adolescence, je réfutais ce modèle social "petit bourgeois". Mais les années ont passé, et l'on se dit que l'on revient toujours à l'idée traditionaliste du modèle de ses parents. Inexorablement. C'est ainsi qu'à trente ans, je dirigeais une petite entreprise artisanale. A l'image de celle de mon père qui lui avait tant réussi. Mon entreprise dégageait une bonne rentabilité qui assurait un assez bon train de vie à ma famille. Pas de nuage noir à l'horizon professionnel. C'était déjà pas mal, parce que les ennuis financiers polluent tout l'environnement et emportent tout sur leur passage. Et là, au regard de ma situation, je pouvais dormir tranquille. Au pire, pensais-je alors, mes parents auraient pu amortir les difficultés financières passagères de leur rejeton. Du côté personnel, j'avais rencontré ma femme il y a quelques années, et chemin faisant, la passion des premiers émois avait laissé place à un comportement amoureux routinié. C'est là, le hic, me disais-je. La routine. Il fallait que je fasse quelque chose.

La rencontre s'était passée de manière totalement impromptue. Une rencontre, un soir, sans rien calculer du tout. C'est pourquoi elle a été magique. Jusqu'en haut des cuisses, cette inconnue était bottée. Des médailles d'Impérator faisaient briller l'or et l'argent à sa taille ; à chacun de ses mouvements, j'entendais les clochettes d'argent de ses poignées. Elle s'avança, nous conversâmes, et là, je savais que c'était "elle". Cette femme était fascinante de beauté et de contradictions: elle était mesurée, rationnelle et réfléchie dans ses comportements de tous les jours, mais elle aimait également le déraisonnable: tout ce qui brillait luxueusement en parfaite démesure. Cette dualité la rendait unique: j'étais piqué au coeur par cet archange. Rien de rationnel, c'était mon émotionnel qui parlait. Le coup de foudre. Pas d'explication à donner. Tout avait été très vite. Nous nous sommes installés alors ensemble en Province. Et la passion s'était amenuisée, égarée même au fil du temps. Sans explication non plus. Je n'en cherchais d'ailleurs aucune, histoire de ne pas charger mon esprit de réflexions désuètes. Fatalité ? Il fallait que je fasse quelque chose.

Faire quelque chose d'exceptionnel. Histoire de raviver notre histoire. Pure approche jardinesque. Mais, ce n'était pas dans mon seul beau verbiage que je trouverais la façon pour rallumer l'étincelle de notre amour. Il fallait agir, tout simplement. Et là, blocage. Pas d'idée, aucune inspiration. Le comble pour un passionné de littérature comme moi. Des gens passent alors devant le café, discutent, fument, communiquent. Des mots parviennent à mes oreilles:
- alors comment ça va? dit l'un.
- je reviens d'un restaurant! dit l'autre. Un repas d'affaire au George V.
Rien que ça, pensais-je alors, stupéfait !! Le luxe, le calme, et la volupté baudelairiens !!
Il fallait que je fasse quelque chose.

J'ai réfléchi, longuement, et l'idée m'était venue, enfin. Percuté en plein vol ! Une étincelle, comme ça.
Je suis rentré en Province, avec la ferme intention de faire cette chose folle qui m'avait traversé l'esprit. Ma vie amoureuse en dépendait.


Les préparatifs m'avaient occupé une bonne quinzaine de jours. J'étais rassuré, enfin, parce que tout était prêt pour le jour J. Et ce dernier arriva.
Il fallait que je fasse quelque chose.

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Eva s'est levée, le jour tant attendu.
Je n'étais pas là, j'étais matinal et je suis parti tôt au travail sans la réveiller, ce jour tant attendu.
Elle n'y a pas cru en premier lieu. Mais après analyse de son espace, elle s'est rendue compte qu'il y avait un billet de train et un mot, rien de plus, façon énigme, posés sur la table de la cuisine. Elle qui devait penser que j'avais préparé son petit déjeuner ! Rien de tout ça ! Le mot disait simplement "le train à ta destination, Paris, part de la gare à 9H00. Sois prête". Mi figue, mi raisin cette proposition, pensa-t-elle immédiatement. Une blague de ma part, sans doute. Mais voilà, c'était le jour de sa fête. Pour ma part, j'y avais pensé naturellement à cette date, et mon message était bien sûr sérieux.
Elle tergiverse, repose le mot, ce n'était pas possible quand même! Tasse de café en préparation, totalement absorbée par mon écrit, elle réfléchissait. Et si... finalement ! Elle essaya de m'appeler, en vain. Elle raccrocha, et téléphona à la gare SNCF de la ville. Effectivement, elle eut confirmation qu'un train à destination de Paris partait ce jour à 9H00. Elle avait l'habitude des comportements imprévisibles de son conjoint, mais là, le comportement était totalement énigmatique, incompréhensible. Elle n'avait jamais été devant ce fait. Elle doutait, encore et encore.
D'un coup, elle réalisa: le départ du train était dans une toute petite heure maintenant! Direction la salle de bains, douche, soins, coiffure, tout dans une rapidité et une efficacité sans pareille. Au retour dans sa chambre, elle eut la confirmation du sérieux de mon message: j'avais déjà préparé sa valise avec toutes ses affaires dedans. Posée au pied de son lit. Pour sure, elle y croyait maintenant, mais elle n'avait rien vu venir.

Arrivée à la gare, elle laissa sa voiture, et prit le train de justesse. 3H00, c'était le temps pour arriver à Paris. Et en y pensant, elle se dit tout à coup:
- mais une fois arrivée ? Il devait sûrement l'attendre, à la gare de l'Est à Paris, pensa-t-elle!
Rassurée de son propos, elle occupa ses trois prochaines heures à lire. Elle n'en avait pas forcément la passion, mais sa valise contenait un livre. Elle le pris en main, "j'ai tant rêvé de toi", signé Patrick Poivre d'Arvor. Un signe? Elle cherchait rapidement dans les pages un mot, une phrase révélatrice, mais elle n'arrivait pas du tout se concentrer. Elle lut et sa lecture s'est arrêtée par l'arrivée du contrôleur du train. Elle ne prêta pas d'attention particulière au contrôleur mais, lui, avait vraisemblablement quelque chose à lui dire.
- veuillez présenter votre ticket, Mme Eva Mendès.
- bien sûr !
- merci.
- mais comment connaissez-vous mon nom? Le ticket ne le porte pas ?!?
- votre mari m'a demandé de vous dire qu'une fois à Paris, un taxi en partance pour l'aéroport de Charles de Gaulle vous attend. Je n'y comprends rien, mais votre mari m'a convaincu de vous le dire, c'est tout. Votre mari se prénomme bien François-Xavier Mendès ?
- oui. Merci.
Elle restait bouche bée, là, assise, comme si le ciel lui était tombé sur la tête. Groggy. Quelques minutes plus tard, elle revenait enfin à elle, et eu un sourire en coin, elle savait que son mari l'adorait, mais là, il avait fait fort! Situation totalement improbable. Elle continua la lecture de son livre, totalement accaparée par ce qui lui arrivait, jusqu'à l'arrêt du train à la gare de l'Est. Elle n'avait qu'une idée en tête, parler à son mari. Mais son portable indiquait à chaque fois l'indisponibilité de mon téléphone. Là, un homme arrive à sa hauteur, dans la gare même, et lui demande:
- Mon taxi vous attend. Monsieur Mendès a déjà réglé la course, ne vous en faites pas.
- Ne pas s'en faire !! Mais où allais-je ?
Le taxi l'emmena directement à l'aéroport de Paris - Charles de Gaulle. Pas un mot, tout au long du trajet. Bref, c'était l'inconnu pour elle. Elle n'avait jamais pris l'avion, ça allait être son baptême. Je le savais. Mais ce n'était pas tout. Un message SMS de ma part sur son portable lui indiqua que le billet était payé, il fallait le retirer à l'embarquement et faire passer ses bagages par la même occasion. Pas un mot de plus.
Elle qui avait toujours rêvé de prendre un avion grande ligne ! Mais là, elle restait sans voix. Aphone, dix minutes. Embarquement pour Las Vegas. Une erreur?! se demanda-t-elle. J'avais tout prévu, voyage direct à Las Vegas tout frais payés. Un rêve pour elle, dans la démesure qu'elle aimait tant, un rêve pour moi aussi. Embarquée dans cet avion, elle effectua le vol sans moi, avec tous les passagers ayant le même objectif: découvrir Las Vegas avec ses casinos, ses restaurants, ses hôtels, la vie la nuit, l'argent à flot. Elle apprécia le vol, et une fois arrivée à l'aéroport, elle ne m'a pas vu. Pourtant, elle aurait parié que je serais là... Rien qu'une limousine devant ses yeux.
Lorsque le chauffeur s'avança vers elle, elle savait que c'était pour elle. Effectivement le chauffeur lui demanda de monter dans la voiture. Pour une fois, elle n'avait plus peur. Plus aucune crainte, ni incertitude. Elle savait : elle me verrait à la fin de cette journée de transport ferrovière et aérien. Arrêtée devant le plus beau restaurant de Las Vegas (ici pas de publicité illicite), elle descendit et rentra dans le restaurant.
Elle me vu, ses yeux brillant témoignaient de l'amour qu'elle me portait. Moi aussi, à en croire tout ce que j'avais fait pour lui préparer cette surprise le jour de sa fête.

________

Au moment précis de notre rencontre dans l'entrée de ce restaurant luxueux, nous étions comme deux adolescents qui se voient et s'aiment pour la première fois. Là, tout d'un coup, le chauffeur, euh......, le serveur du café parisien dans lequel j'étais attablé, m'a pris le bras et m'a bousculé pour me réveiller.
- Monsieur, vous vous êtes assoupi???

Rubicon, j'ai regardé les aiguilles de ma montre. Elles indiquaient 14H00! Je devais retourner dans l'entreprise de mon client parisien pour lui vendre des chaudières. Il fallait que je fasse quelque chose, mais ne pas rêver, parce que revenir à la dure réalité vous fait attraper le cafard !!

J'avais rêvé, carrément.
Mais j'en avais eu l'idée, précisément, de ce cadeau.
Qui deviendra réalité, un jour, assurément.
Parce qu' "Il faut vivre ses rêves et non rêver sa vie".




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