Dominia
de Christophe Belzunce


Dominia poussa la porte du bar. Trempée, grelottante, elle offrit son corps glacé à la lumière morne et à la lourde odeur de tabac et de bière qui emplissaient la pièce. Elle regarda sa montre : 21 heures 17. Quelques regards s’attardèrent sur la jeune femme, sur ses cheveux blonds et trempés, sur son visage blafard et les lignes noires de maquillage répandu par la pluie sous ses yeux pâles. Son imperméable gris foncé trempait le paillasson, formant de larges flaques devant la porte vitrée ornée du nom du bar : Santa Cruz.

Cinq ou six tables de bois rondes et lourdes étaient disposées de manière géométrique ; un large comptoir s’étendait au fond de la pièce, quelques verres opaques glissaient sur la surface lisse, servis à deux ou trois habitués qui se lamentaient sur leur vie morne et insipide. Les tables étaient occupées par de petits groupes emportés dans des discussions politiques ou dans des histoires drôles. Quelques rires bruyants, quelques chuchotements, quelques soupirs, quelques larmes refoulées. Des tintements de verre, des commandes aboyées… Telle était l’ambiance du Santa Cruz, le 13 novembre 1997, à 21 heures 17, lorsque Dominia en franchit le seuil.

Deux, peut-être trois secondes lui furent nécessaire pour remarquer une femme assise, seule, dans un coin de la pièce ; la table sur laquelle elle était accoudée paraissait immense, et une chaise vide lui faisait face. Attendait-elle quelqu’un ? Sans quitter des yeux cette femme d’âge mûr, au cheveux noirs tressés et au regard sombre et dominateur, Dominia se dirigea vers la table presque vide sur laquelle trônait un verre de grenadine.
-" Me permettez-vous de vous tenir compagnie quelques instants ? "
La femme aux cheveux sombres leva des yeux surpris, où brillait malgré tout une pointe d’intérêt. L’attrait de l’inattendu, peut-être.
-" Mais bien sûr, mademoiselle ! Vous êtes… ?
- Dominia. Dominia Cervantes.
- Enchantée, Dominia. Mon nom est Diane ", répondit la femme assise en tendant la main avec un sourire… carnassier.
Dominia prit place dans la chaise vide, comme si elle lui était destinée depuis le début. Elle ôta sa veste trempée et posa son sac à main sur le sol. Elle commanda un café, s’accouda à la table et se pencha légèrement vers Diane, visiblement très intéressée par son étrange et attirant visage, glacial et chaud à la fois.
-" Alors, vous…vous venez souvent ici ?
- Quelquefois, oui. J’aime bien cet endroit.
- Et vous y venez…seule ? "
Les yeux de Diane s’assombrirent.
- Pas toujours. Quelques amis me rejoignent parfois. "
Dominia esquissa un sourire, léger, mais ce n’était pas un sourire ordinaire. Pas le genre de sourire que l’on fait dans ces circonstances.




La jeune femme posa ses yeux tour à tour sur le verre de grenadine et sur l’étrange dame. Le teint livide, les lèvres rouge sang, les yeux et les cheveux noirs comme la nuit… voilà à quoi lui faisait penser Diane : à un vampire. Et la boisson sanguinolente et sucrée ne faisait qu’accentuer cette impression. Etait-ce vraiment de la grenadine ? Bien sûr que c’était de la grenadine. Les vampires n’existent pas. En tout cas, pas les buveurs de sang. Les dévoreurs de cerveaux, les pervers psychologiques, les mangeurs d’émotions, les sangsues, les parasites, ces vampires-là existaient ; Dominia en connaissait beaucoup. Mais les buveurs de sang… s’ils existaient, la jeune femme n’en connaissait pas. Pas encore… ?

Le serveur apporta le café, et fit sursauter la nouvelle venue en posant sur la table une tasse d’un blanc approximatif.
-" Vous semblez nerveuse, Dominia… Je parie que vous n’aimez guère fréquenter ce genre d’endroit. Je me trompe ? "
Diane plongeait ses yeux où riaient les ténèbres dans le regard limpide de la jeune femme comme pour racler jusqu’au fond de son âme.
- Vous avez raison ; ce genre de bistrot me dégoûte plus qu’autre chose. "
Tout en se tordant nerveusement le poignet, Dominia jeta un œil à sa montre : 21 heures 22. Elle s’appuya contre le dossier de bois et lança un regard circulaire dans la salle embrumée. A deux tables de là, une histoire drôle provoqua un éclat de rire bruyant et général ; cela lui fit penser que durant toute sa vie elle n’avait rit sincèrement, dans ce type de situation, qu’un nombre très limité de fois. La plupart du temps elle feignait d’être amusée pour ne pas vexer le narrateur, ou peut-être pour ne pas s’exclure du groupe. Pitoyable et inutile hypocrisie… La sincérité semblait être une valeur en voie de disparition. Elle se promit d’essayer une fois, rien qu’une fois, de ne pas rire du tout à une histoire qu’elle ne trouverait pas drôle, quitte à en assumer les conséquences.

-" Alors pourquoi être venue ?
- Pardon ? "
Dominia, absorbée dans ses pensées, tourna la tête vers Diane. Visiblement, elle avait mentalement quitté le bar, et y était rappelée par la voix douce et grave de son interlocutrice.
-" Si vous détestez ce genre d’endroit, pourquoi êtes-vous ici, ce soir, toute seule ? ", répéta Diane.
La jeune femme baissa les yeux vers sa tasse, but une gorgée du liquide tiède, reposa le récipient, prit un morceau de sucre, et tout en le tenant entre ses doigts elle releva les yeux vers l’étrange et sombre créature.
- " Vous voyez ce sucre ? Il est blanc, immaculé, vierge. Il n’aime pas le café ; il sait qu’il y fait très chaud, humide, et qu’en ressortant de là, s’il en ressort, il sera marqué à vie. Il ne veut pas y aller. "
Diane, amusée, sortit une cigarette de la poche de sa veste, l’alluma puis laissa échapper lentement la fumée par les narines, si lentement qu’on eût dit un liquide coulant vers le haut. Sourire aux lèvres, le dragon buvait les paroles de l’ange blond.
-" Il ne veut pas y aller mais quelque chose le pousse à plonger dans la tasse, une Force Supérieure le manipule. Car il a un rôle à jouer : il doit sucrer mon café. "
La sombre dame aux nasaux fumants souriait mais semblait malgré tout intriguée. Dominia, les cheveux d’or illuminant son visage, avalait de son regard de cristal les yeux noirs de Diane. Les mains jointes soutenant son visage angélique, les coudes sur la table, on l’aurait prise pour une Sainte Vierge si elle n’avait pas arboré ce sourire ironique, forcé…Pervers ? Anormal ? Tel un Sphinx elle attendait la réponse à une énigme, même si ici la réponse était une question. La question. 21 heures 30. Il était temps. Vite. Pose, pose la question.






Diane, avec un petit rire amusé, se décida enfin à parler.
-" Et vous, mon petit sucre, quelle…Force Supérieure vous manipule donc ? Qu’est-ce qui vous a poussé à venir, ce soir, dans un endroit que vous détestez ? "
Dominia se leva, un rictus victorieux aux lèvres, et s’apprêtait à parler lorsque la sombre dame pencha la tête de côté, comme pour regarder derrière son interlocutrice, et appela :
-" Joseph ! "
L’homme en question venait tout juste d’entrer et semblait chercher quelqu’un. La trentaine, brun, de taille moyenne, il portait un manteau de cuir marron, un pantalon de toile et une chemise blanche et noire ; il était en train de refermer son parapluie. Il tourna subitement la tête lorsqu’il entendit son prénom, et sursauta presque aussitôt. Il avança alors d’un pas hésitant vers les deux femmes.
-" Ma…Maria ? ! Mais que…que fais-tu ici ? ", balbutia Joseph.
Maria - Dominia de son deuxième prénom - ne souriait plus, et brûlait littéralement le nouveau venu de son regard inquisiteur.
-" C’est justement ce que j’étais en train d’expliquer à ta maîtresse, mon chéri. "

L’envoûtant et ténébreux dragon avait laissé place à un mammifère affolé aux yeux exorbités.
-" Comment, Joseph ! ? C’est…C’est ta femme ? Mais comment… "
-" Dominia est mon deuxième prénom, et Cervantes mon nom de jeune fille. Je ne mens pas moi ! Je ne joue pas les hypocrites comme mon salaud de mari ! "
Dominia était hors d’elle. Le silence se faisait peu à peu dans le bar, les rires cessaient, les visages se tournaient vers une scène qui aurait pu être ridicule, mais qui ne l’était pas.
-" Tu veux savoir, Diane ? Tu veux savoir quelle Force Supérieure m’a poussée à venir dans ce bistrot pourri ? Tu veux savoir ? "
Pétrifiée par la transformation de l’ange en démon, Diane sentait les mots rester bloqués dans sa gorge. Elle hocha de la tête. " Oui ". Ce n’était pas grand chose, juste un petit geste. Dominia le perçut malgré tout, ce fut comme un déclencheur, un détonateur. Elle saisit son sac à main et en extirpa un objet noir et brillant. Joseph reconnut immédiatement son revolver.
-" Maria, non ! Arrête ! ", hurla-t-il.
Tel une sentence prononcée par le bras de la Justice, les mots jaillirent de la bouche de Dominia :
-" La Jalousie ! "

Diane cligna des paupières, serra les dents. Rien. Elle n’entendit même pas le coup partir. A bout portant, on n’a pas trop le temps de se rendre compte. Elle ne réalisa pas - pas tout de suite - qu’elle venait d’être abattue par la femme de son amant, au Santa Cruz, à 21 heures 33, le 13 novembre 1997. Elle n’entendit pas non plus Dominia dire à son mari qu’il allait être seul désormais et se tirer une balle dans la tête. Elle ne vit pas Joseph tomber à genoux, sanglotant, misérable, essayant de se suicider à son tour avec une arme qui n’avait contenu que deux balles. Elle ne vit pas le visage de son amant souillé par la cervelle de sa femme, ni le personnel du bar emporter l’homme hystérique et appeler la police et l’hôpital. Elle ne vit ni n’entendit rien de tout cela. Rien.

Christophe Belzunce