Les nuits avec mon ennemi
de Christine de Niet



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LA PREMIERE NUIT
La nuit de l’ombre et de la lumière
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J’ai toujours été un peu paranoïaque. Je ne sais pas pourquoi, mais d’aussi loin que je puisse me rappeler, j’ai toujours eu plus de facilité à me représenter que l’on me voulait du mal plutôt que du bien. Certains diront que, par les temps qui courent, c’est plus une qualité qu’un défaut. Moi je n’en sais rien. Toujours est-il que je suis allongée nue auprès de Nicolas, et qu’en le regardant, je me demande déjà ce qui se trame derrière ses paupières closes. Je me demande de quelles pensées il me spolie. De quels rêves je suis absente. Et ce n’est pourtant que notre première nuit ensemble. La première nuit juste lui et moi.

Les volets de sa chambre ne sont pas complètement fermés. Entre eux, la lumière blanche de la lune se fraye un chemin. Elle tombe, vive et blanche, sur le visage de Nicolas. Il sourit un peu dans son sommeil. Il sourit de ce sourire étrange, en coin, de ce sourire qui me fait me demander ce dont il rêve. Ses boucles brunes tombent en bataille sur son front, et luisent dans la lumière blanche. Le brun de ses cheveux est plus profond encore à cause de la pâleur que la lune donne à sa peau. Pâle, brun et nu dans ce lit, il me fait penser à un ange déchu. Ses paupières voilent le vert profond de son regard. Le regard de Nicolas lui ressemble, il peut être tendre et cruel à la fois. Ce regard, il deviendra peut-être l’arme qui m’achèvera.

Nicolas est paisible, mais moi je ne peux pas dormir. En fait, je ne peux que rarement dormir la nuit depuis quelques mois. Je mets longtemps à trouver le sommeil, et je me réveille à l’aube. Je me tourne et me retourne dans son lit, dans sa chambre, et je ne peux pas trouver le repos. J’entends derrière moi sa respiration régulière, et je me demande à nouveau à quoi il rêve. Si seulement je pouvais être certaine que ce n’est pas d’elle.

Moi quand je ferme les yeux c’est encore lui que je vois. Nicolas a été juste un nom au début. Puis une ombre. C’est de cette ombre qu’est né le reste.

Nicolas. Elle m’en avait parlé plus d’une fois, bien sûr. Je me souviens de la façon dont elle avait murmuré son nom la première fois, comme si elle en avait honte. Si bas que son souffle s’était un instant confondu avec le bruit des vagues qui s’écrasaient sur la plage. Et moi, je n’avais vu que sa beauté à elle, lorsque ses joues s’étaient colorées à son évocation. J’aurais dû savoir. Mais de nous deux, ça a toujours été moi la plus aveugle. Ses yeux à elle avaient oublié de s’ouvrir à la naissance. Mais elle ne manquait jamais le moindre détail.

Nicolas était resté un nom jusqu’à ce jour de juin.

Le soleil tapait fort ce jour-là. Ou alors c’est moi qui dans ma mémoire reste aveuglée par sa lumière vive, qui tombe à l’oblique sur le trottoir. Me donne l’impression que le sol est mouillé a l’horizon. Comme une oasis lointaine. Je me souviens que je marchais dans la rue sans savoir. Sans me douter. Je marchais sans me poser de questions. Et puis j’ai vu cette ombre se dessiner sur le sol. Cette ombre derrière moi. J’ai senti une main se poser sur mon épaule. Je me suis retournée. Et j’ai vu Nicolas.

J’ai su immédiatement qui il était. Je me suis demandée brièvement s’il m’avait suivie au cimetière.

Mon regard a pénétré le sien. Il n’y pas eu de mots. La substance entière de cette seconde se trouvait dans la tension de nos regards. Nous étions cette seconde-là. En-dehors de nous elle n’a jamais existé.

Et puis les secondes, toutes les autres, ont finalement repris leur cour, s’égrainant une à une, comme les perles d’un rosaire entre les doigts d’un dévôt. J’ai pris conscience soudain que mon souffle s’était coupé, et reprenait finalement, comme si rien ne l’avait interrompu. Mon souffle, régulier comme celui de Nicolas, maintenant, lorsqu’il dort à mes côtés.

Nicolas m’a demandé si j’étais allée la voir aujourd’hui. J’ai hoché la tête, lentement. Il m’a dit que c’était étrange que nous ne nous soyons jamais rencontrés. Je lui ai répondu qu’en effet c’était étrange, mais que j’avais beaucoup entendu parler de lui. Il a rougi un peu, comme une fille. Comme elle lorsqu’elle avait prononcé son nom pour la première fois.

Nous avons repris notre marche, l’un à côté de l’autre cette fois-ci. Nicolas qui parlait, parlait, pour ne rien dire. Ses mots n’avaient pas de résonnance dans mon esprit, je ne comprenais pas leurs sens. Je me taisais. Je ne l’écoutais pas. Je pensais à elle. Et à lui.

Nous sommes arrivés à une intersection. Nicolas devait poursuivre sa route dans une direction, et moi dans une autre. J’ai levé les yeux vers lui, et j’ai remarqué qu’il ne disait plus rien. Son regard était fixé sur moi, et j’ai lu en lui comme une attente. Il devait m’avoir posé une question, que je n’avais pas entendue, et à laquelle bien sûr je n’avais pas répondu.

Et là, je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Moi d’ordinaire si timide, si introvertie, je me suis approchée de lui d’un pas assuré. Mon corps soudain etait près du sien. J’ai posé mes mains sur ses hanches. Je l’ai attiré vers moi. Et mes lèvres, l’instant d’après, étaient jointes aux siennes. Ses lèvres se sont entrouvertes et son souffle a trouvé son chemin en moi. C’était comme si je respirais pour la première fois.

J’entends Nicolas qui se retourne maintenant. Il soupire, entrouvre les yeux, me sourit. Et se rendort. Je suis face à lui et je souris aussi. Je ramène les couvertures sur ma poitrine nue. Je pose ma tête sur l’oreiller, face à lui. Je pense à l’intimité entre nous, ou plutôt à son absence. Je n’arrive pas à être vraiment proche de lui. Je pourrais lui faire l’amour dix millions de fois, cela ne changerait rien.

Depuis le début, c’est Nicolas ma part d’ombre. Peut-être que finalement, il n’y a pas de lumière. En tous cas pas pour les gens comme moi.

Dans ses bras j’ai découvert cette partie de moi que je ne connaissais pas encore. Provocante. Trouble. Peut-être même belle. Cette nuit, notre première nuit ensemble, j’ai regardé Nicolas avec les yeux de l’ombre. J’ai rassemblé mes cheveux sur ma nuque. J’ai embrassé Nicolas comme je n’avais jamais embrassé personne. J’ai laissé mes mains s’égarer sur son corps. Nous avons fait l’amour, et pourtant aucun de nous n’en est ressorti satisfait.

Nicolas, tu dors toujours ou du moins tu fais semblant. Imprudente, je laisse mes doigts glisser sur les contours de ton visage. Je touche tes yeux, ton nez, tes lèvres. Tu ne réagis pas. Ma main caresse ta joue, descend le long de ton cou, le long de ton torse, jusqu’à...

Ta main saisit mon poignet au vol. Mon regard se pose sur ton visage et là je vois que tes yeux sont ouverts, et fixent leur brillance sur moi. Tu m’offres un sourire narquois, un sourire qui va bien avec tes yeux. Tu me dis chut, pas un mot, pas un geste. Je souris à mon tour, et détourne mes yeux de ton visage. Je me retourne, et tu fais face à mon dos. Je souris, mais je ne souris pour personne. Je sens tes mains qui attrappent mes épaules. D’un mouvement vif tu m’obliges à te regarder. Ton corps emprisonne le mien, et tu maintiens mes hanches entre tes mains. J’éclate de rire, sans vraiment savoir pourquoi. Tes doigts se posent sur mès levres. Tu me dis, chut, pas un mot. Alors je me tais.

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LA DEUXIEME NUIT
Le ciel
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Je regarde le ciel sombre de la nuit, les étoiles qui scintillent, comme tes yeux. Les ténèbres de la nuit semblent infinies. Mon regard se perd en elles, j’ai l’impression que je pourrais me laisser porter au gré de ces eaux. Une seconde, sans doute, oublier le rivage.

Il y a eu un matin qui a suivi la première nuit. Ce matin a rendu crûes les images de la nuit, je me suis détestée à cause d’elles, je t’ai presque détesté aussi. A la lumière du soleil, tout semble plus cruel. La réalité prend une forme plus solide, plus concrète. Il n’est plus question de rêves, de souvenirs, d’images qui s’évanouissent à mesure que les heures passent.

Ce matin tu m’as dit que tu voulais me revoir. Ce soir. Que tu voulais que je sois là à nouveau, près de toi. Tu as caressé ma joue avant de partir, et j’ai embrassé furtivement la paume de ta main, en pensant juste à ce soir. Je n’avais pas réalisé que j’avais encore toute une journée à vivre avant de te retrouver.

Je te cherche Nicolas. Je ne te trouve que dans la nuit.

Les images de notre nuit me reviennent sans cesse en mémoire, et je les chasse car elles ne supportent pas la lumière du jour. La nuit notre rencontre est magique. C’est l’union mystique entre deux mondes qui n’auraient jamais dû entrer en contact. Le jour, il ne s’agit que de sexe entre deux inconnus. Alors il ne me reste rien de toi aujourd’hui, rien du tout, si ce n’est l’attente. L’attente de la nuit à venir, l’attente des ténèbres qui nous uniront à nouveau.

Aujourd’hui j’ai constamment les yeux levés vers le ciel, comme dans une prière silencieuse, mais insistante, attendant que ce ciel s’obscurcisse enfin.

Je suis assise sur un banc de ce parc près de chez toi et je regarde le ciel. Mes cheveux sont soulevés par le vent, et presque malgré moi je regarde le vide qui se fait autour de moi. Les enfants et leurs mères rentrent chez eux, car le soir tombe. Le ciel prend cette magnifique couleur écarlate, c’est un peu le chant du cygne du soleil. Le vent devient frais, et laisse sur mes joues comme une larme de glace. Peu à peu, le silence. Le vide. L’immobilité. La nuit est revenue. Je ressens comme de la joie à cette promesse accomplie.

Je me lève du banc du parc, et j’avance dans la rue en direction de ton appartement. Je vois les lumières derrière les fenêtres, et je crois même pouvoir deviner ta silhouette. Il fait chaud maintenant. L’air est lourd, hermétique, suffoquant. Je sens comme suspendue dans l’air chaud autour de moi une odeur d’été. Une odeur d’insouciance. Encore une nuit pour toi et moi, une nuit qui est tout à fait tombée maintenant et semble pleine de promesses.

J’arrive au bas de l’immeuble, et je sonne à l’interphone. Il ne demande rien, car il sait déjà que c’est moi. La porte s’ouvre dans un bruit électrique.

Arrivée sur le palier du cinquième étage, je remarque que la porte est entrouverte. Lorsque je pénètre à l’intérieur de l’appartement, je vois l’ombre de Nicolas qui se dessine sur le sol. Il est dans la cuisine. Je vais le rejoindre. J’arrive derrière lui, et laisse couler mes bras autour de sa taille. Il se retourne vers moi, glisse ses doigts dans mes cheveux, et dépose sur mes lèvres un baiser tendre, mais bref.

Je me dégage de notre étreinte, et il me donne un verre d’eau. Nous allons nous installer sur son balcon. Je m’asseois sur le sol.

Je ferme les yeux pour mieux sentir cette odeur d’été, pour mieux sentir l’air doux sur ma peau, et pour me laisser le temps d’être heureuse cinq minutes, en sachant qu’il est près de moi. Nicolas ne dit rien, il regarde en bas de son immeuble. Il est debout, me tourne le dos, et fume une cigarette.

Je me mets debout à mon tour et viens me placer à côté de lui. Je sors un paquet de cigarettes de la poche arrière de mon jean et en allume une. Je lui demande à quoi il pense.

Sans me regarder, toujours, il dit qu’il ne pense à rien. Et je lui dis qu’il ment, évidemment. Il sourit. Je lui dis que je l’aime. Je lui dis que je l’aime sans le regarder. Il me répond de ne pas le lui répéter.

Une larme descend lentement le long de ma joue. Je regarde le ciel et il se trouble. Je ne vois plus les étoiles, juste la lumière de la lune, aveuglante et blanche, qui semble tout embraser autour de moi. La cruelle lumière de la lune, qui ne vous donne pas d’ombre. Je détourne le visage pour que Nicolas ne me voie pas pleurer.

Je ne lui demande pas pourquoi, car je connais déjà la réponse. Les mots que je lui ai dits sont restés comme suspendus dans l’air, comme des ballons gonflés à l’hélium, ou des bulles de savon. Beaux, mais tellement fragiles. Ils restent là, car il n’y a personne pour les recueillir. Je suis sûre que si je revenais à cet endroit dans vingt ans, j’entendrais à nouveau ces mots, comme s’ils venaient juste d’être prononcés. Je les retrouverais là, dans leur existence frêle mais éternelle, dans leur substance fantômatique, pareils à cet instant à ce qu’ils ont été hier. Les mots ont une âme aussi, et parfois elle ne peut pas non plus trouver de repos.

Nicolas n’aime pas les mots, sûrement un peu pour cette raison. Il ne sait pas comment se débarrasser de leur présence encombrante. Alors il les noie les uns avec les autres, en laissant s’échapper les siens, futiles, parfois vides de sens. Pour ne pas entendre ceux qui lui font peur. J’aime Nicolas pour ses silences. J’aime Nicolas pour ses mots, la légèreté de ses paroles. Je le hais pour ces deux mêmes raisons.

Je prends sa main, et je la pose sur la trace encore humide de mes larmes. Je lui dis, si tu le veux je serai à toi cette nuit encore. Juste cette nuit encore.

Nicolas me regarde maintenant. Le regard qu’il pose sur mon visage dit qu’il est perdu, qu’il ne sait pas ce qu’il doit faire. Oublier ce que je lui ai dit? En profiter? Me laisser partir? Et puis ses yeux s’ancrent dans les miens et trouvent une réponse toute prête. Sa main caresse ma joue. Il me rapproche de lui. M’embrasse. Je m’ennivre de son odeur, du contact doux de son corps et du mien.

Dans notre étreinte j’ouvre les yeux. Il a clos les siens. Et moi, par-dessus son épaule, je regarde le ciel.


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LA TROISIEME NUIT
Séparation
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Le pire de cette troisième nuit, c’est qu’il n’y en a jamais eu. En tous cas pour moi. Je n’ai pas pu fermer les yeux et dormir. Il n’y a pas eu de repos pour moi cette nuit-là, et je commence à croire, un peu, que ce sera comme cela pour le reste de ma vie.

Les ténèbres qui jusqu’ici m’ont abritée me rejettent maintenant. Je ne peux trouver de réconfort dans le sommeil, et je ne peux en trouver non plus dans l’état d’éveil. Les mots de Nicolas, ou plutôt son absence de mots, puisque c’est de cela qu’il s’agit, continuent de me hanter. Il se demande sans doute si je sais. C’est un jeu cruel qui a commencé entre nous, un jeu pour lequel il ne peut y avoir qu’un vainqueur. C’est un jeu qui a commencé le jour de sa mort à elle.

Mais je n’ai plus envie de jouer.

Comment se battre quand on est désarmé?

En lui faisant l’amour hier soir, je me suis donné un joker. Je me sens comme Shéhérazade dans les Mille et Une Nuits. Elle prolongeait sa vie avec des histoires, moi je la prolonge avec mon corps.

Chaque nuit, je me donne le droit d’essayer encore. De trouver le courage qui me fait encore défaut.

Je me lève, et je m’approche de la fenêtre de ma chambre. Je regarde la lune, et sa lumière blanche, celle qui de tous temps a été proclamée pour être celle des vierges. Elle se pose sur moi ce soir, je me sens comme enveloppée par elle, protégée par ce halo. Pas de ténèbres pour moi ce soir, pas d’ombre. Juste la lumière blanche. Posée sur une putain.

Cette lune dans le ciel est pleine. Ronde, complète. Je me demande si Nicolas la regarde aussi.

Sans faire de bruit, je passe un jean et un tee-shirt. Mon coeur bat à tout rompre à chaque fois que le parquet craque sous mes pas. Je cherche mes tennis sous mon lit. Je prends mon sac et mes clés.

Je sors de la maison et je marche dans la nuit un bon quart d’heure, à la recherche de ce petit sentier qui serpente vers la falaise. Hors saison, ce sentier n’est pas ou peu entretenu, il est pour ainsi dire impraticable. Mais nous sommes en juin, bientôt les premiers touristes seront là, et je connais le chemin presque par coeur.

Au fur et à mesure que je me rapproche, j’entends le bruit de la mer. Le son de l’eau qui, éternellement, vient mourir sur la plage, pour renaître une seconde plus tard sous la forme d’une vague nouvelle. Avant, ce spectacle me détendait. Je pouvais rester des heures à contempler ce va-et-vient continu. Maintenant je ne sais plus. Il me semble que plus rien ne me rattache à ce rivage.

Ce n’est de toute façon pas la plage que je cherche. Je veux trouver le sommet de la falaise.

Le sentier s’arrête, de façon presque trop abrupte. Au bout du chemin, il n’y a plus qu’un grand champ d’herbes hautes, d’herbes folles, qui dansent dans le vent. Il y a ici et là quelques fleurs. La nuit, elles n’ont plus de couleurs. Elles sont toutes blanches sous la lune.

L’espace d’un instant, c’est elle que je vois au milieu du pré. Je la vois même si je ferme les yeux. Ce que je vois, c’est son regard mort.

Je secoue la tête.

Je ne veux plus penser à elle. Jamais.

Finalement, ayant traversé le pré, je me trouve au sommet de la falaise. A mes pieds, il y a cette étendue d’eau gigantesque, qui n’a pas de fin. Elle semble m’appeler doucement. Dans chaque crépitement de vague, j’entends mon nom. Je ferme un peu les yeux et je me laisse aller à cet appel ennivrant. C’est comme si, finalement, je n’existais plus. Je ne suis plus rien que le vent qui m’enveloppe, et le doux chuchotement de la mer à mes pieds.

Mais je rouvre bientôt les yeux, car ce n’est pas la raison de ma présence ici. Je viens voir si elle est encore là.

Pendant l’hiver, j’ai découvert au pied de la falaise l’épave d’une petite embarcation venue s’échouer là. Elle est à l’endroit le plus dangereux, là où les courants sont les plus forts. Pour la voir, vous devez poser votre pied à l’extrême bord du gouffre, à cette limite qui est précisément entre la terre ferme et le vide.

Je doute que quiconque à part moi aie jamais remarqué sa présence. Depuis cet hiver, elle n’a pas bougé d’un pouce. Personne n’est venu la retirer de là. Je me suis demandée longtemps quelle avait été son histoire, qui avait navigué à son bord, et ce qu’il était advenu de ses occupants.

Et puis cet intérêt était devenu de la fascination. Je venais souvent voir si elle n’avait pas bougé, et le constat qu’elle se trouvait toujours à la même place, coincée entre deux rochers, me remplissait d’une satisfaction étrange. A chaque fois, c’était comme un soulagement. Personne ne l’avait approchée. Elle était encore un peu à moi, à moi seule.

J’ai toujours eu l’esprit un peu cruel. Je me plaisais à penser que le jour où l’on séparerait cette épave de son tombeau, elle tomberait tout simplement en poussière.


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LA QUATRIEME NUIT
Lumières
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Nicolas est en face de moi. Nous sommes assis dans le café qui se trouve au coin de sa rue. Il ne dit rien, comme à son habitude. Nicolas a l’air pensif. Il fume distraitement sa cigarette. Il ne regarde que moi.

Il y a du bruit tout autour de nous. Cela me dérange. La fumée de la cigarette de Nicolas me pique les yeux. Et je n’aime pas la façon dont il me regarde. Je n’aime pas son silence en ce moment.

Je lui demande pourquoi il m’a appelée, pourquoi il avait besoin de me voir ce soir. Il me dit qu’il ne sait pas vraiment. Il voulait juste me voir. Passer un moment ensemble, et peut-être parler d’elle, car il lui semble qu’elle est encore là. Il me dit que ça le rend fou.

D’un seul coup il s’interrompt et baisse les yeux. Il me dit, excuse-moi, ce que je dis n’a aucun sens.

Je souris un peu. Et je lui dis que, si, ce qu’il dit a un sens pour moi. Il me fixe un instant, l’air un peu inquiet. Ou est-ce que c’est moi qui l’imagine?

Je lui dis, regarde, regarde-moi quand même. Je ne me sens vraiment exister que quand tu me regardes. Il baisse les yeux à nouveau et me dit que maintenant, il ne peut plus me regarder. Il ne peut pas rencontrer mon regard. Il n’a jamais pu le soutenir.

Je me lève et je viens m’asseoir à côté de lui. Je sens la chaleur de son corps près du mien. Je relève son visage vers moi. Nicolas sourit. Puis rit franchement. Il me dit que je suis obstinée. Je lui dis qu’il serait temps qu’il le sache. Nous rions comme ça ensemble une minute ou deux, et puis l’envie est trop forte. Mes lèvres s’emparent des siennes. Je goûte tout ce qu’il est. Sa bouche, l’odeur de la cigarette sur son haleine, sa langue, ses dents. J’ai envie de lui maintenant.

Nicolas a envie de moi aussi. Je le sais à la façon dont ses yeux se transforment. Ils prennent de la profondeur, et je sais qu’à ces moments-là je pourrais me perdre en eux facilement. Sa voix se fait plus sourde, son timbre est plus grave.

Nous payons nos consommations et sortons du café comme des automates. Nous ignorons royalement le sourire narquois du serveur, qui ne se privera certainement pas de réflexions graveleuses dés que nous serons sortis.

Nicolas a passé son bras autour de moi, et nous avançons rapidement dans la rue. La nuit est tombée maintenant, mais je ne vois pas les ténèbres ce soir, ce que je vois ce sont les lampadaires qui éclairent la rue où il habite, de cette lumière fade et trop blanche. Cette lumière qui rend laid.

Nicolas s’arrête brusquement. Attrappe mon bras. Me fais pivoter, dos contre le mur. Il prend mon visage entre ses mains, et le tourne vers la lumière. J’essaie de me débattre, de me cacher. Il attrappe mes mains, les emprisonne, me force à les garder dans mon dos. Alors, comme un oiseau dans une cage, je reste comme ça, prise au piège, et Nicolas qui regarde mon visage sous cette lumière blanche. Je ferme les yeux. Il me dit, quelque part, tu lui ressembles.

A cette phrase, mes yeux s’ouvrent à nouveau. Même venant de lui, il y a certaines choses que je ne peux entendre. Je vois que mon regard fait peur à Nicolas. Mais il aurait dû savoir.

La lune toujours pleine se reflète dans mes pupilles. Un sourire passe sur mes lèvres, mais ce n’est pas un sourire fait pour lui plaire. Sous le coup de la surprise, Nicolas déserre son étreinte. Je libère mes mains. Je les pose sur chacune de ses joues. Je dépose un baiser sur ses lèvres. Je lui dis, Nicolas, ne redis plus jamais ça. Plus jamais. Tu entends mon chéri? Je souris toujours, mais Nicolas ne sourit pas. Je crois qu’il a vraiment peur de moi maintenant.

J’embrasse Nicolas encore. Mais je ne suis pas douce. Maladroite, peut-être, mes dents sentent la chair tendre de ses lèvres céder.

Une minuscule goutte de sang glisse le long de sa bouche.
Elle scintille dans un rayon de lune.


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LA CINQUIEME NUIT
Un oiseau
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Elle.

C’est elle, encore elle et toujours elle que je vois.

Je la vois telle qu’elle a toujours été, et telle qu’elle sera toujours. Ses adorables boucles blondes qui descendent comme des lianes le long de son dos, et qui lui donnent l’air d’un ange. Ses lèvres douces et roses comme deux pétales. Son corps aussi souple que les herbes qui se plient sous le vent, dans ce pré où elle aime tant s’asseoir, pendant des heures, à ne rien faire.

Et ses yeux.

Des yeux qui auraient dû être magnifiques, de la façon dont la nature les avait conçus. Deux pierres précieuses, deux saphirs. Mais voilà, parfois les choses ne sont pas exactement telles qu’on les attendait, et finalement les saphirs ne ressemblent qu’à deux taches d’aquarelle, délavées, difficiles à distinguer. Les pierres ont perdu de leur éclat, et c’est la mort qui est dans ses yeux, et qui y a toujours été.

J’ai perdu ma foi le jour où j’ai découvert qu’une telle merveille de la nature pouvait être née aveugle.

Je la vois dans le pré. Elle est debout et elle m’attend. Le vent se lève autour d’elle, comme s’ils s’étaient donnés rendez-vous. Ses cheveux se soulèvent, comme de grandes ailes qui se déploient.

Elle ne me voit pas, mais elle sait que je suis là.

Nous nous asseyons, et elle pose sa tête sur mes genoux. Elle me demande comment est le monde aujourd’hui. Alors je lui décris tout, chaque parcelle de ce qui nous entoure, en lui donnant autant de détails que je peux. Je m’efforce d’être ses yeux. J’aurais pu rester comme cela, pour toujours auprès d’elle.

Et puis il est venu. Il est entré dans nos vies sans que nous l’y ayions convié.

Elle a sa tête posée sur mes genoux, et elle me parle de lui. De ce garçon. Encore de lui. Je sais que c’est sur ses genoux à lui qu’elle pose la tête parfois, et cette seule idée me rend malade. Je n’écoute pas ce qu’elle me dit de lui. Je ne veux rien savoir. Je ne veux pas le rencontrer, même si elle insiste à nouveau pour que nous allions au cinéma tous ensemble mercredi prochain.

Et puis le vent se lève à nouveau. Il est tard. Nous devons rentrer.

Mais elle reste encore. Avec moi. Elle pose sa main sur ma joue, me dit de ne pas pleurer. Elle me dit que c’est normal, que c’est la vie, que bientôt moi aussi je saurai ce qu’elle veut dire. Moi je ne dis rien parce que j’ai trop mal. Les larmes coulent sur mes joues sans que je puisse les contrôler. Elles roulent les unes après les autres, mais je ne leur prête aucune attention. En moi c’est comme si un gouffre venait de s’ouvrir. En moi c’est la mer qui pénètre et noie tout. Et mon coeur, comme une épave accrochée à un rocher.

Le temps passe. L’herbe jaunit. Le sourire meurt sur ses lèvres. Elle me parle toujours de lui, mais on dirait cette fois qu’il y a quelque chose qui lui fait peur.

C’est l’hiver. Un grand tapis blanc, moelleux, et qui étouffe les voix, les réduit au silence, recouvre l’herbe. Comme elle est pâle. Le froid fait ressortir le rouge de ses joues et de ses lèvres, comme deux traces de sang qu’on aurait maladroitement tenté d’essuyer sur une toile vierge. Aujourd’hui elle pleure. Je vois des bleus à la base de son cou. Mais elle ne veut rien me dire. Son silence me blesse. J’essaie de comprendre, mais je n’y arrive pas. Le jeu qu’elle joue avec lui est un jeu d’adulte, et je ne suis qu’une enfant.

Et tous ces petits morceaux d’image se décomposent puis se rassemblent comme pour une mosaïque.

La mosaïque se recouvre de sang. Rouge. Rouge. Rouge.

Il est là, près d’elle, il la serre comme dans une étreinte passionnée. Puis ses mains remontent le long de son cou. Son visage à elle est tourné vers moi. Elle sait que je suis là, même si lui l’ignore. Je me cache derrière ce bosquet à proximité de la falaise, j’ai peur de ce que je suis en train de voir.

Elle tourne ses yeux vers moi. Ses yeux terrifiés. Elle voit mieux que moi ce qu’il se passe. Ses lèvres se crispent. Un filet d’air passe à travers elles. Un peu d’air. Et puis plus rien.

Je me réveille en sursaut. Je regarde mes mains et je laisse un hurlement s’échapper malgré moi.

Les ombres de la lune qui filtrent au travers des volets de ma chambre ont dessiné sur mes mains de grandes traces de sang.


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LA SIXIEME NUIT
Elle et lui
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Cette nuit, Nicolas, c’est vraiment notre nuit. Tu es là, près de moi, assis dans l’herbe du pré. Nous y avons fait l’amour sous la lumière de la lune, tu es encore nu sous cette lumière blanche, et cette pâleur te donne un air vulnérable que je ne te connais pas. Tu as un brin d’herbe entre tes dents, et tu sifflotes un peu, tout bas. Je te regarde avec cette même fascination que le premier jour. Je ne peux pas détourner mes yeux de toi, tellement je t’aime. Tellement je te hais.

Tu as été un peu surpris, lorsque je t’ai demandé de venir avec moi ici ce soir. Tu as été surpris car tu sais que cet endroit est le mien, car il a été le sien, et que je ne veux personne ici en temps ordinaire. Je t’ai dit, ce soir, cet endroit, c’est avec toi que je veux le partager.

Avant que tu n’arrives, je suis allée au sommet de la falaise, contempler l’épave à nouveau. Comme je m’y attendais, j’ai remarqué qu’elle commençait à se détacher. Les vents, les marées, auront eu raison de son endurance. Demain, avant peut–être, le courant l’emportera. Elle ira s’échouer ailleurs, et cette fois elle ne survivra pas.

Je suis restée longtemps à la regarder. Puis j’ai senti ta main se poser sur mon épaule, comme ce jour-là, tu te souviens? J’ai fermé les yeux pour mieux sentir le contact de cette main sur mon corps. Je me suis retournée. L’espace d’un instant, c’est elle que j’ai cru voir. Et puis tes traits se sont dessinés dans ce jeu d’ombre et de lumière, les ombres de la terre, et les rayons de lune portés par la mer.

Maintenant que nous sommes ensemble, il me semble que l’heure est proche. En fait, c’est une certitude pour moi. Ce soir elle est partout autour de nous, elle attend ce moment depuis longtemps. Elle nous regarde encore maintenant. Je vois ses lèvres s’entrouvrir. Elle ne dit rien, elle me sourit.

Je te dis, Nicolas, viens avec moi.

Tu me regardes un bref instant.

Il n’y a rien que tu ne puisses voir dans mes yeux, car en ce moment, vois-tu, je ne ressens rien. Rien de cet amour, rien de cette haine. Je me sens prête à me laisser emporter.

Tu te lèves et tu me prends la main. Tu me demandes où nous allons, s’il faut que tu te rhabilles. Je souris. Je te traite d’enfant. Je te dis, mon amour, là où nous allons, nous n’avons pas besoin d’être habillés. Cela te fait sourire. Un petit peu. De ce sourire en coin qui est tellement toi. Et je ne sais pas pourquoi.

Nous avançons main dans la main, dans la nuit. Les herbes du pré viennent enlacer nos chevilles, nos mollets. Ton visage s’assombrit à mesure que nous nous rapprochons de la falaise. Tu reconnais cet endroit, tu le reconnaîtrais entre mille, comment pourrait-il en être autrement? Ton regard durcit. Maintenant tu es sûr. Sûr que j’y étais cette nuit-là.

Le temps est compté. Il va falloir que j’agisse vite.

Nous sommes au sommet de la falaise. Je te dis, tu sais Nicolas, il y a quelque chose que je voulais te montrer depuis longtemps. Je te dis, regarde en bas. Il y a une vieille épave, un petit bateau accroché aux rochers, et il est là depuis un certain temps. Je te dis, tu sais, j’ignore pourquoi, mais cela m’intrigue. Tu te souviens, elle aimait beaucoup la mer. Quelque part, j’ai l’impression que c’est son message pour moi. Une bouteille à la mer, en quelque sorte. C’est à elle que je pense quand je regarde en bas.

Je te dis, regarde en bas, Nicolas.

En bas.

Plus bas.

Encore plus bas.


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