Pourquoi fallait-il sauver le soldat Ryan ?
de Christian Doggwiller



Toute référence ou ressemblance avec une œuvre cinématographique est totalement volontaire.

L'histoire avait débuté quelques jours après le 6 juin 1944. Il convient pour les plus jeunes ou pour ceux à qui la mémoire jouerait des tours de rappeler succinctement les faits survenus à cette date. Le monde était ébranlé par la seconde guerre mondiale et le gouvernement français de l'époque avait établi un régime de collaboration avec l'occupant allemand. Pourtant, la Résistance s'était organisée et ce 6 juin 1944 eut lieu le débarquement des troupes alliées en Normandie. Dans cette région, arrivés par voie maritime, Anglais et Américains aidés de la Résistance débarquèrent pour libérer la France de l'occupation allemande et par la même occasion, enrayèrent l'expansion communiste en Europe occidentale alors que l'armée soviétique occupait l'est de l'Allemagne qui fut ensuite divisée en deux.
Quelques jours après le 6 juin, des membres de l'armée améri-caine constatèrent qu'une citoyenne américaine allait être in-formée du décès sous le drapeau de trois de ses fils ; madame Ryan allait recevoir trois télégrammes lui annonçant trois semblables et terribles nouvelles. Animé par un élan d'humanité, un officier supérieur décida de sauver la vie du quatrième fils qui participait alors au débarquement sur les côtes normandes. C'est ainsi qu'un peloton de Rangers retrouva le soldat Ryan en Nor-mandie et lui permit de regagner les États-Unis d'Amérique.
L'émouvante histoire du soldat Ryan aurait pu s'arrêter ainsi. Elle n'aurait pas valu que je vous en dise la suite, si l'histoire - celle que l'on dit grande - n'avait pas décidé de s'immiscer à nouveau dans la vie de James Ryan.
Rendu à la vie civile immédiatement après son retour, James devint pour quelques temps une sorte de héros national. Son his-toire avait été révélée en détail à la presse. Madame Ryan et son fils, multipliant les entretiens avec les journalistes, pressés de questions, furent pris dans un maelström médiatique qui se répandit jusqu'au continent européen. Cela dura…
À la fin de la deuxième guerre mondiale, James Ryan se maria. L'année suivante, Samantha, son épouse, mit au monde un garçon qu'ils appelèrent John, en hommage au capitaine John Miller qui en juin 1944 commandait le peloton de sauvetage. Deux ans plus tard, un deuxième garçon prénommé Buck vint accompagner John dans ses jeux.
Les Ryan vivaient aussi heureux que pouvait l'être la famille d'un ouvrier de l'industrie automobile qu'était devenu James.
En février 1965, les États-Unis décidés à conserver le sud du Vietnam comme bastion protégeant l'Asie du sud-est contre le communisme chinois et soviétique lancèrent une attaque aérienne contre le nord du Vietnam. La patrie du soldat Ryan s'engageait ainsi dans un conflit qui allait durer jusqu'en 1973.
À cette époque, John et Buck Ryan étaient en âge de combattre. Ils furent, comme beaucoup d'autres - volontaires ou non -, en-voyés au Vietnam. Aucun peloton salvateur ne vint récupérer l'un d'entre eux. Buck périt dans une tranchée en 1968. Quant à John, il fut abattu dans d'une embuscade pendant une mission de recon-naissance moins d'un an plus tard. Lors des cérémonies dont James et Samantha gardèrent un souvenir épouvantable, deux drapeaux américains leur furent remis. Ils rejoignirent trois bannières étoilées, seuls souvenirs de ses frères que James avait conservés à la mort de sa mère quelques années plus tôt.
En avril 1991, le tempérament solide de James Ryan était déjà bien écorné par la perte de ses deux fils quand sa femme fut agressée par un toxicomane. Malgré son âge, le caractère de Sa-mantha, bien trempé par les rigueurs de la vie, lui fit défendre avec une inébranlable détermination les 40 dollars qu'enviait le gamin. C'est en tout cas tout ce qui manquait dans le sac que lui remit un officier de police après que le médecin lui eut annoncé : « Nous avons fait tout ce qui était possible… » Ainsi, James Ryan se retrouva seul. Il occupait son temps à entretenir sa maison et son jardin. Il recevait parfois ses voisins et acceptait occasionnellement une invitation. Pourtant, de drames en épreuves, la vie avait ravagé le vétéran du débarquement. Il pensait souvent à la disparition de ses trois frères et le souvenir pourtant plaisant de son retour auprès de sa mère en 1944 s'estompait derrière l'évocation de la perte de ses deux fils. La mort brutale de Samantha le laissait dans un état d'abattement que la fougue de sa jeunesse déchue n'aurait pas laissé soupçonner. Ses rencontres avec ses amis s'espacèrent. Miné, embruni, il ne quittait plus sa maison que par nécessité.
Le 6 juin 1994, le cinquantième anniversaire du débarquement fut fêté comme il convient. Pour l'occasion, on se remémora l'histoire déjà flétrie du soldat Ryan. Le cœur et les forces lui manquaient pour participer aux commémorations. De l'amicale sollicitation du maire de la ville à l'invitation aussi obséquieuse qu'officielle de la Maison-Blanche, il refusa Poliment toutes les invitations. Les journalistes, qui voulurent ressortir son histoire furent éconduits.
Ce 7 juillet 1994, jour de fête nationale, les détonations des pétards et la clameur des festivités couvrirent d'une indécente indifférence le coup de feu qui claqua dans la maison de James Ryan.
Le lendemain, le voisin de James Ryan venu l'inviter à un bar-becue le découvrit allongé sur son lit. La main gauche de James serrait encore une photo de son épouse Samantha en compagnie de John et de Buck. Un pistolet comme en possèdent de nombreux ci-toyens américains gisait à proximité de sa main droite. L'oreiller et le pied de lit étaient souillés d'une tache et d'éclaboussures rougeâtres qui affolèrent Tom et lui firent lever le cœur. D'une voix déformée par l'émotion il alerta la police.
Comme le dit le médecin légiste, vétéran du Vietnam, au jeune officier de police chargé de l'enquête : « James Ryan, le soldat Ryan ne supportait plus les horribles souvenirs de la guerre et l'idée de vivre avec quelques photos et cinq drapeaux soigneuse-ment pliés pour seule compagnie lui était trop pénible. Mais une chose, je crois, lui était encore plus insupportable. Il n'ac-ceptait pas l’idée de grandeur de son pays quand cette idée contenait le mélange amer de son propre retour au pays, de la disparition de ses enfants en Asie et de la mort absurde de sa femme. Alors il s’est dit qu'il eût mieux valu vivre son dernier souffle en Normandie et finir dans la fosse commune de l'histoire. Une ultime fois, il est probablement redevenu le courageux soldat Ryan pour mener à son terme sa mission inachevée en juin 1944… comme il venait de l'imaginer. »
Lorsque le policier ouvrit la main de James Ryan pour prendre la photo, Une chaîne retenant un plaquette métallique comme en portent les soldats américains s'en échappa.
L'affaire émut la population et nombre de citoyens américains furent saisis d'effroi en imaginant la réponse qu'il faudrait donner à cette terrible question : Pourquoi faillait-il sauver le soldat Ryan ?

Information de dernière minute : Une jeune femme de l’armée américaine vient d’être capturée en Irak. Selon des sources bien informées, elle se nommerait Kelly Ryan.

Avril 2003
Christian Doggwiller


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