Le seigneur des agneaux
ou le silence des anneaux
de Christian Doggwiller





Toute ressemblance du titre de cette histoire avec les titres d'œuvres cinématographiques est totalement volontaire. Pourtant il ne s'agit ni d'une parodie, ni d'un plagiat.

Cette histoire se passe en ces temps reculés où la magie régnait encore, sur une terre inconnue que se partageaient deux races d'humains, les Uri et les Sorg. Hormis quelques différences culturelles, ces deux peuples n'étaient guère dissemblables. Pourtant, même en période de paix, on ne voyait jamais un Sorg en territoire Uri et aucun Uri ne traversait le lac qui le séparait des Sorg.
Tora et Esmine, de la race des Uri, vivaient heureux de l'élevage du mouton. Leur amour était intense et leur troupeau florissant. La magie n'était pas étrangère à cela. En effet, avant son mariage avec la séduisante Esmine, Tora avait acquis leurs alliances chez un alchimiste des plus savants de la contrée. Les anneaux étaient forgés dans un métal ordinaire, mais leur modeste apparence cachait un charme que seuls Tora, Esmine et le magicien connaissaient : à chaque union charnelle des deux époux, ils émettaient une musique qui, bien qu'inaudible par les humains, ne laissait ni les brebis ni les béliers insensibles. Ces derniers imitaient alors frénétiquement leurs maîtres enlacés. Ainsi, dès la première année de mariage, de nombreux agneaux naquirent et le troupeau prospéra rapidement. L’année suivante, la naissance de Sila, une ravissante petite fille, combla le couple de félicité. Cependant, quoique bienfaisant, l'enchantement des anneaux n'était pas sans risque. La magie a ses caprices et ses revers, et l'alchimiste avait bien précisé qu'une séparation des époux pendant une période supérieure à la durée de gestation d'une brebis conduirait à l'inversion des effets du sort jusqu'à leurs prochains ébats amoureux. Cette période, de cent cinquante jours précisément, mettait le couple à l'abri des plus fâcheux nuages de leur union.
Tora et Esmine vécurent ainsi des années de prospérité et de bonheur en compagnie de Sila qui avait maintenant seize ans. La jeune fille aurait pu épouser un jeune Uri et vivre heureuse comme ses parents. Mais une guerre avec les Sorg éclata. Ce ne fut pas une guerre plus sensée ni moins effroyable que les précédentes. Ce ne fut pas non plus une guerre moins horrible ni plus juste que les suivantes. Ce fut une guerre comme toutes les autres guerres, avec ses actes d'oppression et de barbarie avec son déferlement de haine et de terreur.
Quand la cité fut attaquée, la bataille dura une pleine journée. Les cultures furent ravagées, les soldats abattirent le bétail. Des hommes furent massacrés au combat, décapités, les os rompus… Des femmes et des enfants périrent mutilés, calcinés, éventrés… Quand les quelques Uri qui s'étaient enfuis à temps revinrent à la cité dévastée, ce ne fut que cris et plaintes. Esmine qui se trouvait à la rivière au moment de l'incursion retrouva le corps de Sila sur le seuil de leur maison. La tunique de lin écru, souillée de sang, sur laquelle de grosses mouches bleues voletaient déjà, couvrait la blessure emprisonnant encore la flèche qui lui avait percé la poitrine. Les yeux inondés de larmes et secouée de sanglots, Esmine chercha désespérément Tora. Un jeune garçon terrorisé que les corps de sa mère et de son père avaient sauvé du carnage lui bredouilla que les Sorg avaient capturé plusieurs hommes. Tora était donc prisonnier et réduit à l'esclavage. Esmine, désormais seule, recueillit Rolon, le gamin orphelin.
Des mois durant, Esmine espéra l'improbable retour de Tora. Les anneaux s'étaient tus. Malgré son courage, la pauvre femme parvenait difficilement à subvenir à ses besoins et à ceux de son protégé qui, malgré son jeune âge, ne manquait pas d'ardeur au travail. Comme le mage l'avait prédit, le sort des anneaux s'inversa. Les béliers, sans vigueur, délaissèrent les brebis qui, pour la plupart, devinrent stériles. Des quelques agneaux qui naissaient, bien peu atteignaient l'âge adulte. En quelques années, Esmine mourut de misère et de chagrin. Comme le voulait la coutume, elle fut incinérée et ses cendres furent dispersées sur sa propriété. Rolon devint naturellement le propriétaire des terres et de la maison, ainsi que du misérable troupeau qui végétait. Il n'eut pas d'autre choix que de cultiver seul la propriété que lui avait léguée Esmine. Il retourna la terre, creusa des sillons, sema, récolta… C'est ainsi qu'il déterra par hasard l'alliance épargnée par la cérémonie mortuaire de sa mère adoptive.
La paix régnait à présent sur les peuples Uri et Sorg. Et, chose qui ne s'était jamais vue, les Sorg se rendaient volon-tiers sur le territoire Uri, et l'on rencontrait souvent des Uri en pays Sorg. À la faveur d'un marché à la ville Sorg la plus proche, Rolon croisa une jeune fille au cou de laquelle pendait un anneau en tout point semblable à l'alliance d'Es-mine. La jeune fille, Fani, lui confia qu'elle tenait cet an-neau d'un prisonnier Uri pour qui elle avait gagné la clémence de son père dont il était l'esclave. Le captif lui avait témoigné sa gratitude en lui faisant don de son alliance avant de mourir.
Les deux jeunes gens se rencontrèrent à nouveau plusieurs fois. Fani ayant bien des charmes et trouvant Rolon séduisant et attentionné, ils se revirent régulièrement et se marièrent le printemps suivant. Ce mariage ne fut pas une fête ordinaire : pour la première fois, les Sorg et les Uri célébraient en commun un cérémonie nuptiale. Les Uri organisaient habituellement trois jours de festivités, alors que les Sorg célébraient un mariage pendant cinq jours. Les noces de Fani et Rolon durèrent donc huit jours.
Quand à l'issue des festivités, les jeunes mariés se trou-vèrent enfin seuls, ils accomplirent ce qu'en secret ils s'étaient promis : Ignorant tout du pouvoir magique, ils rem-placèrent les anneaux de la cérémonie par les alliances de leurs aînés disparus. Puis ils s'accordèrent enfin les faveurs que leur impatience réclamait éperdument.
Le charme des anneaux s'accomplit à nouveau. Ainsi, cette nuit-là et les nuits suivantes, même les brebis les plus vieilles et les béliers les moins vigoureux participèrent à l'essor du troupeau et à la prospérité du jeune couple.
De l'union de Fani et Rolon, naquit un fils qu'ils appelèrent slêm. Quelques années plus tard la naissance de la petite Géna porta leur bonheur à son apogée.
Pourtant, l'histoire ne serait pas achevée si l'étrange événement dont cette famille fut le témoin ne vous était pas révélé.
Slêm, instruit et travailleur, faisait la fierté de ses pa-rents ravis de le voir les assister dans l'instruction de Géna. Ce jour-là, au bord de la rivière, Slêm apprenait la lecture et l'écriture à sa sœur à l'aide de lettres qu’il avait astucieusement peintes sur des galets. Il en disposa huit pour former le prénom de sa sœur puis le sien : GÉNA SLÊM. Après avoir mélangé les galets, il demanda à sa sœur de reconstituer les deux prénoms. La fillette entreprit l'exercice, une fois, deux fois, puis une troisième fois, sans y parvenir. Slêm corrigea, expliqua, démontra toute sa persévérance. Rien n'y fit, la fillette échoua. À bout de patience elle balaya d'un bras rageur les galets qui échouèrent irrémédiablement dans la rivière. Rassurée par Slêm, Géna retrouva son calme et l'incident fut oublié jusqu'à l'été suivant…
Le couple et les deux enfants avaient profité d'une journée radieuse pour s'accorder une promenade au bord de l'eau. La canicule ayant fait baisser considérablement le niveau de la rivière, Fani aperçut des pierres colorées alignées au fond de l'eau claire. Slêm et Géna reconnurent les huit galets utilisés pour écrire leurs prénoms et tombés à l'eau quelques mois auparavant. Pourtant, personne ne sut jamais quel phénomène avait pu les aligner au fond de la rivière pour former ses mots : SANG MÊLÉ.

Christian Doggwiller
Décembre 2001

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