Là-haut
de Christian Carpentier


Le jour s'endormait. Les montagnes dressaient leurs sommets déchirés, fascines d'un ciel qui charriait de langoureux nuages ourlés de feu. Un vent léger courbait la tête des linaigrettes fragiles et des joncs alourdis. Le crépuscule s'annonçait paisible.

Appuyé contre un saule, Jorel jouait de sa petite flûte à cinq trous, égrenant une douce mélodie. Autour du point d'eau, ses moutons broutaient l'herbe grasse de l'alpage, dressant parfois le cou comme pour saluer un trille aigu. Dans un peu plus d'une heure, il serait l'heure de redescendre vers le village. Jorel commençait à avoir faim.

Un grondement venu de la vallée lui parvint, porté par un souffle. Le silence qui suivit lui fit dresser l'oreille. Jorel les connaissait tous, les silences, ceux qui annoncent l'orage, ceux qui précèdent les cavaliers porteurs de feu et de mort, ceux qui avertissent de l'arrivée de la bête. Mais il n'avait jamais entendu ce silence-là.

Le grondement revint, plus fort, et s'installa. Le berger écarta quelques bruits parasites - le piétinement du troupeau qui se serrait, le vrombissement des insectes, le bruissement des feuilles - et réussit à saisir quelques lambeaux de voix. Surpris plus qu'inquiet, il se leva et fit quelques pas en direction de la butte qui cachait encore la route de la vallée. Alors il les vit.

Ce fut d'abord une bête à mille pieds, à mille têtes, à mille bouches parlant ensemble, mais ce n'étaient pas les mêmes mots, et il fallut que la horde s'approchât pour que le jeune garçon puisse distinguer les gens qui la composaient: des hommes, des femmes, des enfants, parfois un simple bâton à la main, souvent pieds nus, et tous marchant, d'un pas décidé, volontaire, une horde incroyable et redoutable.

Un homme grand et maigre marchait en tête. Il se retournait parfois, lançait un cri qu'il accompagnait d'un geste de sa crosse et repartait de plus belle. Et le cri se transmettait, de bouche en bouche, fendant le flot des conversations qui se refermait derrière lui. Ils étaient des milliers à avancer, avec une détermination que rien ne semblait pouvoir ébranler.

La troupe ne venait pas vers lui mais passait au large du point d'eau, comme s'il n'existait pas. Jorel décida qu'il n'y avait pas de danger et s'approcha. Le cri parcourut une nouvelle fois le flot des marcheurs et cette fois, il entendit: "Là-haut! Là-haut! " Alors il se rendit compte que tous ces gens fixaient les sommets. Il aborda une femme. Elle était habillée, comme les femmes du village, d'une jupe marron et d'un corsage blanc, les épaules et la tête recouvertes par un fichu brodé, d'où s'échappaient des cheveux noirs:
- Où allez-vous ?
- Là-haut! Elle tendit le doigt.
- Où ça, sur la montagne ? Il n'y a rien là-haut. Que cherchez-vous ?
- Viens avec nous, tu verras.
- Tu viens de loin ?
- Oui, de très loin.
- Mais d'où ? Je ne t'ai jamais vue. Tu n'es pas du village ?
- Pas du village, non, de beaucoup plus loin. Si loin, tu comprends, je ne sais plus.
- Qu'y a-t-il, là-haut ?
La femme s'arrêta et posa sur lui un regard surpris. Son bras balaya l'air, désignant la foule toujours grondante, toujours marchante.
- Que crois-tu qu'il y ait ? Qu'est-ce qui peut convaincre autant de gens à tout quitter, à marcher, jour et nuit, la main serrée sur le bâton et le front dans le ciel? A ton avis?
- Je ne sais pas.
- Alors viens, viens avec nous et vois de tes yeux!
- Non, je ne veux pas venir, je veux savoir.
- Tu ne comprends pas. Va voir cet homme qui marche devant. Il te dira.

Jorel remonta la colonne, troublé par les paroles mystérieuses de cette presque folle. Et pourtant, tant de gens! Comment était-ce possible? Il eut une nouvelle surprise en rejoignant les marcheurs de tête: le grand maigre avait laissé la place à un petit homme replet, dont le crâne dégarni brillait sous l'effet de la transpiration. Il tenait à la main la crosse pastorale qu'il brandissait lui aussi, lançant cet étrange mot d'ordre: "Là-haut! Là-haut!"
- C'est toi qui mènes ces gens ?
- Non, ce sont eux qui me mènent. Tu es avec nous ?
- Je ne sais pas, où allez-vous?
- Tu n'as pas entendu ? Là-haut!
Le cri se répercuta à l'arrière, mourant dans le lointain.
- Je connais la montagne, il n'y a rien, là-haut, rien.
- Tiens donc, et qu'est-ce que tu en sais ? Es-tu déjà monté, là-haut ?
- Non, mais je le sais bien, je suis d'ici.
- Là-haut! Là-haut! Mais comment le sais-tu ?
- On me l'a dit. Mon père, les anciens, tous les gens du village le savent.
- Bien sûr, et ils savent eux aussi de leurs pères, qui l'avaient appris de leurs pères, et c'est ainsi depuis la nuit des temps. Va donc dire à ceux qui te suivent que leurs rêves ne sont pas là-haut, parce que depuis la nuit des temps, des villageois qui n'y ont jamais mis les pieds en ont décidé ainsi. Essaye!
- Leurs rêves ? De quoi parles-tu ?
- Va leur demander, tu me retardes. Là-haut!
Jorel s'arrêta et se laissa dépasser par des centaines de marcheurs. Alors il prit conscience que la nuit était venue. Il avait déjà parcouru une longue distance, et retourner dans la pénombre, malgré sa connaissance de la montagne, n'était pas sans risque. Il décida donc d'accompagner la troupe qui n'allait sans doute pas tarder à bivouaquer. Ce ne serait pas la première fois qu'il passerait la nuit dans l'alpage et ses parents ne s'inquiéteraient pas. Peut-être en apprendrait-il davantage sur cette mystérieuse procession. Il se fraya un chemin jusqu'au cœur de la foule, tendit l'oreille et entendit les rêves des marcheurs.

- Du pain blanc, dit l'un d'eux, du pain blanc à l'anis, et des oranges grosses comme çà.
- Oui, et de la terre, pour chacun, de la bonne terre riche et généreuse, pour nourrir toute la famille, ajouta un autre.
- Des hommes beaux comme des princes, dit une femme en rougissant. Bons maris et bons pères.
- Et des maisons en pierre claire, avec de larges fenêtres, des pièces nombreuses, des portes ouvertes...
- Là-haut! Là-haut!
- La lumière, dit un aveugle, on raconte qu'on cueille la lumière sur la plus haute pierre.
- Je te porterai, grand-père, sur mes épaules.
- Je le sais, proféra un solide vieillard à la barbe de patriarche, à cette altitude, le mal meurt, il manque d'air.
- C'est vrai, renchérit une jeune fille, c'est l'air des anges, là-haut.
- Là-haut! Là-haut!

Jorel marchait entre un gaillard à la tignasse rousse et une jeune fille dont la voix ressemblait au son de sa flûte. Il s'adressa à elle.
- Et toi, que cherches-tu ?
- Je cherche ma vie. Là-haut je trouverai.
- Pourquoi là-haut ? Pourquoi pas dans ton village, là où tu es née ?
- Au village, j'étais assise et je filais. Qu'est-ce qui pouvait m'arriver ? Ma mère était fileuse aussi, tu comprends ? Il n'y avait pas de place pour la vie, alors je suis partie. J'ai croisé ces gens et je les ai suivis.
- C'est idiot, il n'y a rien, là-haut.
- Alors pourquoi nous suis-tu ?
- Pour savoir, c'est tout.
- Bien sûr, tout le monde veut savoir. Tu vois bien. Là-haut! Là-haut! Le cri passait par là.
- Là-haut! Là-haut!
Jorel, surpris, reconnu sa propre voix.
Longtemps après, il se rendit compte que la horde n'avait pas l'intention de s'arrêter. Curieusement, il ne sentait pas la fatigue; le cri qu'il lançait à intervalle régulier lui donnait à chaque fois de l'énergie. Il se demanda combien de temps il pourrait continuer ainsi: l'ascension dura encore trois jours.

Au premier matin, poussé par les mouvements de la foule, Jorel s'était retrouvé en tête. Il parla de ses rêves au guide, une femme ressemblant à sa mère, qui l'écouta longuement avant de lui tendre la crosse et de disparaître vers l'arrière. C'était si facile. Il suffisait de marcher, d'avancer, toujours. Son cœur battait au rythme du pas lourd des milliers de marcheurs qui le suivaient. Plusieurs heures durant, il fut le guide, poussant le cri " Là-haut! Là-haut! ", pour nourrir les rêves, les espoirs, les vies dont il avait la charge. Se rappelant le berger qu'il avait été, les habitudes qu'il prenait pour des bonheurs et qui n'étaient rien à côté de ce qu'il éprouvait maintenant, il redoublait de vigueur, sa main se serrait sur la crosse qu'il projetait alors comme par bravade dans un ciel de plus en plus proche.

Quand les premiers arrivèrent au sommet, la confusion s'installa dans les rangs. Tiendrait-on tous sur le piton ? C'était improbable. Pourtant, une heure plus tard, chacun avait trouvé une place.
L'air sec permettait au regard de s'envoler jusqu'à ce qui semblait être le bout de la terre. D'un côté, l'océan venait mourir aux pieds des premiers contreforts de la montagne, de l'autre, c'était des champs et des forêts, au nord, très loin, les glaciers brillaient d'un éclat blanc, et partout, des villes, des villages... Le monde était là, qui se prosternait devant les marcheurs.
La foule resta longtemps immobile, dans un silence recueilli. Jorel partageait avec ces milliers de gens qu'il ne connaissait pas une émotion sans plus de limites que le paysage qui s'offrait à eux. Puis le temps étant passé, on se remit à parler. La foule s'animait, se réveillait. Alors, désignant un point que tout le monde vit, un doigt se dressa, et l'on entendit une voix, puissante et forte, qui criait " Là-bas! Là-bas!"


Christian Carpentier

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