Évasion
de Christian Doggwiller



Ils étaient condamnés, pour un crime inconnu, à un emprisonnement inimaginable. Et alors que les uns continuaient leur petite vie et s'adaptaient à la claustration, pour d'autres, au contraire, leur seule idée fut dès lors de s'évader de cette prison.
Albert CAMUS, la Peste



Nouvelle Récompensée en 2002 au 51e concours littéraire de l'Union artistique et intellectuelle des cheminots français :
• 1er prix (prix Henri Queffélec) de la section conte ou nouvelle à sujet libre,
• 1er prix de la Délégation à la langue française et aux langues de France pour l’originalité et la qualité du style.
• Prix spécial du Comité central d’entreprise de la S.N.C.F.

Dans quelques instants je pourrai à nouveau observer le ciel, m’émerveiller du chant d’un oiseau, entendre des rires d’enfants, marcher sous la pluie… Dans quelques heures je serai LIBRE !
Car pour ne rien vous cacher, depuis près de deux ans je suis détenu au pénitencier de Lorca. Lorca est une ville du sud-ouest de l’Union des états européens (U.E.E), sur le territoire de l’ancien pays qu’on appelait l’Espagne. Avant d’être condamné j’étais écrivain et l’un des plus virulents opposants à la loi d’uniformisation de la communication votée par le Parlement en 2094. Pour résumer, la langue internationale ayant assis sa domination sur la planète, l’usage d’une autre langue sur le territoire de l’U.E.E. était interdit par cette loi. Malgré la disparition des frontières des anciens pays composant l’U.E.E., de nombreux citoyens européens parlaient encore la langue de leurs ancêtres. Avec quelques amis écrivains et journalistes, j'avais créé une ligue de défense de ces langues. Dès le lendemain du vote de cette loi, un tract cinglant avait été édité par notre association. Comme j’en étais l’auteur, je fus arrêté le jour même, sommairement jugé et condamné à 5 ans de détention pour rébellion et incitation à la révolte… La démocratie en était là.
Voilà donc vingt-deux mois que je subis cette réclusion. Depuis le moment où j’ai franchi le sas de l’immense édifice de béton et d’acier je suis continuellement pris en étau entre les murs, écrasé par les plafonds, et mes yeux cautérisés par les éclairages artificiels seraient incapables de verser une larme pour mes poumons flétris par l’air climatisé. Durant l’incarcération, il est impossible aux détenus de voir un coin de ciel ou de chauffer leur carcasse au soleil. Seuls nos geôliers quittent la forteresse à tour de rôle deux fois par jour pendant un quart d'heure. Les rixes entre détenus sont fréquentes et les décès ne sont pas rares. Les matons eux-mêmes sont parfois victimes d’agressions. Les conditions de vie et l’ambiance du pénitencier sont si éprouvantes qu’ils sont recrutés parmi les hommes les plus endurcis. Leur affectation ici, conditionnée par la réussite de tests rigoureux, n’excède pas un an. Malgré le salaire considérable, les candidats sont rares.
Les détenus ne sont pas censés connaître ces informations car leurs relations avec les gardiens sont limitées à l’essentiel. Mais voilà, depuis quelques mois mon essentiel s’est élargi, redonnant un peu de sens à ma vie : parmi les derniers geôliers arrivés j’ai reconnu Dimitri, un ancien ami. Dimitri est d’origine slave. Cela a-t-il encore un sens à notre époque ? Nous occupions des studios voisins lorsque j’étudiais à l’université de Kiev. Nous avions rapidement sympathisé. Notre camaraderie évolua rapidement vers une amitié authentique. Notre attachement dura quatre belles années. J’ai ensuite quitté Kiev mais nous sommes restés en contact pendant plus de trois ans avant de nous perdre de vue.
Malgré les années passées, j’eus rapidement la conviction que Dimitri m’aiderait à supporter mon enfermement et il ne m’a pas déçu.
À l’insu de ses collègues, il était aux petits soins pour moi. Prenant régulièrement le risque de se faire prendre, il me fournissait régulièrement de la nourriture et des livres que je dévorais avidement. Il me procura aussi de quoi écrire. C’est durant cette période de ma vie que je crois avoir le mieux écrit. Je griffonnais des mots qu'il trouvait admirables, des mots qui étouffaient mes plaintes et contenaient mon désespoir. Après quelques mois de présence, il réussit à convaincre le gardien-chef de me confier le poste de responsable du centre de documentation. Ainsi, chaque jour j’avais accès au réseau international de communication. Nos connexions étaient étroitement contrôlées. Pourtant, je suis persuadé que Dimitri lui-même n’avait pas idée des informations que j’obtenais grâce au laxisme dont il faisait preuve lorsqu’il assurait la surveillance du centre de documentation. C’est ainsi que j’ai découvert la méthode d’élimination des cadavres dans les prisons modernes comme la nôtre : Le décès est constaté par un gardien - il faut dire que depuis 2053, année où des infirmiers et des médecins furent abattus par des mutins, aucun personnel médical n’accepte de travailler en milieu carcéral ; une formation spécialisée du personnel pénitentiaire pallie péniblement cette carence. Le corps est ensuite déposé dans un caisson où il sera brûlé. Puis les cendres sont évacuées dans un conduit pour être dispersées à l’air libre à l’extérieur du pénitencier. Pas de retour à la famille ni de cérémonie. Qu’un gardien décède lors de son séjour et son corps subit le même sort. L’administration pénitentiaire ne s’encombre pas de détails inutiles.
Ces méthodes révoltantes me confortèrent dans mon idée d'échafauder un plan d’évasion. Quand j’eus proposé mon idée à Dimitri, il hésita longuement, invoquant la peine que nous encourions tous les deux ; puis les souvenirs de notre amitié prirent le dessus et il se rallia à mes desseins.
Il reste à peine un mois avant que mon ami quitte le péni-tencier. Il faut faire vite. Mon évasion est fixée au mercredi 7 septembre. Notre plan pourtant simple est ressassé, peaufiné. Il ne se passe pas un jour sans que je vive mentalement mon évasion pour éprouver la fiabilité de mon projet. Désormais nous connaissons notre rôle sur le bout des doigts.
Mercredi 7 septembre, 7 heures du matin
Je sors de ma cellule au coup de sirène annonçant le départ pour le réfectoire. Comme prévu, Dimitri est seul, le second gardien nous attend au bout du couloir, prêt à intervenir en cas de bousculades dans l’escalier comme cela se produit sou-vent. Mais aujourd’hui l’accrochage aura lieu bien avant. De-vant la cellule 67, je provoque une bagarre avec le détenu marchant à ma droite. Dimitri intervient énergiquement. Il tente de nous séparer. Je m’accroche obstinément à ma victime. La matraque de Dimitri me cogne la nuque. Le coup me semble à peine retenu, me fait mal et m’arrache un cri. Un instant je crains une dérobade de mon ami. Ah ! Le traître ! Je n’ai pourtant pas d’autre solution que de continuer comme prévu. Je simule une chute violente contre un pilier métallique et reste au sol, inerte. Il ne lui reste plus qu’à constater mon décès qui devrait calmer les esprits échauffés de mes camarades de ratières. Le doute qui m’a envahi me fait craindre le pire. Dimitri peut céder à la peur et me faire conduire dans l’aile disciplinaire. Les secondes me paraissent interminables. À la moindre hésitation de mon ami, l'autre gardien prendra les choses en main et réduira notre plan à néant. Je sens deux doigts presser ma carotide puis mes côtes encaissent un coup de pied qui ponctue le braillement de Dimitri : « Ce salaud a son compte ! Conduis-les au réfectoire, je m’occupe du corps. » Ces mots pourtant effroyables me réjouissent. Dimitri est loyal et opiniâtre. Je l'imagine enregistrant dans le système informatique cette formule laconique : DÉCÈS ACCIDENTEL DU DÉTENU N°384. Je me sens tiré, soulevé et déposé avec rudesse dans l'inconfortable caisson. Quelques instants plus tard je suis abandonné dans le crématorium. Ce qui se passera ensuite est simple à deviner. Dimitri simulera mon incinération avant d'actionner l’ouverture de la trappe par où je m’enfuirai libre comme l’air qui s’engouffrera dans le conduit et m’accompagnera un temps vers ma nouvelle vie.
Il me suffit de patienter dix minutes, temps prévu pour la crémation totale d'un corps humain. D'un coup de coude, je débloque le couvercle du caisson et prends une profonde ins-piration. La douleur de ma nuque m'est presque agréable. Je m’installe allongé confortablement sur le côté droit en at-tendant l’ouverture de la trappe… Mon euphorie impatiente m’a fait perdre la notion du temps. J’ai le sentiment d’avoir at-tendu bien plus longtemps que prévu lorsque j’entends justement des pas. Dans moins d’une minute je ramperai vers la liberté dans l’étroit conduit d’évacuation.
Au bruit mécanique qui retentit, je devine Dimitri actionnant la commande libératrice. La trappe reste immobile. Un caisson échoue à mes côtés. Dimitri m’étonnera toujours, il a profité de mon idée géniale pour faire évader un deuxième détenu. Il me tarde de voir la gueule de mon compagnon de cavale. Je soulève le couvercle et découvre… le corps ensanglanté de Dimitri. Une voix retentit : « Pour deux, tu peux mettre vingt minutes ! »

Christian Doggwiller


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