Le cheval qui tournait, qui tournait…
De Christelle Falcoz



Il était une fois dans une contrée peu éloignée, une ferme entourée de prés, de grands prés verdoyants s'étendant à perte de vue et des champs immenses qui semblaient ne jamais atteindre l'horizon.
A coté de cette ferme se trouvait un enclos au milieu duquel se trouvait un piquet une chaîne et au bout de celle-ci un cheval de trait… un cheval qui tournait qui tournait…
Ce cheval n'était point beau, n'était point moche, il était simplement là pour servir son maître qui n'avait pour lui aucun reproche et s'il ne le laissait s'ébattre dans les champs, c'était seulement par crainte que celui-ci ne s'enfuit ou n'abîme les terres de ses pères et le cheval restait ainsi au milieu de l'enclos pendant les longues journées ou son maître n'avait pas besoin de lui, et il tournait il tournait…
Ses yeux brillaient en ces instants d'un éclat si particulier que tous le croyaient fou et certains même proposaient de le tuer, mais le cheval lui s'en moquait, il semblait heureux dans son enclos lorsqu'il tournait et de cela il semblait ne jamais se lasser et peu lui importait ce qui l'entourait lorsque autour de son piquet il tournait il tournait…

Souvent des enfants venaient le regarder en bordure du pré et ils s'en moquaient et ils riaient de cet animal qu'ils jugeaient borné, parfois même ils lui lançaient des pierres afin de tenter de le faire s'arrêter, mais toujours ils échouaient et même blessé et ensanglanté le cheval n'en continuait pas moins de tourner de tourner.
Un jour cependant, les enfants ne se contentèrent plus de lui jeter des pierres et lui frappant les jarrets violemment avec une barre de fer ils lui brisèrent les jambes, coupant son élan, et le cheval tomba à terre, reposant sur le flanc le regard hésitant et l'incompréhension dans ses yeux gravée, le cheval de trait tenta de se relever sur ses jambes brisées, mais il ne le put, posant alors sur le ciel et la terre un dernier regard, résigné le cheval s'abandonna et à coté de son piquet, toujours relié à lui par une chaîne désormais immobile, il mourut, et cessa ainsi pour toujours de tourner de tourner.
Les enfants autour du cheval ne s'en formalisèrent pas, et voyant qu'enfin ils avaient su faire tomber cet animal qu'ils ne comprenaient pas, ils s'égaillèrent dans les champs, reprenant innocemment leurs jeux où ils les avaient interrompus, ne se rendant pas compte que là-bas dans l'enclos, un être jamais plus ne tournerait, tournerait.

Les jours passèrent et s'écoulèrent, et l'enclos demeura vide, le piquet au milieu, la terre dégarnie à ses alentours, semblant attendre encore et toujours le cheval de trait qui la foulerait, mais rien ne venait et ce vide tourbillonnait dans les yeux d'un petit enfant, qui délaissant ses amis d'antan, se tenait en bordure du terrain et venait observer cette parcelle vierge au milieu de laquelle se tenait un piquet et autour duquel auparavant un cheval tournait, tournait.
L'enfant chaque jour revenait et ses yeux se perdaient dans le vide autour du piquet planté dans la terre aride, porté vers l'avant il entra un matin dans l'enclos puis s'approcha lentement de son centre isolé et semblant s'ennuyer, sa petite main se posa brièvement sur le piquet puis il le contourna, puis il continua à le contourner, puis il se mit à courir autour de lui et ses petits pieds résonnaient alors qu'il tournait, tournait.
Les bras écartés, le sourire béat, l'enfant se laissait griser chaque jour par le vent, aussi longtemps qu'il le pouvait, il revenait en ce lieu et prenait la place du cheval de trait et il courait, le bonheur inondant son visage, ses yeux parcourant le paysage sans le voir, ses pensées flottant bien plus loin et voyant bien plus large, il était heureux et ne se lassait jamais de tourner de tourner.

La joie qu'il éprouvait en ces instants lui semblait magique et il ne cherchait pas à l'expliquer, il la laissait simplement l'envahir sans chercher à la définir, heureux d'avoir découvert que le bonheur était si proche grâce à un simple cheval de trait, et c'est à peine si du coin de l'œil il se rendit compte un jour qu'on l'observait et que des enfants ricanaient tandis qu'il tournait, tournait.

Christelle Falcoz

www.petite-souris.net

Retour au sommaire