Le secret des amandiers
(extraits)

de Chantal Adam



Extrait 1

Quel rêve étrange, pensa-t-il, se refusant pourtant d'ouvrir les yeux pour pouvoir repartir dans ses fantasmes. Contrarié par une douloureuse pression au bas du dos comme si quelque chose lui râpait la peau, il finit par les ouvrir. Cette fois son corps n'était pas sans entrave ; nu, agenouillé sur un épais coussin de velours rouge, les mains ceinturées dans le dos, le buste droit, les jambes écartées, les parties génitales reposant sur le velours rouge, il pouvait effleurer de la tête un corps qui se tenait debout juste derrière lui.
- Bonjour, Diego. Il ne faut pas perdre contenance, mon petit. Tu vas connaître la jouissance extrême, lui souffla à l'oreille, une voix rauque, éraillé.
Il put à peine articuler un : - Mais, qui êtes-vous ?
- Quelle importance ? Quelle importance ? Pour toi, je serai le poète du Fangar.
Diego remua la tête, gauche, droite, gauche. Il n'y avait plus rien derrière lui, juste un récipient empli d'eau. Il resta seul un long moment. Son corps frémit, son pouls s'accéléra. L'angoisse l'envahit.
- Il paraît que tu n'aimes pas les femmes, Diego ? demanda la voix rauque.
Il bascula doucement la tête, sentit, de nouveau, cette présence inquiétante.
- Oui… Enfin non, bégaya-t-il.
La voix rauque prit un accent moqueur : - Je te promets qu'elle ne sera qu'un accessoire, une aide au fantasme.
L'accessoire se prénommait Gladys. Elle ne portait que de hautes bottes de latex noir. Son visage, bien qu'outrageusement maquillé, dégageait une douceur puérile. Sa longue chevelure noir jais était attachée de façon à mettre en valeur des seins franchement généreux. Elle s'accroupit face à Diego, écarta les cuisses avec conviction. Son entrejambe n'avait pro-bablement jamais connu de rasoir ou autres crèmes épilatoires et n'avait jusque là jamais laissé un mâle indifférent. Gladys était une professionnelle sans interdit. Consciente de l'homosexualité de Diego, elle avait accepté de tenir un rôle dans le scénario qui allait suivre.
Diego, impassible, se contenta de fixer le regard charbonneux qu'elle releva vers la mystérieuse personne à la voix éraillée.
- Que le rituel commence Gladys, ordonna le poète du Fangar, en tenant le jeune homme par les épaules.
Gladys se mit à lui caresser les parties génitales. Bizarrement Diego ressentit rapidement de vives sensations de plaisir. Son regard vagabondait entre les seins et le pubis de Gladys avec un désir grandissant. L'emprise croissante de la peur était liée à ce désir nouveau et il se demanda s'il n'avait pas trouvé le créneau pour s'abandonner complètement avec une femme ; un objet sexuel rabaissé, une pute.
Les effets liés à la peur s'accrurent lorsque le poète du Fangar lui serra autour du cou et de sorte qu'elle commence à l'étrangler, la lanière de cuir qui jusque-là trempait dans le récipient empli d'eau.
Il ricana.
- Certes, tu dois connaître les propriétés du cuir ? demanda-t-il. Le cuir rétrécit rapidement lorsqu'il sèche malheureusement il fait trop humide dans cette baraque. Alors je vais très lentement le resserrer autour de ton joli cou.
Plus la lanière serrait et plus la bouche de Gladys excitait son pénis de façon sophistiquée. Même si quelque part Diego décela l'intention de mort, l'ambiguïté entre plaisir et douleur l'excitait à outrance. La souffrance était d'autant plus intense qu'à deux reprises Gladys avait sciemment différé l'orgasme.
- Alors, petit, veux-tu que l'on arrête de jouer ? interrogea la voix rauque.
- N n, n o, non.
- D'accord, je resserre encore un peu la lanière.
Diego bouillonnait d'ardeur. Dans un râle affreux, il supplia Gladys : - Vi…ens.
Gladys s'exécuta.


Extrait 2

Il avala une généreuse gorgée de vin. Il se dandina gentiment. La pluie serrée claquait les vitres avec force. Il monta le son. La douce chaleur du vin l'enivrait. Alors que Brian May entamait avec une énergie sensuelle un solo de guitare terriblement efficace, un violent bonheur l'envahit et son corps s'exprima de façon plus hardie.
L'espace était électrisé de sonorités heavy métal qui allaient crescendo presque en harmonie avec les grondements du tonnerre. Transporté hors de la réalité, Show n'avait pas conscience que quelqu'un avait gravi l'escalier abrupt taillé dans la pierre. Accroupi sur la terrasse dallée de pavés beige rosé, il l'épiait, au travers de la vitre à croisillons. La musique plein les yeux, les gestes indomptés, Show se déhanchait sans raffinement de plus en plus sauvagement. Les éléments extérieurs se déchaînaient et l'orage soutenait si sensuellement la musique de Queen qu'il se caressa la poitrine, glissa une main sous son jeans. Ses doigts se crispèrent un bref moment lorsqu'un flash isola une image fugitive derrière la vitre à croisillons. Une silhouette recroquevillée à l'abri sous un caban sombre dont le capuchon recouvrait toute la tête. Show n'y vit aucun ennui. Le bellâtre de la plage était là, en quête de plaisir, pensa-t-il.
Cette idée aviva ses désirs. Il laissa, généreusement, couler le vin dans sa gorge. Alors, sans trop réfléchir, il prit la délicieuse initiative de se mettre en scène. Qu'avait-t-il à perdre ? Mercury l'épaulait. Son déhanchement se fit vulgaire. Son visage tremblait. Mercury gueulait : «Fight me sombody to love» étouffant complètement les rires singuliers qui venaient du dehors ; des sons à la fois perçants et un peu éraillés.
L'invité mystérieux se releva lentement. Il était immense, baraqué comme un boxeur. Le capuchon oscilla d'arrière en avant. Les rires se firent ricanements puis cessèrent net. Le caban sombre se rapprocha tout contre la baie. Show en traduisit que le spectateur était prêt. Il bougea son corps d'avantage, poussa d'un geste provocateur le bassin en avant et s'excita les parties génitales de ses longs doigts osseux. Alors que les nappes de claviers de Mercury installaient une ambiance dramatique, oppressante une nappe d'éclairs illumina le vantail de la baie vitrée et la main gantée du mystérieux spectateur qui décrivait de grands traits sur la vitre. Show n'y prêta pas attention, la peau en sueur, il reprenait avec son idole le refrain de ce titre jouissif. Il s'approcha de la porte et réalisa que ce dessin sur la vitre ressemblait à s'y méprendre à l'esquisse d'une potence. Son corps cessa de se tortiller, il était là, debout, immobile, le pantalon sur les chevilles, essayant de traduire le regard transperçant, haineux qui se cachait sous le caban. La vitre explosa. Show comprit que la violence contenue sous l'épais manteau de drap vert était grande mais, il ne bougea pas d'un iota. Il se répétait à voix basse :
«C'est ma vie qui s'en va ! C'est ma vie qui s'en va ! »

Queen, grandiose, s'emballa dans une surenchère de soli de guitares qui finit littéralement en apothéose, leur chant du cygne : «The show must go on. »


Extrait 3

Il n'y avait pas moins de sept personnes sur cette toiture et seul le bruit sec et répétitif du déclic d'un appareil photo rompait le silence. Alf et Ragonés se tenaient en retrait. Le chauve et Esteban aidaient le docteur Martínez. Ils débarrassèrent, à l'aide de gros pinceaux, avec une infime précaution la tête et le buste du produit blanchâtre. Les contours du visage étaient ceux d'une momie, la peau ratatinée ressemblait à du parchemin. Les orbites apparaissaient vides de leur contenu, les globes oculaires à peine visibles au fond de leur cavité.
Très concentrée, la légiste portait un réel intérêt à cette découverte aussi unique qu'insolite.
- Extraordinaire ! Les chairs sont débarrassées des corps gras, le sel a tout dissous…
Lorsqu'elle se rendit compte qu'elle se parlait à haute voix depuis un moment, elle fit un trait d'humour :
- Je crois qu'il a pris un peu trop de soleil, commissaire.
Esteban sourit.
La légiste actionna son dictaphone.
- Arrachement de la paroi nasale, perforation à la
base du crâne : l'individu a été excérébré par voie trans-ethmoïdale gauche. Une section au ras du cou de la trachée et de l'œsophage laisse supposer que la cage thoracique a été vidée des poumons. Le corps entier est affaissé, décharné, méconnaissable.
- Il est là depuis combien de temps, docteur, demanda le chauve qui avait dégagé les membres inférieurs ?
- Oh ! je dirais au moins soixante jours, Inspecteur. Regardez ! Les ongles des orteils sont aussi enrobés de cordonnet.
Un «Pourquoi ! » claqua dans son dos.
Elle haussa les épaules. - Pour éviter leur chute, pardi !
Le cadavre avait conservé intact ses organes génitaux. Le scrotum et les testicules étaient en place, le pénis non circoncis était celui d'un individu immature, il devait mesurer approximativement cinq centimètres.
Le chauve avait mille questions à poser à ce sujet mais, pour ne pas avoir l'air aussi stupide que Ragonés, il se tut. Le flanc gauche avait été entaillé de façon différente. Esteban remarqua que l'incision abdominale avait été tracée tout le long du pli de l'aine.
- Cette béance permet à la main d'accéder plus facilement aux organes. Mais, dites-moi, vous êtes très observateur, commissaire, s'étonna Martínez.
Esteban se soustrait habilement à tout commentaire, il se contenta de l'informer que les viscères du malheureux n'avaient pas été retrouvés.
Martínez pensa que les viscères avaient été remis dans la cavité abdominale. Elle se servit d'une érine pour maintenir écartées les plaies de la laparotomie. Le thorax et l'abdomen étaient bourrés de tampons et de sachets qui contenaient vraisemblablement des produits de dessiccations mais, il n'y avait aucune trace des entrailles. Le chauve nettoya la seule partie du corps encore recouverte de poudre blanche ; le bras droit. Le poignet portait un bracelet de cuir tressé auquel était suspendue une singulière breloque ; un loup serti de deux pierres fines.

« Mais ! c'est Matias, le petit vicaire ! » s'époumona Ragonés.

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