L'aquarelle bleue
(extraits)

de Chantal Adam



« Le pire, ici, c'est la vallée ; la Meuse. Un fleuve canalisé, réduit depuis plus de deux siècles à un moyen de transport pour la gloire des industries minière et sidérurgique. Les rives du fleuve sont déprimantes, elles suscitent de l'hostilité voire de l'aversion. Tout n'est que succession de hauts-fourneaux, fonderies, laminoirs, forges ; uniforme laideur des constructions, colosses de béton et d'acier, façades de briques noircies. Lorsque le ciel se charge de crachats d'épaisses fumées d'un brun-jaune à vomir, des odeurs fétides gagnent rapidement, au gré des vents, les cités ouvrières avoisinantes. Un endroit insolite où les usines s'entremêlent à un habitat d'avant-guerre en déshérence, à l'architecture cubiste de logements sociaux à bon marché qui ont mal vieilli. Les charbonnages ont fermé, la gigantesque usine de Monsieur John Cockerill agonise dans un paysage qui ne s'éclaircit pas. «La vallée conservera-t-elle toujours les stigmates de la puissance du capitalisme conquérant ? »

« Nous avions choisi de bâtir notre nouvelle demeure dans l'un des rares quartiers résidentiels de Villier, à l'ombre de cette gueule noire que je regardais depuis un long moment, m'étonnant toujours que la nature y ait si généreusement, si vite, trouvé son chemin. Cette terre rêche, authentique, je ne l'ai jamais quittée ! Peut-être parce que je lui ressemble ? Peut-être parce qu'elle fût celle où je passai mon enfance, non loin d'une petite place ombragée, d'un autre terril conique, d'un charmant coron : dans la maison d'Armand. La maison d'un grand-père qui fut mon refuge et mon guide. Le chemin que nous fîmes ensemble fut court mais plein, plein de tout. »

« Encore ces sirènes infernales. Leur son était inhabituel ; il semblait déformé et si proche, si proche…Pourquoi avais-je si mal à la tête ? Une affreuse migraine me ceinturait le crâne, mes tempes se contractaient. Couchée, en chien de fusil, je cherchai d'une main gourde mon oreiller. Il a dû tomber sur la moquette.
Pourquoi diable Jeffrey vociférait-il ainsi, je voulais dormir encore. Je voulais cet oreiller. Je dégageai ma main droite qui appuyait sur mon ventre, là où cette douleur lancinante me tenaillait. Mes doigts étaient visqueux, ils collaient les uns aux autres.
« Jeanne ! Jeanne, ouvre les yeux.»
Ma main ! Ma main était couverte de sang. Pourquoi étais-je allongée par terre ? Mon sweater était maculé et tout déchiré. »

« Dans une effervescence sans doute usuelle, les secouristes déposèrent le brancard au service des urgences. Sous l'effet des calmants, je ne ressentais presque plus la douleur, juste une brûlure intense au niveau de l'abdomen. Je flottais entre lucidité et inconscience ce qui expliquait, sans doute, que l'endroit me parut inconsistant. Une chaleur lourde amplifiait des odeurs d'éther et d'alcool, le plafond irradiait une lumière incandescente qui agressa mes paupières. Dans cet environnement inquiétant, je discernai un essaim de médecins en blouse de coton vert qui s'agitait tout autour de moi : « contusion abdominale, perfusion, transfusion, échographie… »

« - Bonjour, Inspecteur. »
Après s'être poliment inquiété de mon état de santé, il entra dans le vif du sujet.
« Pouvez-vous me parler de ce fameux dimanche, Madame ?
- Oui, oui… Je me suis levée de suite après mon mari, aux alentours de 7h30. Jeffrey était déjà sorti…le jogging dominical. Lorsque la sonnette retentit, j'étais d'humeur particulièrement sereine. Je me suis, sans méfiance malgré l'heure matinale, dirigée vers le hall. Une silhouette se profilait au travers du vitrage granuleux de la porte d'entrée. Avec une insouciance parfaitement inhabituelle, j'ouvris. L'individu portait un déguisement carnavalesque ; une large salopette blanche barbouillée de peinture, un fichu foncé laissait dépasser les oreilles roses et poilues du masque de pourceau qui recouvrait sa tête. Cet accoutrement droit sorti d'un scénario-parodie de « Scream » plus amusant qu'effrayant me fit sourire. Sourire qui se figea lorsque l'individu m'asséna un coup. La lame d'un objet contondant me perfora l'abdomen. Je remarquai, à ce moment, ses gants de jardinier en caoutchouc vert tellement épais que quand il retira la dague de mon ventre, il ne put la maintenir entre ses doigts. Elle chut et rebondit à deux reprises au sol laissant échapper un bruit métallique qui attira mon attention. Le couteau, dans sa chute, se replia ; il avait la forme d'un mammifère marin, un dauphin ! oui un dauphin… »

« Cependant lorsque le Docteur Jacobs m'affirma que j'avais été manipulée par un pervers narcissique, je ne pus lui cacher mon ignorance.
- Qu'est-ce qu'un pervers narcissique ?
- Un malade, un séducteur. L'essentiel pour ce type d'individu est de toujours conserver le pouvoir. Lorsqu'il perd le contrôle, il éprouve colère et désir de revanche.
- Et maintenant Docteur, dites-moi, existe-t-il une parade ?
- La seule solution est de rompre tout contact avec cet individu, il n'y a pas d'autre alternative. Cependant vous devez savoir qu'il n'abandonnera pas la partie sans réagir d'une manière ou d'une autre.
Intriguée, je le regardai longuement, un rictus au coin des lèvres.
- Des harcèlements téléphoniques, des filatures, faire le guet à proximité de mon domicile, de mon lieu de travail, narguer mes proches…est-ce bien là ce que vous essayer de me dire, Docteur ? »

« - Le labo n'a relevé aucune empreinte sur le couteau, l'enquête de voisinage est en cours. De votre côté, Madame, avez-vous des suspicions quant à l'identité de votre agresseur ? Qui serait susceptible de vous vouloir du mal, interrogea l'inspecteur ?
La réponse fusa : - Julien ! Julien Conrad .
- Je connais cette histoire. Vous avez à deux reprises porté plainte contre lui pour harcèlements téléphoniques. J'ai très attentivement relu les procès-verbaux. Je sais aussi, Madame, que vous avez été très lourdement affectée au point de suivre une thérapie chez le Docteur Jacobs. Croyez bien que je ne négligerai pas cette piste, je vais investiguer plus avant. «

« Il ne fallait pas être universitaire pour comprendre, vu les mystérieuses initiales, que Jeffrey, lui aussi, était sur la sellette. L'inspecteur Leroy avait-il prêté foi à ma déposition ? N'avais-je été suffisamment persuasive pour disculper mon mari ? Jeffrey fut, évidemment, outragé de mes infidélités. Il n'avait pas d'alibi et un mobile avéré : la jalousie, la vengeance. Mais, même s'il dut s'abandonner à la colère, subir l'influence de Némésis, son courroux n'aurait pu m'affecter d'aucune manière. Comment allais-je pouvoir convaincre ce policier incrédule que même si d'obsédantes pensées tourmentaient le sommeil de Jeffrey, il ne m'avait conservé rancune. »


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