Lot d'heures du métro
de Céline Debay



Il est 19h09, station Saint-Michel. Le métro trimballe encore sa charge quotidienne d'hommes et de femmes, d'enfants et de vieillards, de cadres administratifs et de chômeurs, de rêveurs paisibles et de maniaco-dépressifs survoltés, de chanteurs au sourire ensoleillé et de râleurs invétérés. Parmi cette foule hétérogène, elle est là, assise, le regard dans le vide, les yeux fixés vers le sol. Xavier ne peut s'empêcher de la remarquer tant son être dégage une telle douceur. Elle est là, songeuse. Elle est belle, très belle, et elle sent bon. Son parfum est un doux mélange de sucre et de poivre, le genre de senteur qui évoque les soirs d'été où l'on écoute le fracas des vagues sur les rochers en buvant de la sangria sur le sable encore chaud. Son parfum se diffuse dans le wagon au milieu des odeurs répugnantes de crasse, de sueur, de tabac froid, d'urine et d'excréments, comme un îlot de pureté au milieu des égouts. Elle a environ trente cinq ans, les cheveux noirs mi-longs, des yeux qui vous obligent à regarder ailleurs, des mains d'une finesse et d'une délicatesse indescriptibles. Dans quelques stations, elle descendra du métro et se dirigera sans doute vers son petit appartement, un deux pièces où personne ne l'attend. Elle posera son sac, enlèvera son manteau, ouvrira son courrier, s'assoira sur le canapé en poussant un soupir de soulagement, se fera couler un bain dans lequel elle se glissera délicatement. Une fois dans l'eau, apaisée et à l'abri des agressions extérieures tel un fœtus dans le liquide amniotique, elle se remémorera sa journée, en particulier le ton méprisant de son directeur et l'énergie qu'elle dépense pour cette maudite entreprise de transport qu'elle rêverait de quitter pour un emploi dans lequel elle serait davantage reconnue. Ensuite elle préparera son repas : salade verte - jambon - soupe de légumes - yaourt, vu qu'elle essaye de perdre les trois kilos qu'elle a pris à Noël chez sa tante Agnès qui continue à lui parler comme si elle avait quatre ans et qui voudrait bien la voir mariée à un médecin généraliste. Après dîner, elle s'allongera sur son canapé et regardera une émission sur le thème de l'amour au travail, songeant que ça n'est pas à elle que ça risque d'arriver. Elle se couchera vers minuit, seule sous sa couette, s'endormira sur le ventre, ses mains si fines et si belles enfouies sous l'oreiller. Elle rêvera qu'un chat à deux têtes lui apprend à voler et que son directeur lui passe un savon pour un dossier rendu en retard. Station Richard Lenoir. Les uns se bousculent pour descendre, les autres pour monter. Un couple de jeunes gens s'embrasse sans aucune retenue et sans faire cas du monde qui les entoure. Une petite fille les désigne du doigt en tirant sa mère par la manche pour lui demander s'ils vont faire l'amour. La mère la gifle en lui répondant qu'il ne faut pas dire de telles choses. Xavier ne cesse de regarder la belle inconnue en se disant qu'une fille comme elle ne doit sûrement pas être célibataire, que ça n'est pas possible, d'autant qu'elle porte une bague à l'annulaire gauche, et même si cela ne prouve rien, Xavier pense qu'elle a forcément quelqu'un dans sa vie. Elle descendra dans quelques stations, sortira du métro, passera chez la nourrice récupérer Arthur, le petit dernier qui vient d'avoir un an. Elle gagnera ensuite l'appartement familial - un coquet six pièces - où l'attendent son mari Jean-Marc, ingénieur informatique, et Léa, leur fille de cinq ans. Jean-Marc aura commencé à donner le bain à Léa, mis le couvert et fait réchauffer le délicieux bœuf bourguignon que la belle inconnue aura concocté la veille. Ils passeront ensuite à table, Jean-Marc parlera du dernier logiciel de traitement de documents numériques, la belle pestera sur le compte du nouveau directeur commercial qui ne sait pas diriger une équipe et dont les cravates sont le comble du mauvais goût, Léa racontera qu'à l'école un petit garçon de sa classe a pleuré parce qu'un grand lui a volé le goûter que sa maman lui avait préparé, Arthur tapera à pleines mains dans son assiette de façon à éclabousser volontairement son entourage. Puis ils iront coucher les enfants, elle fera la vaisselle pendant qu'il étendra le linge, ils regarderont la fin de l'émission sur l'adoption, se demanderont s'ils sont de bons parents, parleront de la journée du lendemain, de la voiture qu'il faut faire réviser et de la nourrice d'Arthur qu'il faut penser à régler, puis ils iront se coucher. Elle s'endormira tout contre lui, sereine, heureuse. Elle rêvera que Léa est agrégée d'histoire géographie et qu'Arthur parle dix-sept langues. Arrêt République. La belle inconnue se lève, réajuste son sac sur l'épaule, jette un regard rapide sur les gens qui l'entourent sans même remarquer la présence de Xavier qui ne l'a pas quittée du regard depuis l'instant où il est monté dans le wagon. Elle descend d'un pas décidé, puis se dirige vers la sortie. Xavier, qui descend deux stations plus loin, la suit du regard jusqu'à ce que sa vue l'y autorise. Elle emprunte l'escalier et disparaît à la manière d'une artiste quittant la scène pour rejoindre les coulisses lorsque le spectacle est terminé. Dans un bruit à la fois grave et aigu, le métro repart, comme un rapace ayant déposé son trophée dans son repaire et s'en allant chasser d'autres proies.
Comme à son habitude quand il rentre chez lui après une journée de travail, Xavier se sert un verre de bière. Il se sert un verre et le lève comme s'il avait l'intention de trinquer avec un ami imaginaire. Il lève son verre à l'humanité en général et aux animaux en particulier, à cette fillette giflée par sa mère parce qu'elle avait osé parler d'amour, aux enfants conçus aujourd'hui et qui naîtront dans neuf mois, à la clocharde de la station Bastille qui passera la nuit dans ses cartons avec pour seule compagnie sa bouteille de vin en plastique, au chanteur du métro que la misère quotidienne n'empêche pas de sourire, à tous les morts enterrés aujourd'hui et à ceux qui seront enterrés demain, aux petits garçons que le vol du goûter aura plongés dans un profond chagrin, aux instituteurs qui trouveront les mots justes pour les réconforter, à la belle inconnue du métro dont il ne connaîtra jamais que l'aspect extérieur. Il lève son verre au monde entier.


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