Le virus et le poing
de Cécile Morisot



Ca se bouscule dans la cour. Tous ces insectes remuants, grouillant, toutes ces larves défiant les lois de la stupidité sont stupéfiant. Un coup de cloches, et c’est le branle bas de combat. En rang par deux devant le numéro de chaque classe, sous le préau. En rang par affinités, les idiots avec les idiots, les crétins avec les crétins. Moi, au milieu, seule. Anesthésiée. Sonnée. Matraquée par la tohu-bohu qui ne me laisse d’autres choix que de suivre le mouvement. Une andouille parmi des cervelles de moineaux, de porcs, de veaux, de thon.
Deuxième sonnerie. Les retardataires accourent. Les femelles, fières, minaudant à qui mieux mieux, les mâles, viriles, forts et imbus de leurs personnes. L’un des couples a perdu sa virginité dans les toilettes, en 5 minutes. Il était temps, à 14 ans passé. Ils étaient tout de même sérieusement en retard sur le calendrier sexuel de leurs congénères, et faisaient figure de tâches. Mais bon, le rattrapage est fait. Maman truie fera de futures belles portées tout aussi ragoûtantes et débiles que les originaux, que papa verrat pourra instruire sur les stades, en avalant force coca, hot dog et hamburger, tout en criant les insanités communes à leurs espèces. Tout est rentré dans l’ordre, donc.
Troisième sonnerie. Tout le monde est la. Ca continue à se marcher sur les pieds ; l’espace vitale, vous comprenez ! Une foule de grognements, mugissements, braiments... s’échappent de la masse. Le bloc des individus n’est plus qu’un. L’amas d’imbéciles multiples ne forme plus qu’une seule entité, un seul corps, une seule consistance. Mais un virus est installé en son milieu. Il est la, ce fichu virus. Il dérange. Il s’interroge : « mais qu’est ce que je fais là, moi ? C’est pas ma place, mais où alors, où ? » On ne l’aime pas ce virus. Personne ne l’accepte, nul ne le supporte. On voudrait le voir disparaître. Mais il s’accroche, le virus, il est tenace. Il n’a pas le choix, le virus. Ses parents, ses profs, ses proches lui répètent bien assez souvent qu’il est obliger d’y passer, de rester, de tenir. Alors il se retient le virus. Il se retient pour ne pas déclarer forfait, pour ne pas se retirer de ce corps qui ne le veut pas. Il se retient pour ne pas activer l’autodestruction de son propre système planétaire. Il se retient, encore et toujours. Il se dit qu’il faut vivre, que la vie est belle. Mais il ne voit pas sa beauté. Peut être qu’il est aveugle le virus. Peut être. Il ne voit pas la beauté car il ne peut y avoir de beauté dans la guerre. Cette guerre qu’il mène contre la cohorte harcelante des globules blancs, cette guerre qui le touche plus qu’il ne voudrait, cette guerre qui l’affaiblit de jour en jour, cette guerre qu’il est le seul à savoir mener. Il est malheureux le virus. Mais personne ne le sait. Il ne veut pas. Il a assez de faiblesses devant lesquelles ses boucliers ont sautés. Il ne leur donnera pas celle-ci. Alors il se tait, le virus. Il pleur dans son coin, seul. Il pleur quand la bataille est fini, et qu’une fois de plus, la victoire est au corps. Il pleur en silence dans sa tête, il verse les larmes de ses désillusions, il laisse s’épancher les lambeaux de son âme blessée.
La déchirure est profonde, elle atteint le noyau de l’univers. Le virus n’est plus dans le corps, désormais. Il est la haut, quelque part dans les étoiles, sur la queue d’une comète. Il a rejoint sa vérité. Il respire la plénitude du bonheur. Si les autres savaient… Une antre de douceur, d’irradiations intenses et jouissives de douceurs sereines. La comète est brutalement percutée par un météore fou. Secoué, le virus hoquette un cri de protestation. Et le coup part. Un poing fermé rebondi sur la figure du virus. Ses muscles faciaux se contractent, endoloris ; la meurtrissure se répercute de noyaux en noyaux, elle résonne maintenant dans tout son être. Le virus a mal. Il a mal de souffrir sans comprendre.
Tout est calme maintenant, autour de lui. Les murs salis de la classe ont remplacées la lumière des étoiles. Il guette le professeur de math, celui qui a tout vu. Le témoin. Mais rien n’est dit. On parle de Pythagore, de racine au carré et de pi. Alors la haine prend le virus. La haine l’habite, l’inonde, l’apaise de sa chaleur étouffante.
Lui qui grelottait de peur et d’incompréhension, le voici qui brûle de colère et de mépris. Le cours aura duré une heure. Il n’aura pas été long. Il aura été puissant, instructif et dévastateur. Son respect des autres est mort pendant ce cours. Il aura suffit d’une brute et d’un témoin muet pour ça. Deux individus auront sufis pour lui dessiller les yeux, et lui faire comprendre la plus grosse bêtise proférée par Rousseau, cet âne profondément humaniste. Non, l’Homme n’est pas naturellement bon. L’Homme est tout au plus un animal pittoresque et évolué. Suffisamment pour détruire par simple plaisir et désir. Mais insuffisamment pour comprendre que chacune des ses actions entraînent forcement des conséquences, aussi infime soient elles. L’effet papillon…
Alors le virus se jure de ne plus jamais croire en eux. Il le veut de toutes ses forces, de toute la puissance de sa pauvre âme. Il jouera avec eux, désormais. Ils ne seront plus que des jouets dérisoires dans la main du maître. Il sera le maître. Eux le cancrelats. Il se jure de les écraser de sa toute puissance. De les piétiner. Les dépersonnaliser. Aucun d’eux n’aura le droit à une identité, à une reconnaissance propre en tant qu’individus, tous, ils seront anonymes. Il les méprise, le virus. Il méprise cette futilité, cet infantilisme qu’il perçoit en eux. Il se dit qu’il n’aura pas beaucoup d’effort à faire. Le troupeau qu’ils forment leur enlève déjà toute personnalité, leur interdisant de découvrir leur originalité personnelle aux yeux des autres. Ils n’ont déjà plus d’existence individuelle à ses yeux. Ils forment la masse haie de ses contemporains. Alors il jubile le virus. Pour la première fois depuis longtemps, il se sent supérieur à eux. Car lui, il pense. Il possède ce qu’eux n’ont pas : une pensée réfléchie, construite et intelligente, une pensée qui ne dépend que de lui seul, pas des autres, jamais.
A la fin du cours, le virus avait gagné. Le corps aurait put le détruire. Il l’avait rendu immortel. Bien sur, il continuera a avoir mal, a ne pas comprendre ce qui l’entoure, à s’éreinter dans la quête de réponses hypothétiques. Mais malgré celà, il sait qu’il ne tentera plus de s’autodétruire, car il a trouvé un but : la vengeance. Celle qui lui fera oublier toutes les humiliations, les coups, les insultes, le quotidien. Un jour, les rôles seront inversés. Il sera adulé par ces milliers, ces millions de larves lobotomisées qui forment les peuples. Et lui continueras à les mépriser. Parce que les pantins, ça ne méritent aucun respect. De temps en temps, on leur jette un bout de papier griffonné en pâture, pour lequel ils sont heureux de se battre. Ca leur suffit, et c’est tellement risible, cette petitesse dévoilée dans la quête perpétuelle d’idole. Incapable de concevoir qu’ils puissent exister par eux-mêmes, ils se projettent dans les autres, jusqu'à devenir fanatiques de ces autres. Même un chien se trouve moins servile que ça.


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