Silence, on tourne… une page
De Cazorla Christophe



Augusta ferma les yeux et se concentra sur les bruits autour d’elle si caractéristiques. Les murmures, les odeurs, chaque parcelle de sa peau acceptait ces offrandes avec sérénité et plaisir. Le doux son émanant de la salle de projection ; ce cliquetis unique, cette infime vibration. Elle respira d’abord doucement puis se laissa gagner complètement par les senteurs des vieux fauteuils qui lui rappelaient tant de souvenirs. Qui disait que les lieux n’avaient pas d’âme, pas de mémoire ?
47 années à côtoyer cette salle l’avaient convaincu du contraire. Il lui semblait parfois, alors que l’obscurité étreignait la salle, entendre les répliques célèbres qui avaient entourés son enfance. Elle sourit puis ouvrit les yeux. Le petit carré magique clignotait au dessus d’elle, tel un stroboscope familier. Devant elle l’écran s’animait entraînant la montée de nombreuses sensations. Elle avait ri, pleuré, tremblé devant les multitudes d’images qui s’étaient succédées au fil des ans. Pablo, le projectionniste ajustait les symphonies visuelles, les films immortels tel un chef d’orchestre.
Augusta sentit ses poils se hérisser. Etait-ce dû à la climatisation installée quelques années auparavant ? Elle en doutait. L’émotion en était la cause. Elle s’enfonça plus profondément dans son fauteuil et ferma les yeux. Elle plongea dans le passé :

1967 :
- Alors ma rainette, ça ta plu ?
- C’était génial papa !
Augusta, 5 ans, allongée dans son lit, regardait son père comme s’il était dieu en personne. On était samedi soir et elle avait vu la séance de 20h00. Pour la première fois de sa petite vie, du moins s’en souvenait-elle, elle avait vu un film sur écran géant. Et pas n’importe quel écran ! Celui du Majestueux, le cinéma qui appartenait à Louis, son père.
- Dis-moi ce que tu as ressenti.
- Ben, je sais pas trop, j’suis trop petite !
- Mais non, réfléchit bien. Si tu cherches, tu trouveras les mots qui décriront ce qu’il se passe ici, dans ton petit cœur. Tu sais, le cinéma c’est un peu comme si tu touchais le bonheur du bout des doigts. Tellement de sensations t’envahissent ! Regarde-moi !!! Je suis tombé amoureux des salles obscures…
- J’ai pas tout compris ce que t’as dit papa !
- C’est normal, je m’emballe un peu trop ! Dis-moi juste ce que tu as ressenti ma rainette.
C’était le surnom qu’il lui avait donné. Elle ne savait pas ce qu’était une rainette et lui avait posé la question. Il lui avait expliqué que l’animal était de la famille des grenouilles. Finalement, elle avait convenu que c’était plus joli que s’il l’avait appelé « ma grenouille ».
Augusta hésitait, la mine perplexe, à la recherche des mots.
- Euh, c’était un joli dessin aminé…Y’avait plein de chansons, de danses. Le petit garçon…Mo… comment il s’appelait déjà ?
- Mowgli.
- Ah oui, Mouli, il est très copain avec l’ours et aussi avec le gros chat noir….
- Bagheera.
- Ouiiii ! Il est beau Aguera et très gentil, pas le vilain serpent qui roule des yeux. Le début c’est triste parce que Mouli il a pas de parent, il est tout seul dans la forêt. Mais les animaux vont s’occuper de lui. Ah, y a aussi l’autre gros chat méchant…
- C’est un tigre. Il s’appelle Shere Khan.
- Ils sont durs les noms, j’arrive pas à les dire ! En tout cas, à la fin Mouli, il part avec la petite fille et laisse ses copains derrière lui. Ca aussi c’est triste !!!
- Oui c’est triste mais finalement, c’est une bonne chose que Mowgli reparte avec les siens ; c’est un homme, pas un animal.
- Mmmmoui !
Augusta commençait doucement à dériver vers le sommeil. Louis se pencha et embrassa sa fille en se disant qu’elle n’oublierait pas de sitôt cette soirée. Il ferma la porte de la chambre laissant Augusta avec ses images plein la tête.

Le papier bleu ciel de la chambre d’enfant s’estompa, comme sous l’effet de la magie, faisant place à la moquette murale de la salle de cinéma. Augusta était revenue en 2005. Elle soupira et son esprit continua à vagabonder. Elle ne pouvait retenir cette douce promenade dans le passé. De nombreux évènements se pressaient dans son esprit. Elle s’abandonna, non sans une certaine appréhension.

1972 : Augusta se réveilla en sursaut. Elle s’assit dans son lit et attendit que son cœur se remette de ses émotions. Le cauchemar s’effaça peu à peu. Elle se leva en catimini et se glissa hors de sa chambre. Elle ne voulait pas se recoucher tout de suite. Elle s’avança, faisant craquer le plancher sous ses pieds, et jeta un œil au dessus de la rambarde de l’étage. Il y avait de la lumière en bas, dans la salle à manger. Elle descendit silencieusement et pénétra dans la pièce allumée. Louis s’évertuait à maintenir le feu de la cheminée. Toujours dos à sa fille, il tendit le bras et désigna le fauteuil en cuir qui trônait devant l’âtre.
- Assieds-toi près du feu ma rainette, tu vas prendre froid.
Comment avait-il pu l’entendre alors qu’elle avait été si discrète ? Augusta se posa furtivement la question. Cela faisait partie du mystère qu’exerçait le père sur sa fille.
- Tu as fait un mauvais rêve ?
- Oui, mais ça va mieux maintenant. Raconte-moi une histoire papa.
Louis tira l’autre fauteuil et se rapprocha de sa fille. Il se pencha et plissa les yeux.
- Il était une fois un homme qui bouleversa le monde. Enfin, pas lui, mais plutôt ses enfants. Ses deux garçons plus précisément. Ils s’appelaient Louis et Auguste nées en 1854 et 1862. Tu vois, ça ne date pas d’aujourd’hui ! Bref, devenus grand, et après avoir obtenus tous deux des diplômes en chimie et physique, ils décidèrent de travailler dans le même domaine que leur père Antoine : la photographie. Ils travaillaient dur et finirent par perfectionner les techniques de la photographie couleur. Mais ce n’est pas vraiment ce qui les rendit célèbres. Un jour, après des mois et des mois de recherche, ils mirent au point une chose extraordinaire : le cinématographe. Et c’est le 13 février 1895 que l’ancêtre du cinéma vu le jour et fut breveté par les frères Lumières. Deux hommes qui entrèrent dans l’histoire…
Louis se tut, les yeux brillants.
- Ouah ! Elle est extra ton histoire ! Comment tu dis qu’ils s’appelaient ces deux frères papa ?
- Louis et Auguste Lumière.
Augusta fronça les sourcils, puis une lueur de compréhension illumina son visage.
- Mais… ces deux prénoms…
- Et oui, c’est en hommage à ces deux hommes que mes parents ont choisi mon prénom. Avec maman, nous avons de notre coté choisi celui du deuxième frère et nous l’avons féminisé.
- Augusta !
- Parfaitement ! Il te va si bien.

Le ronronnement du projecteur cessa. Augusta sortit de sa torpeur et leva les yeux vers la salle de projection. Pablo remettait en place une nouvelle bobine. Quelques minutes passèrent. Augusta se cala de nouveau dans son siège et cru presque sentir les accoudoirs du fauteuil familial. La lueur du feu de l’ancienne cheminée brillait dans ses yeux : le souvenir de cette nuit avec son père était intact. Sans prévenir, les images de son enfance revinrent les unes après les autres. Elle essuya une larme qui naissait au creux de l’œil et ferma de nouveau les yeux. Le ronronnement avait repris dans la salle : battement de cœur familier.

1978 : Augusta a 16 ans. Son cœur est sur le point d’exploser. Elle sent la présence intimidante de Gérald à ses côtés. Grease passe sur l’écran géant. Un film qu’ils ont vus tous deux déjà trois fois. C’est dans cette obscurité feutrée qu’elle recevra son premier baiser. Et pas n’importe lequel ; le baiser de celui qui allait devenir son époux.

Les années filaient dans son esprit occultant totalement l’image sur l’écran géant. Comme si Pablo projetait le film de la vie d’Augusta.

1984 : C’est dans la salle du Majestueux qu’Augusta s’était réfugiée pour taire sa peine. Louis s’était éteint laissant derrière lui un vide immense. A 22 ans, Augusta avait l’impression qu’une partie d’elle-même avait disparue. La rainette avait été amputée de ses deux pattes arrière. Celles qui lui permettaient de bondir vers l’avant, vers la vie. Elle repensait à cette complicité avec son père. Aux jeux qu’ils avaient élaborés. Nombres d’entres eux étaient basés sur le Cinéma. Qui avait joué dans tel film, en quelle année, qui était le réalisateur, quelles récompenses, etc. Augusta était devenu experte en ce domaine. Tant et si bien qu’elle suivait des études cinématographiques dans lesquelles elle excellait. Louis avait de plus en plus de mal à la coller. Quand ils ne jouaient pas, ils passaient des temps infinis dans la grande salle du Majestueux, au grand dam de sa mère qui ne comprenait pas toujours cette passion commune. Augusta aimait ce cinéma qui proposait des films d’art et d’essai, des rediffusions de vieux films : par thèmes, par acteurs, par réalisateurs…
Elle se revoyait avec son père, toujours à la recherche de questions pièges :
- A toi de découvrir un film, disait-il. C’est un film de David Lean, avec Omar Sharif, Julie Christie, Géraldine Chaplin. Film épique…
- Docteur Jivago, 1966.
- Presque ! 1965. Bon un autre plus facile. Film de John Huston avec Humphrey Bogart et Mary Astor. C’est un Pol…
- Le Faucon Maltais, 1943 !

- Pardon ?
Pablo avait jeté un regard en direction de la salle et s’adressait à Augusta. Le silence régnait et elle compris qu’elle avait répondu à voix haute.
- Rien Pablo, je pensais tout haut.
- Je remets un film ?
- Non, merci. Vous pouvez rentrer chez vous, je fermerais.
- D’accord. Ca va aller ?
- Oui, oui ça ira.
- Bon, ben bonne soirée Augusta.
- Bonne soirée Pablo et merci. Merci pour tout.
- Oh, ç’était un vrai plaisir, vraiment !
Augusta se retrouva seule dans la semi pénombre. Les spots disséminés dans la travée centrale et sur les marches constituaient l’unique lumière restante. Devant l’écran vierge, Augusta sentit son cœur se serrer. Que de souvenirs dans ce cinéma ! Que de mémoire en ces lieux ! A la mort de son père, elle avait décidé d’arrêter ses études et d’aider sa mère à la gestion du Majestueux. Viviane n’aurait pas eut la force de poursuivre le rêve de son mari. Seule, la perspective lui avait parut insurmontable. Augusta avait donc pris la relève à bras le corps. Certain la disait tout aussi passionnée que son père. Elle ne rechignait pas devant la tâche. Elle ne laissait pas transparaître les difficultés et se battait chaque jour pour maintenir le Majestueux à flot. La vie des cinémas de quartier était difficile ; La concurrence au fil des ans plus rude. L’apparition de grande structure, de grandes « firmes cinématographique » affaiblissait les plus petits. Les années étaient passées, le cinéma avait pérennisé. Certes au prix de nombreuses privations, d’efforts constants. Jusqu’à l’année précédente…

Augusta se leva avec regret. Le fauteuil grinça en se refermant lentement. Encore un bruit caractéristique… Elle parvint à l’entrée de la salle, coupa la lumière sans se retourner et se dirigea vers la sortie. Dehors, une nuit fraîche et étoilée l’accueillit. Elle frissonna pour la centième fois aujourd’hui. Elle leva les yeux vers les grandes lettres éteintes du cinéma familial qui semblait tirer son ultime révérence. Augusta abaissa, pour la dernière fois, le grillage de fer. Elle évita du regard le panneau qui indiquait la fermeture définitive, ferma à clef et, d’un pas lourd, disparu dans la nuit.


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