Promenons-nous
De Cazorla Christophe



Le bruit strident de la craie sur le tableau noir le sortit d’une somnolence coutumière à cette heure de la matinée. Il ne s’était jamais habitué à être complètement opérationnel avant au moins 9h30. Soit, toujours une heure après le début des cours. Cette malencontreuse manie lui avait souvent attiré les foudres de ses professeurs qui semblaient vouloir leurs élèves à 100% de leur capacité dès l’entrée en salle de classe. Difficile challenge pour quelqu’un qui avait, au réveil, l’impression d’avoir des feuilles d’acier en guise de paupières. Pour lui, à défaut d’être optimum tôt le matin, la lutte commençait déjà chaque jour : être à l’heure au lycée. Pour ce faire il n’avait pas lésiné sur les moyens : un réveil qui sonnait toutes les dix minutes ainsi que sa montre à quartz possédant cinq sonneries se déclenchant à intervalle de cinq minutes. Enfin, dernier rempart en cas d’échec de l’électronique, la chère maman qui ne manquait jamais de venir le houspiller dans sa chambre : Debout, tu vas être en retard !
- Pssst, pssst, Jérôme !
L’appel sortit à nouveau de sa rêverie. Il tourna la tête. François l’interpellait, un sourire clément sur les lèvres.
- Alors Jem, pas encore revenu sur terre ?
- Je descends, je descends doucement !
- Et là, t’es à quelle altitude ?
Ca c’était Karim qui prenait la relève.
- Au plus bas, rétorqua-t-il. Toujours très bas quand je te vois d’aussi bonne heure !
Les trois garçons pouffèrent presque à l’unisson.
- T’es au courant pour hier soir ? Demanda François.
- Non, qu’est ce qui…
- Messieurs s’il vous plaît, au travail ! !
La voix de Monsieur Corte venait de tonner dans la salle. Karim jeta un regard malicieux à Jérôme et fit un mouvement circulaire du doigt autour de sa montre pour dire qu’ils en parleraient à la pause.


- Alors, qu’est-ce que j’ai raté ?
Les trois garçons s’étaient retrouvés au fond de la cour, près du terrain de sport. Ils se réunissaient toujours en dessous du porche des anciens préfabriqués qui tenaient lieu de salle de cours. Ces salles étaient inutilisées depuis des années, ce qui leur offrait un lieu tranquille pour papoter les moments de libre. Envahies d’herbes hautes les quelques marches de l’entrée leur permettaient, une fois assis, de rester quasi invisible des autres élèves.
- C’est pas vrai, sermonna François, tu vis sur une autre planète ou quoi ! Ca fait la une des infos depuis ce matin. Ta mère t’en a pas parlé ?
- Oh ma mère, le seul intérêt qu’elle me porte, c’est le plaisir qu’elle prend le matin quand elle me réveille ! Pour le reste… Je la vois maxi deux fois par jour ; et encore, si je ne suis pas couché quand elle rentre de ses virées nocturnes !
- Qu’est-ce qu’elle fait à sortir tous les soirs comme ça ?
- J’en sais rien, elle cherche l’âme sœur probablement ! Des âmes sœurs qui se transforment le plus souvent en courant d’air au lever du soleil… Elle ne tombe que sur ce genre de type, un peu comme des loups-garous de la galipette… une fois le levé du soleil, piouf, ils disparaissent. !
Un voile sombre sembla tomber sur les yeux de Jérôme. Une tristesse retenue que ses deux copains commençaient à connaître. François et Karim se regardèrent et attendirent. Le silence ne dura que quelques secondes, comme à l’accoutumé.
- Bon alors, repris Jérôme, arrêtez ce faux suspense et dites-moi ce que je suis le seul à ignorer !
- Un cadavre a encore été retrouvé au bois Dubreuil.
- Merde, s’écria Jérôme, connu ?
Karim continua.
- Ouais, tu sais le vieux briscard qui tient la brocante rue Stendhal, enfin, qui tenait la brocante.
- Le vieux Zéphyr ?
- Lui même ! Je ne me souviens jamais de son prénom. C’est le chien du docteur Leroy qui l’a débusqué. Dégueu y paraît… de la vrai soupe de Zéphyr…
- Ca va Karim, évite ce genre de détails !
François paraissait cependant excité par le récit et parlait avec frénésie :
- Tu te rends compte, c’est le troisième mort en six jours ! Moi qui pensais que le seul danger dans notre bled, c’était de croiser la femme du dirlo dans une ruelle sombre !
Cette fois les rires fusèrent sans retenue.
- N’empêche, c’est quand même flippant cette histoire !
Karim roulait des yeux comme pour accentuer une terreur non feinte.
- Mon père dit qu’il y a un malade qui rôde dans les bois ; et si t’as le malheur de te trouver là…couic, il t’égorge !
- Tu parles Charles, il te dit ça surtout pour te faire peur !
- Ben c’est réussi ! ! ! A chaque fois que je dois passer près du bois Dubreuil, je fais un détour de dix minutes. Rien que pour l’éviter ! !
- Y’a une chose en tout cas que tu ne pourras pas éviter, susurra Jérôme d’un air conspirateur.
Les deux autres garçons se penchèrent, aux aguets.
- C’est ça !
La sonnerie retentit dans la cour, invitant les élèves à regagner leur classe.
- OK, on en reparle à la sortie, dit François en se levant.
- Ca marche !
- No problémo, rendez-vous comme d’habitude.
Ils quittèrent tous trois leur planque d’un pas léger.


Le réverbère grésilla, comme s’il allait s’éteindre, puis finit par reprendre une intensité normale. Le rideau tiré de la cuisine laissait entrevoir la route, au premier plan et le bois Dubreuil derrière. Paul Litter poussa davantage le rideau et contempla la pénombre au-delà des lampadaires. Le vent faisait danser les feuilles et l’on entendait le carillon de la voisine, madame Ribaux. Paul rinça le verre et l’assiette présents dans l’évier et les disposa sur l’égouttoir. Il jeta de nouveau un œil furtif vers l’extérieur. Il avait cru apercevoir une silhouette dans le bois.
- Bah, pensa t-il, on devient tous parano dans cette ville !
Il scruta encore, le torse penché au-dessus de l’évier. Rien. Pas d’autres mouvements que ceux des arbres qui tanguaient. Il haussa les épaules et se dirigea vers la salle à manger. On jouait Présidio à la télévision ce soir. Il l’avait déjà vu deux fois mais, en tant que militaire à la retraite, il ne pouvait résister au plaisir de revoir Sean Connery en colonel expérimenté. Dehors, le carillon tinta à nouveau.


Jérôme coupa la radio alors que Marvin Gaye chantait de sa voix suave. Il avait entendu du bruit dans l’allée. Il prêta l’oreille. Deux claquements de portière confirmèrent ses soupçons : sa mère venait de rentrer. Il regarda son radio réveil et constata qu’il était près d’une heure du matin. Il éteignit la lumière et attendit dans le noir. Il voulait éviter la confrontation maternelle. D’autant que sa mère ne semblait pas seule. Au bout de quelques minutes la porte d’entrée s’ouvrit. Jérôme sut alors que sa mère avait du boire plus que de coutume. Dans pareil cas, elle avait déjà mit plus de cinq minutes pour faire jouer la serrure. Il l’imaginait bien derrière la porte, l’œil hagard et la langue pendante, se battant avec chaque clef du trousseau. La lumière du couloir filtra sous sa porte. Jérôme entendit le rire d’un homme suivi d’un « chut » autoritaire de Marie ponctué néanmoins d’un gloussement peu discret. Après quelques minutes, une porte grinça et le silence revint. Jérôme soupira. Certains soirs comme celui-ci, sa mère ne se donnait même plus la peine d’offrir un dernier verre à son invité dans le salon. L’entrevue se poursuivait directement dans la chambre à coucher… Un gain de temps quand on connaissait les vertus dés-inhibitrices de l’alcool.
Jérôme fouilla son chevet et attrapa sa clé USB. Il vissa les écouteurs dans les oreilles et enclencha la musique. Il ferma les yeux et repensa à la discussion qu’il avait eut quelques heures plus tôt. François et Karim l’avaient attendu après la sortie du lycée sur le vieux cours de tennis abandonné. Le grand grillage qui contournait le terrain était toujours debout et la porte d’accès définitivement cadenassée. Il fallait donc se glisser dans un trou, préalablement agrandit, pour accéder au cours. Jérôme s’était faufilé dans l’ouverture, y laissant au passage quelques cheveux. Ses deux acolytes l’avaient accueilli en braillant.
- Alors, t’en as mis du temps, ça fait déjà un quart d’heure qu’on est là !
- Ca va, j’ai une excuse en béton !

Un paquet de crackers était apparu dans ses mains.
- J’ai fais un petit détour pour apporter de quoi grignoter. Je déteste jouer au tennis le ventre vide !
Content de sa blague, Jérôme avait regardé François le sourcil levé.
- T’inquiète pas, moi aussi j’ai du ravitaillement. Et une bouteille de Sprite, une !
- Karim ?
- Ouais, j’ai les bonbons qui vont avec ! On est vraiment des ados attardés. On se gave de bonbons et de Sprite.
- Et de Crackers !
- Une vraie brochette de crétins oui !
Sur ces paroles, ils s’étaient installés autour de leur butin alimentaire. Jérôme avait lancé le débat.
- Vous qui savez tout, la police a des indices sur l’identité du tueur ?
- Non apparemment ils pataugent complètement. Aucun indice, aucun suspect, que dalle !
- Surtout qu’ils sont confrontés à un autre problème !
- Lequel ?
- Le jeu très à la mode depuis deux jours.
- Ah oui, tu veux parler de la nouvelle tendance « frayeur by night » ! L’idée de base est on ne peux plus simpliste : roder autour du bois la nuit venue pour voir si t’as le cran d’y rester quelques minutes !
- Voire d’y pénétrer ! ! !
- Faut être cinglé non ! Moi qui vais jusqu’à faire un détour de dix minutes pour pas…
- On sait ! S’étaient écriés François et Jérôme en cœur.
Jérôme sourit dans le noir à la pensée du fou rire qui avait suivi. Il se tourna et remonta le drap sur son menton. Deux minutes plus tard il dormait profondément.


L’homme s’appuya contre un arbre pour reprendre sa respiration. Ca et là, les hautes herbes et les fougères rendaient l’avancée difficile. Il s’était écarté du sentier pour les sous bois moins praticables. Quelque part dans les hauteurs un oiseau accentuait sa parade amoureuse. L’homme s’essuya le front d’un revers de main et reprit sa route. Il regarda le ciel et constata qu’à cet endroit la densité des arbres freinait considérablement les rayons du soleil. Il regarda sa montre : 15h30.
- C’est assez agréable en pleine journée mais ça doit être autre chose au milieu de la nuit, pensa-t-il.
Il crapahuta encore un moment et parvint à proximité d’un sentier qui, lui semblait-il, devait déboucher sur la nationale 22.
- Eh bien ! Capitaine Litter, on fait du repérage ?
L’ancien militaire se retourna brusquement. Deux agents de la police le regardaient tranquillement. L’un d’eux se tenait les hanches et paraissait essoufflé. Des auréoles de sueurs dessinaient des ombres sur sa chemise.
- Salut les gars, vous m’avez fait peur.
- C’est le lieu qui veut ça, répondit le plus jeune. C’est pas trop la saison des champignons, donc je suppose que les bolets ne sont pas les raisons de votre présence dans les parages ?
- En effet. Tu sais que tu aurais fait un bon flic Denis ! Je me baladais au frais…Bon, c’est vrai, je tenais aussi à jeter un œil sur l’« effroyable jardin » !
- Sur quoi ? Questionna l’homme aux auréoles.
- Non rien, juste une petite référence littéraire !
- En tout cas, ce qui se passe ici, c’est pas de la littérature…Il fait pas bon se promener dans le coin !
- Et c’est pour ça que vous êtes là, rétorqua Paul Litter, pour veiller à ce que personne ne s’y perde ?
- C’est ça.
- Même en plein jour c’est interdit ?
- On n’a jamais dit que c’était prohibé, on précise juste aux gens que c’est fortement déconseillé. Jusqu’à ce que tout rendre dans l’ordre.
- OK, je m’en souviendrais. Je vous laisse.
L’ancien militaire tourna les talons puis, comme s’il avait oublié quelque chose, fit volte face.
- Au fait messieurs, vous avez des pistes ?
- Rien de rien, maugréa le jeune agent. Mais on ne perd pas espoir. On va bien finir par glaner des indices. D’ailleurs, si vous voyez quoique ce soit…
- Promis, je vous appelle, comme le veut la formule consacrée.
Alors qu’il venait de faire quelques mètres, Paul Litter entendit derrière lui :
- Faites attention à vous capitaine !
- Je tâcherais, merci.
Il leva le bras en guise d’assentiment.
Une dizaine de minutes plus tard, de nouveau seul, il était à nouveau dans les hautes herbes. Il s’arrêta pour écouter les bruits de la forêt et, alors qu’il repartait, trébucha sur une branche.
- Nom de …
Il se retrouva au sol, la tête dans l’humus. Il pesta, cracha des bouts de feuille et de terre. Il s’assit et constata que ses jambes disparaissaient derrière un tapis de végétation. Intrigué, il leva une jambe. Un passage invisible jusqu’alors s’ouvrait devant lui. Il se pencha et souleva les feuillages. D’ici il ne pouvait voir où allait le conduit obscur.
- Sûrement un ancien système d’évacuation, pensa t-il.
Il se releva et repris sa route, pensif. Un petit clignotant, flair de militaire, venait de s’allumer dans son cerveau. Il se dit qu’il irait quand même voir au cadastre où pouvait bien émerger ce petit passage.


- Pas question !
- Oh, ne fais pas le rabat-joie Jem, juste une fois !
Mathilde avançait à pas rapide pour rester à la hauteur de Jérôme. Ils rentraient tous deux du lycée sous un soleil assommant. La robe verte de la jeune femme laissait entrevoir de ravissantes jambes hâlées ainsi que ses épaules constellées de tâches de rousseur. Jérôme s’arrêta et contempla Mathilde. Elle lui sourit. Une perle de transpiration glissait sur son front. Elle effleura son œil, longea son nez et disparu au coin de ses lèvres couleur framboise. Jérôme cligna des yeux, comme s’il sortait d’un rêve. Mathilde le suppliait du regard.
- Allez quoi ! Quelques minutes. Juste pour l’ambiance ! Reprit-elle.
Un ange passa.
- D’accord, mais alors pas longtemps. On jette un œil et on se tire. Au moindre doute, on enfile nos bottes de sept lieux !
- Promis !
- Ouais, promis…C’est vraiment pas une bonne idée !
Les deux adolescents s’éloignèrent. Il était 17h30.


- Tu as fait quoi ?
Karim avait élevé la voix sans s’en rendre compte. A l’autre bout du fil, Jérôme ne fut pas étonné de cette réaction.
- Je sais, j’aurais pas dû, mais tu connais mes sentiments pour Mathilde !
- Bien sûr que je les connais ! Y a vraiment qu’elle qui ne s’en soit pas rendu compte ! C’est pas une raison suffisante pour accepter ce jeu de fêlé !
- Tu as encore raison. Ecoute, ça fait des mois qu’on est amis, Mathilde et moi…
- Tu es son ami, elle est beaucoup plus pour toi !
- C’est vrai, mais je n’ai jamais osé lui avouer que je suis amoureux d’elle. Chaque oui à une de ses demandes est comme une victoire. Lui faire plaisir est un vrai bonheur. Peut-être réalisera-t-elle un jour mes sentiments à son égard. Alors, lui dire non, tu penses…
- Toi, ça te ferais pas trop de mal de penser de temps en temps ! François serait de mon avis. Attends que je lui en parle !
- Tu peux essayer, ça fait plus d’une heure que de je tente de l’avoir au téléphone. Ca sonne dans le vide.
- Je sais, il devait sortir quelque part.
- Avec ses parents ?
- J’en sais rien. Je suppose. Il m’a juste dit qu’il n’était pas chez lui ce soir.
- Ah !
- Oh, t’inquiète pas ! Dès demain, il sera au courant crois-moi !
- Calme-toi Karim, tu me connais, je serais prudent.
- Compte pas sur moi pour vous accompagner en tout cas !
- C’était pas prévu, rassure-toi !Bon, je te laisse. Et dire que j’avais peur avant de t’appeler. Maintenant, c’est pire ! T’es un vrai pote, merci !
- Dis donc, c’est pas moi qu’ai voulu impressionner la belle Mathilde en l’emmenant au bois Dubreuil à la tombé de la nuit ! T’as qu’à annuler !
- Et puis quoi encore ! Allez, cette fois je raccroche. A demain.
- Tu me raconteras.
- C’est ça, ciao.
Jérôme raccrocha alors que sa mère passait la porte d’entrée. Elle s’approcha du garçon, lui colla un baiser furtif sur le front et se dirigea vers sa chambre. Elle disparu derrière la porte puis passa la tête dans l’encadrement pour s’adresser à son fils.
- Au fait, je file dans cinq minutes. Tu sauras te faire à grignoter mon lapin ?
Il détestait quand elle utilisait ce sobriquet.
- Je m’appelle Jérôme ! Maugréa-t-il.
- Quoi ?
La voix de Marie venait de la salle de bain attenante à sa chambre.
- Oui, je saurais ! Cria-t-il en direction de la porte, comme s’il s’adressait plus à celle-ci qu’à sa propre mère.
Il préparait ses affaires en prévision de sa sortie nocturne quand la porte d’entrée claqua.


Les lampadaires diffusaient une lumière blafarde sur l’asphalte. Deux ombres se faufilaient dans les rues. Il ne faisait pas froid, pourtant Jérôme grelottait sous son sweat. Il n’en montra rien à Mathilde qui, quant à elle, avançait d’un pas décidé. Cette balade semblait la ravir : Un subtil mélange de peur et d’exaltation tel un cambrioleur effectuant son premier larcin. Elle chuchota dans la semi pénombre.
- Tu crois que ta mère va s’en apercevoir ?
- Aucun risque. Elle doit être très occupée à l’heure qu’il est.
- Moi, mon père me tuerait !
Elle gloussa, satisfaite de son trait d’humour. Il parvinrent à l’entrée du bois Dubreuil dix minutes plus tard. Sur place, le noir complet régnait. Mathilde fouilla dans son sac et en sorti une lampe torche de taille ridicule.
- C’est tout ce que j’ai trouvé, Dit-elle comme pour s’excuser.
- Pas de souci, rétorqua Jérôme en sortant de son dos sa propre lampe, tel un magicien expérimenté.
- Alors, c’est parti !
- Je continue à dire que c’est une mauvaise idée !
- Je suis d’accord, mais maintenant qu’on est là ! Allons voir de plus près.
Ils s’engagèrent dans le sentier du bois alors que l’horloge de l’église indiquait 23h30.

- Jérôme ! Jérôme, ça va ?
Mathilde essayait de ne pas se laisser gagner par la panique. Ils avaient marchés plusieurs minutes dans les profondeur du bois et, alors qu’ils s’apprêtaient à faire demi-tour, sur la demande de Mathilde, Jérôme avait basculé dans un ravin qui jouxtait le sentier. Elle l’avait entendu hoqueter de surprise puis l’avait vu disparaître dans le vide.
- Jérôme…Jérôme, réponds bordel !
Elle scruta de nouveau vers le bas, espérant voir au moins une petite lumière blanche. Elle avait en effet suivi le début de la chute grâce à la lampe torche du garçon qui avait tourbillonné dans le noir. Elle ne s’évertua pas à éclairer devant elle, sa lampe n’ayant qu’une portée très limitée. Mathilde respirait maintenant bruyamment en contenant plus sa frayeur. Elle tourna autour d’elle même, cherchant un quelconque secours. Elle aurait bien voulu entendre ne serait-ce qu’un petit bruit, synonyme de la remontée de Jérôme. Le silence restait cependant total. Elle tenta de rappeler le garçon, mais n’émit qu’un son guttural qu’elle ne reconnu pas. Elle ne parvenait pas à remettre un semblant d’ordre dans ses idées. C’était la confusion la plus extrême. Néanmoins, instinctivement, elle recula, s’éloignant peu à peu du ravin. Elle se retourna enfin, comme au ralenti, et hurla de terreur. Une silhouette se tenait à dix mètres d’elle. Une lumière éclairait le sol au détriment du visage de l’individu qui restait dans la pénombre.
- Alors jeune fille, ce n’est pas une heure décente pour se promener seule dans les bois ! Vous m’avez fichu une trouille bleue vous savez !
L’homme s’avança doucement.
- N’approchez pas ! bredouilla Mathilde. Elle trouva la force de lever sa lampe torche menaçant l’inconnu de cette arme dérisoire.
- Oh là ! On se calme. Je suis Paul Litter, j’habite en face du bois, dans la rue Stendhal. Tu dois bien savoir qui je suis…Tu sais, l’ancien militaire.
Il éclaira son visage pour montrer sa bonne foie.
- Ne me dis pas que tu es toute seule à te balader dans le coin ! C’est un de vos jeu stupide, c’est ça ?
- Je, Je suis pas seule, j’ai un ami qui est tombé là-bas, derrière.
- Eh bien, ami ou pas, m’est avis qu’il vaut mieux pas traîner pas ici !
- Et pour Jérôme ?
- Jérôme ?
- Oui, mon ami dans le ravin !
- Oh, pour lui, on ferait mieux d’appeler les flics pour qu’ils nous aident à le rechercher, à deux dans le noir c’est de la folie. Allons-y, je passe devant au cas où tu t’imaginerais que je suis…Arrgghh ! ! ! !
Paul Litter n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Il sursauta, comme s’il avait reçu une décharge électrique, et s’écroula dans les fougères. Un énorme couteau le transperçait au dessus du cœur.
- La ferme vieux débris !
La voix venait de surgir dans les ténèbres. Elle venait tout droit du lieu où se tenait l’ancien militaire deux secondes auparavant. Mathilde n’en cru pas ses oreilles. Elle reconnu immédiatement la voix en question. Pétrifiée, elle balbutia.
- Jér…Jér…
- Et oui ; Pas mal le coup de la chute, non ?
L’ombre se pencha et, d’un geste vif, retira le couteau du corps sans vie à ses pieds. La deuxième main ramassa la lampe torche de l’ex militaire et s’éclaircit le visage par dessous pour accentuer l’effet d’horreur. Jérôme sourit tel un démon sortit tout droit de l’enfer. Il s’approcha lentement de Mathilde.
- Je t’avais dit que c’était une mauvaise idée, susurra-t-il en levant son arme ensanglantée.


Retour au sommaire