Les figurines
De Cazorla Christophe



« Aucun indice, aucun suspect n'ont été trouvés dans l'affaire du tueur au cran d’arrêt, surnommé ainsi déjà depuis plus d’une semaine. En effet, un nouveau corps lacéré a été découvert ce matin même dans les escaliers de la rue Mourlon dans le 19ème arrondissement de Paris. La victime était une jeune femme de vingt-cinq ans du nom de Joséphine Audré qui résidait rue d’Algérie non loin de l’endroit où elle fut retrouvée. Cela fait maintenant 5 victimes en 6 jours et le commissaire principal chargé de l’enquête n’a put fournir plus d’information que les jours précédents. Il semble que le tueur … »

Sept heures. La télévision s’éteignit dans un vacarme assourdissant comme si elle venait de rendre l’âme. Elle grésillat encore quelques secondes puis le silence s’installa.
– Saleté de relique ! Je me demande combien de temps elle va encore tenir !
Une voix masculine venait de tonner dans la pièce. Une pièce sommairement meublée favorisant l’écho : deux fauteuils, une table basse, une commode, datant du crétacé et la dite télé. Un homme seul, avachi dans son fauteuil faisait également partie du décor pittoresque. Sa longue tignasse rousse lui tombait sur les oreilles et rebiquait d’un peu partout. Il poussa le balai qui lui servait de télécommande et posa ses pieds nus sur le l’autre fauteuil en face de lui. Une odeur nauséabonde s’en dégageait mais celle-ci ne semblait pas le déranger pour autant. Il décapsula une bière, la but rapidement et émit un rot si puissant qu’il en sourit lui-même. Il se dirigea d’un pas nonchalant vers la salle de bain, se dévêtit et grimpa dans la vieille douche. Celle-ci ne pouvait réunir plus d’une personne, à moins d’avoir pratiquer du yoga pendant des années de manière intensive. Cela dit, il parvint à se doucher sans trop d’embûches et à s’habiller à peu près correctement. Il claqua la porte de son studio - c’était le seul moyen pour parvenir à la fermer - et descendit les marches avec précaution. Il lui était déjà arrivé deux fois de se retrouver en bas, sur les fesses, en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire. Souvent, une marche cèdait, laissant sur le visage de la victime une lueur d’effroi et de résignation ; c’était une question d’habitude.
Il remonta le boulevard Sérurier, prit au vol son quotidien à l’angle de la rue Mouzaïa, et fit sa première halte au café de la même rue. Comme chaque jour, il s’isola à la table la plus inconfortable, proche de la sortie, et but son café tout en lisant attentivement la chronique des faits divers. A l’observer ainsi à maugréer dans sa barbe, il passait pour le farfelu du quartier. Il s’en moquait et ne changeait en rien ses pratiques matinales. Le ventre rempli d’un bon expresso, il profita de l’athmosphère estivale pour se rendre à pied à la boutique Chaumont Presse Loisirs.

*****

Il atteignit enfin la place du Général Cochet. Son périple l’avait fait longer le square de la Butte du Chapeau Rouge, endroit qu’il affectionnait tout particulièrement, et ou il s’était arrêté pour finir son journal. Cette contradiction entre la verdure des parcs et la grisaille des immeubles parisiens donnait à ces espaces verts un cachet particulier. Il parvint au 115 de la rue Petit.

- Je n’en crois pas mes yeux, s’esclaffa M. Demery, le patron de Franck, en le voyant arriver à la librairie, vous semblez à l’heure mon ami !

Franck le dévisagea d’un air agacé mais ne dit mot. Ce genre de remarque était à prévoir.

- Vous êtes donc prêt pour aller travailler, continua l’autre toujours cynique.
- Bien sûr Monsieur.

Et c'est exactement ce qu'il fit. Il rentra d'ailleurs épuisé chez lui. Rester debout toute la journée n'était pas de tout repos. Il était 19h et c'était l'heure de passer à table. Il alluma son téléviseur presque inconsciemment - c'était devenu une sorte de réflexe - et mis à chauffer une pizza dans le four. Il s'effondra dans le canapé et piqua du nez immédiatement.

Une odeur de brûlé le réveilla en sursaut. Il regarda sa montre nerveusement : il s’était assoupi durant deux heures. Sa pizza n’était plus qu’un bloc noir immonde et compact qui dégageait une odeur horrible. Il sortit le bloc affreux du four et le jeta rageusement dans la poubelle. De toute façon il n’avait pas faim. Puis il avait une chose importante à faire.
Il monta les quelques marches qui menaient à la mezzanine et s’approcha d’un petit bureau qu’il avait installé là. Plusieurs accessoires traînaient sur le sol et le bureau. On pouvait voir des couteaux de toutes les tailles, de la sciure ainsi que des espèces de petites poupées en bois aux corps grossièrement taillés mais dont les têtes étaient minutieusement détaillées. Il y avait exactement cinq de ces figurines posées sur le bureau.

Il les prit et les posa délicatement sur une étagère prévue à cet effet. Il les contempla une par une d’un air satisfait pendant un instant et se décida enfin à se mettre au travail. En ayant bien prit soin d’avoir choisit un morceau de bois assez long et assez épais, il commença sa besogne. Il tourna et retourna le morceau de bois entre ses mains jusqu’à ce qu’un semblant de visage apparut sur celui-ci : Sa figurine prenait forme.

Il affina et consolida son œuvre et parvint à obtenir un visage parfaitement détaillé et descriptif comme à son habitude. Il paraissait fier de sa création. Les visages de ses figurines n’était jamais les mêmes et pourtant il se laissait guider par sa simple imagination.

Lorsque l’objet fut totalement terminé il le regarda, le sourire aux lèvres, et se dit qu’il était maintenant tant de faire sa ballade du soir. Bien sûr, il prit la figurine avec lui, elle allait lui servir.

*****

C’est sur les coups de minuit que Franck réussit à venir à bout de sa serrure et à pénétrer chez lui. Il actionna l’interrupteur. La lumière blanche lui fit plisser les yeux. On pouvait voir son visage illuminé par un sourire étrangement radieux. Il venait d’accomplir un acte nécessaire et utile à ses yeux. Il sortit le couteau ensanglanté qu’il tenait sous son impair et le rinça dans l’évier afin qu’il redevienne comme neuf. Il replia la lame et glissa l’arme dans la poche intérieure de son impair qu’il accrocha sur le porte manteau.

C’était le même rituel chaque soir : dès qu’il se sentait prêt, il montait dans la mezzanine et fabriquait une figurine qu'il détaillait au maximum pour pouvoir trouver une personne à l'extérieur qui lui ressemblerait. C’était sa sixième figurine.

Les précédentes étaient les copies conformes des 5 personnes retrouvées mortes ; Sans compter celle que l’on retrouverait bientôt. Sa figurine achevée, il partait à la recherche de son sosie humain. C’était une sorte de jeu qu’il aimait tout particulièrement.

Ce soir, sa victime était une jeune femme ; comme les soirs précédents. Il se souvint exactement de ce qui s’était passé : Il vit la jeune femme métro Buttes Chaumont et jeta immédiatement un coup d’œil sur la petite poupée qu’il tenait dans les mains : elle lui ressemblait. Il ne savait pas pourquoi, et ne se posait d’ailleurs jamais la question, mais il devait la tuer. Il la suivit ainsi pendant un long moment et fut bien heureux lorsqu’elle s’arrêta aux abords du square de la butte du Chapeau Rouge.

Il s’approcha d’elle tout doucement, regardant autour de lui dans l’obscurité. Un vent léger qui, probablement au contact des buissons, créait un sifflement aigu et lugubre. Franck s’approcha davantage.

La jeune femme se retourna brusquement : elle ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit ; Elle était pétrifiée devant l’homme qui, en face d’elle, la menaçait d’un couteau.

- Je, je vous donne tout ce que j’ai, balbutia-t-elle, mais je vous en supplie ne me tuez pas.

A peine eut-elle finit de prononcer ces mots que Franck frappa. Le cri de la femme se perdit dans les méandres du 19ème . Les yeux écarquillés d’horreur, elle tomba au sol. Il reprit son chemin rue d’Algérie et rejoignit les escaliers de la rue Mourlon pour rentrer chez lui, rue du Pré Saint-Gervais.

Franck ferma les yeux comme pour mieux se souvenir de ce moment magique ; Ce qu’il aimait avant tout c’était de voir cette expression de terreur dans le regard de ceux qu’il égorgeait. Il se surprenait souvent à sourire, tel un dément, observant chaque palier de la mort de sa victime. Plus il voyait la lame pénétrer dans la chair plus il désirait qu’elle continue. C’était ainsi qu’il avait achevé la jeune femme ce soir dans le parc : il s’était acharné sur elle alors qu’elle était étendue sur le sol.

*****

Il rouvrit les yeux et se dirigea vers la cuisine pour se rafraîchir un peu. Sa gorge était sèche et il transpirait à grosses gouttes. Il avait ressenti toutes ces émotions après chacun de ses passages à l’acte. Peut-être y prenait-il de plus en plus goût ?

Il passa une très bonne nuit et, chose étrange, se leva même le lendemain matin sans grande difficulté. Il faisait beau et il était de bonne humeur ; Cette journée s’annonçait excellente. Il déjeuna copieusement et avec grand appétit. Il était prêt à affronter une journée de travail.

Arrivé à Chaumont Presse Loisirs, il eut l’impression que tout le monde s’était levé du bon pied. Les gens dans la rue paraissaient plus heureux ; les clients étaient plus aimables et même le patron avait un sourire étonnant. Tous semblaient légers et ravis. Cette impression ne le quitta pas de la journée.

Il rentra chez lui aux environs de 18h30. Il avait prit un peu de retard au travail, ce qui ne lui arrivait d’habitude jamais. Il desserra son nœud de cravate qu’il jeta sur le fauteuil avec son manteau puis glissa l’éternelle pizza dans le four : il n’avait pas pu manger celle d’hier soir et ca avait l’avantage d’être rapide.

Il se laissa tomber lourdement dans le canapé. Il agrippa le balai qui était contre le mur et le tendit en direction de la télévision. D’un petit coup de poignet il parvint à l’allumer. Le visage d’une présentatrice apparut sur l’écran. Elle annonçait déjà le programme. La pizza fut prête alors que commençait le feuilleton du soir.

Il se leva, prit un plateau, déposa délicatement la pizza au centre et se réinstalla devant son téléviseur. Il aimait manger comme ça, devant ses émissions préférées. Ce qu’il attendait plus que tout c’était les informations. Quelque soit l’heure à laquelle elles passaient il les regardait : il ne les manquait jamais. Elles commencèrent à sa grande satisfaction sur le récit de ses exploits...

« Le tueur au cran d’arrêt a encore frappé cette nuit, commenta la présentatrice. Ce matin à 6h30, le corps de Rosanna Marquant a été retrouvé gisante dans le square de la Butte du Chapeau Rouge. D’après le rapport des légistes, la mort daterait d’environ sept heures. Ce meurtre aurait donc eut lieu peu avant minuit. Les enquêteurs ne connaissent toujours pas les motivations du tueur au cran d’arrêt, mais il s’avère être un dangereux psychopathe. Le commissariat central de la police judiciaire, rue E. Satie, est sur le qui vive depuis quelques jours, et aucun indice n’est laissé au hasard, nous assurent les responsables de l’enquête »

Franck avala le reste de sa bière et sourit. Il s’était demandé à maintes reprises pourquoi la presse l’avait affublé du surnom ridicule de « tueur au cran d’arrêt » ; ils n’avaient rien trouvé de mieux.

- Quelle stupidité, pensa-t-il.

*****

Il était 22h30 quand le générique du film défila à l’écran. Il éteignit la télé et grimpa à la mezzanine : il devait se mettre au travail sans plus tarder. Il déposa la poupée de la veille à côté des cinq autres et commença son œuvre. Il eût tôt fait de l’achever. Il avait prit le coup et parvenait maintenant à finir son travail assez rapidement. La figurine représentait pour une fois le visage d’un homme ; Franck sortit de chez lui d’un pas vif et méfiant dans les escaliers de l’immeuble.

Il arpentait la rue depuis 2 heures, épiant chaque homme, regardant dans les recoins des ruelles. Personne ne correspondait aux traits de sa figurine. Désespéré, il remit son projet au lendemain et prit le chemin du retour. Alors qu’il était à proximité du canal de l’Ourcq, il aperçut au loin une silhouette. Il courut et parvint au niveau de l’homme en question.

Celui-ci, petit et chétif, avançait à grande allure. La proie idéale. Arrivé à l’angle de la rue, Franck le vit d’assez près pour s’apercevoir que c’était la personne qu’il recherchait. L’homme avait un visage fin et un regard triste. Celui de sa figurine.

Il s’approcha discrètement. Il fallait attendre le bon moment, l’endroit était trop éclairée ; il l’aurait plus loin. L’homme traversa la rue des Ardennes et fit un signe de la main à une jeune femme au volant d’une Sirocco blanche. Il grimpa dans la voiture qui démarra laissant Franck planté là, haletant sur le trottoir d’en face.

Comment avait-il pu rater son coup ? Comment allait-il accomplir sa mission ? Il s’engouffra dans la rue Goubet, qui traverse du cimetière de la Villette, et se retrouva vite dans la pénombre.
Alors qu’il réapparaissait à la lueur d’un lampadaire, un petit bruit le sortit de son état semi-comateux. Il s’arrêta soudain. Rien ne bougeait. Des volutes de nuages s’enroulaient autour des réverbères et montaient vers le ciel sombre.

Il allait repartir lorsqu’un cri aigu transperça les ténèbres. Un rat sortit à toute allure d’un pneu crevé et se faufila dans un soupirail. Franck sursauta puis souffla, rassuré. Il leva les yeux pour reprendre sa route et tressauta, laissant à son tour échapper un petit cri.

Une silhouette imposante se dressait devant lui. Il eut juste le temps d’apercevoir un regard glacial quand une douleur intense lui tenailla l’estomac. Il baissa les yeux, et vit le manche d’un énorme couteau dont plus de la moitié de la lame disparaissait dans son abdomen. Il regarda de nouveau l’homme et essaya d’articuler quelque chose. La douleur repris de plus belle. Il sentait la lame qui tournoyait en lui. Sa vue se troubla mais il put voir quelque chose qui lui glaça le sang.

Il leva les yeux et fixa l’objet qui l’avait tant horrifié. L’homme portait une figurine autour du cou : celle-ci ressemblait à Franck comme deux gouttes d’eau.


Retour au sommaire