Les larmes de Dorine
De Cazorla Christophe



Les larmes sont l’extrême sourire.
Stendhal

Une larme est ce qu’il y a de plus vrai,
de plus impérissable au monde.

Alfred de Musset


Je ne sais pas comment commencer ce récit qui vous paraîtra tout droit sorti de quelque conte pour enfants. Cette histoire est pourtant bien réelle et non issue d’une imagination fertile, car je l’ai vécu, et même si ma parole n’est pas une preuve en soi d’authenticité, je souhaite qu’elle vous suffise. Je ne veux pas me jouer de vous, lecteur, je veux simplement que vous me prêtiez une oreille attentive.
Ma démarche peut paraître singulière ; j’ai fait de nombreuses copies de ce récit que j’ai envoyé un peu partout dans le monde : lettres expédiées au hasard des villes, messages Internet, sans oublier une bouteille symbolique jetée dans l’océan.
Je m’en remets donc à vous lecteur, vos connaissances me sont précieuses.
Peut-être m'apporterez-vous la lumière sur ce mystère ?

* * * * *

Pour vous narrer cette histoire, il me faut faire un petit retour de 22 ans en arrière, ce après quoi, vous comprendrez peut-être mieux le but de cette lettre peu habituelle.
Nous revoilà donc le 13 octobre 2001 ; Une petite soirée est organisée pour l’anniversaire de Dorine. Elle fête ses 50 ans. Dorine est la mère de Sacha, mon épouse. Peu de monde est présent, bien qu'il s'agisse de fêter cinquante printemps. Mais les conditions ont été clairement énoncées : Dorine ne veut ni grande fête « cotillonneuse », ni grande parade musicale où le son supplante parfois l'envie de dialogue, ni même une foule d’invités exceptionnellement choisis pour la circonstance. Les amis et la famille : les valeurs sûres d’une soirée agréable. Je n’ose imaginer d’ailleurs si nous avions été proches de 200… Quoique ce contexte n’aurait peut-être pas favorisé la scène que je vais vous décrire.
Bref, nous sommes une douzaine autour d’un repas soigneusement élaboré loin des oreilles indiscrètes de Dorine. Celle-ci voulant connaître les moindres détails, il fallut recourir à un peu de fermeté et lui faire admettre que nous étions les seuls organisateurs de cette soirée ; L’effet de surprise fut notre argument le plus convaincant.

Je la revois encore, son sourire malicieux aux lèvres, nous rappelant son désir d’une soirée toute simple.
- C’est un jour comme un autre, inutile d’en faire trop, nous aurons bien une meilleure occasion pour ouvrir une bouteille de champagne !
Une manière de nous rappeler qu’il était temps de la rendre grand-mère !

* * * * *

Nous sommes en fin de repas, le dîner commence à alourdir lentement les estomacs. L’alcool, lui aussi, fait ses premiers effets.
Les discutions sont animées et empruntes de légèreté. Frédéric, ami de la famille, nous émeut en lisant un petit poème spécialement dédié à Dorine. Sa femme, Christèle, sourit : elle connaît bien la verve de son époux. Le texte lu, tous nos verres se lèvent à la santé de la nouvelle quinquagénaire. Sacha entame une conversation amusée avec Marlène et Jean-Paul, l’autre couple de la famille. Après quelques blagues, je parle livres avec Frédéric et sa femme.
Jean, le mari de Dorine, s’éclipse discrètement et reviens avec le gâteau d’anniversaire : une superbe gourmandise chocolatée d’où émergent de lumineuses bougies. Nous chantons en chœur un joyeux anniversaire, en riant et frappant dans nos mains.
Les regards s’attardent alors sur Dorine qui, d’une manière théâtrale, souffle ses bougies et nous plonge momentanément dans l’obscurité. Les bravos pleuvent de plus belle et un nouveau «joyeux anniversaire Dorine » retenti à l’instant ou les lumières se rallument.
C’est à ce moment que les émotions submergent Dorine. Elle regarde chacun d’entre nous, ses paupières sursautent, une larme se forme et caresse sa joue.

Cet instant aurait presque pu paraître anodin, si une chose extraordinaire n’était pas arrivé à ce moment précis. C’est devant nos visages incrédules que la larme de Dorine se transforma en une scintillante larme de cristal qui affleura son assiette en un tintement magique puis roula sur la nappe.
Autant vous dire que le reste de la soirée se déroula dans une atmosphère d’enchantement.

* * * * *

Il nous arrive à nous tous, ceux présent ce soir là, de se remémorer l’événement. Même après 22 ans. Ces souvenirs ne sortent jamais de ce petit cercle comme si cela avait créé un lien indéfinissable mais bien secret entre nous.
Sacha et Dorine en parlent quelquefois avec ma jeune fille Alice, qui, malgré son scepticisme, les écoute toutes deux avec émerveillement.
Au fil des années il nous semble que ce n’était qu’un rêve ; cependant, la larme de cristal montée en pendentif nous rappelle qu’il n’en est rien. Elle orne le cou de Dorine depuis ce jour. Jamais elle ne la quitte, même pour dormir.
Personne n’a pu s’expliquer ce phénomène. Pas même Dorine qui a tenter pourtant de faire des recherches sur le sujet en vain, mis à part quelques termes récurrents liés au cristal tel le symbole de pureté, de clarté ou de limpidité.

J’ai essayé, pour ma part, d’en savoir plus, avec peu de succès j’en conviens. Je reste persuadé malgré tout qu’il ne s’agit pas d’une malédiction, mais plutôt d’un charme magique : Dorine se porte à merveille à l’aube de ses 72 ans et je me surprends à croire que la larme de cristal y est peut-être pour quelque chose.
Je me suis tourné vers la mythologie afin de découvrir d’autres éléments ; peu de chose à vrai dire. Nombreuses civilisations accordent au cristal des vertus magiques : Pour les Chamans, peuplade de Sibérie et de Mongolie, ainsi que les Mayas, le cristal est un instrument de clairvoyance. Les Indiens d’Amérique prêtent au cristal des pouvoirs de sagesse, de divination et la capacité de voler. Les Ecossais la nomment «pierre de victoire ».
Il y donc beaucoup d’interprétations peu réalistes en vérité mais néanmoins symboliques.
Il est dit également que les larmes des Méléagrides et des Héliades, filles du soleil, se transformèrent en gouttes d’ambre. Je n’ai cependant rien trouvé sur l’évocation de larmes de cristal.

* * * * *

Voilà, vous connaissez toute l’histoire. Je ne vous blâmerais pas cher lecteur de qualifier ce récit de fantasque car, avec le temps, il me paraît proche de la fantaisie. Mais je le répète ; Toutes vos connaissances me sont précieuses.

Il est presque minuit, nous sommes vendredi et Sacha dort à mes côtés d’un sommeil agité. Je ne vous cacherais pas que la journée de demain risque d’être insolite ; ma femme fête, en effet, ses 50 ans. Que se passera-t-il lorsque Sacha aura soufflée ses bougies ?
Je l’ignore.
Nous l’ignorons.



Retour au sommaire