La sentinelle
de Catherine Nohales



La silhouette efflanquée avançait, tête nue sous une capuche de bure. Elle avançait, toute de noir vêtue. Un brouillard épais s’effilochait aux branches noires exsangues ; des buissons sans sève, des buissons sans vie le lacéraient, déchiquetaient ce voile humide et mouvant. Les feuilles gorgées d’eau gisaient à terre et pourrissaient. Le sol fangeux atténuait le bruit des pas réguliers.
La silhouette passa puis disparut dans les bois.

*

La Muella de C* se détachait sur le ciel bleu roi. La ligne pure de son plateau le tranchait nettement. Aucune excroissance n’en venait rompre la surface harmonieuse. Sérentina poursuivit l’ascension de la colline qui menait à la Tour mauresque. Celle-ci disparaissait puis réapparaissait au gré des lacis du sentier. Sentinelle solitaire des temps anciens, elle défiait obstinément les siècles et les hommes.
La jeune femme s’engagea sur le chemin final. Elle leva machinalement les yeux vers la Tour et crut voir quelque chose. Parvenue au pied de l’édifice, elle constata qu’il n’y avait strictement rien.
Alentour, les montagnes grises bornaient la vallée. Des montagnes pelées, rabotées par la violence et le chaos primitifs. Le paysage antédiluvien se déployait en chaînes massives et désormais paisibles.
Sérentina contempla la terre rouge environnante, ses vignes vertes et régulières. Elle s’attarda au pied de la bâtisse solitaire qui surplombait la ville rouge de R*.
Le soleil déclinait. La jeune femme reprit le sentier millénaire qui conduisait à la Pinède. Elle cheminait silencieusement, repue d’images et de beauté. Loin devant elle, quelqu’un marchait. Sérentina observa la forme osseuse enveloppée dans une cape noire. Cette présence l’étonnait. Les chemins violemment labourés par les engins n’incitaient pas à la balade.
Elle se rapprocha du promeneur. Celui-ci se retourna, un sourire sur les lèvres, yeux plissés sur elle qu’il attendait.
Une terreur absolue submergea la jeune femme. La silhouette maléfique scrutait avec plaisir le beau visage épouvanté, se repaissait de cette peur viscérale qu’il déchaînait toujours. Sa seule présence suffisait à la provoquer.
— « Bonsoir Sérentina.
— Mais...
— C’est inutile, continua la voix papelarde.
Le soleil disparut.

*

— « Qu’est-ce qui t’arrive encore ? »
La porte s’ouvrit sur un visage agacé. Sérentina posa sur sa mère un visage halluciné.
— « Tu es encore allée à la Tour ? »
Javelita dévisageait sa fille avec colère. Elle était excédée par ce rituel quotidien qui conduisait la jeune femme à la bâtisse. Elle n’y voyait que les manies d’un esprit médiocre, borné par ses habitudes. Autant de stèles intérieures qui délimitaient la ligne à ne jamais franchir. La mère ne comprenait pas cet hommage chaque jour rendu à l’Histoire par sa fille.
La jeune femme ne répondit pas car elle ne le pouvait pas. Elle ne pouvait regarder ce visage hermétique. Elle érigeait le silence en barrage invisible mais infranchissable.
— « Tu vas toujours là-bas ? Tu n’as pas d’autre endroit où aller ? Quand même !! »
Javelita suivit sa fille jusque dans sa chambre, au fond du couloir. Elle la persécutait de ses questions qui n’étaient que des reproches.
— « Demain, on va à T.* voir la famille de ton père ! »

*

Sérentina sourit car elle avait reconnu les cris familiers, ces cris aigus de surprise lorsque quelqu’un plonge dans la piscine et vous éclabousse. Elle voyait courir les petits corps dorés sous le soleil inflexible de l’été.
Elle sourit au spectacle de sa cousine débraillée, dépassée par la marmaille qui hurlait. La rencontre de la veille semblait oubliée. La chaleur implacable qui lui mordait la peau, l’intensité du ciel azur avaient définitivement chassé la silhouette noire.
Les familles prirent place autour de la table chargée de bières fraîches. L’immense pælla rassemblait chaque semaine ces êtres disparates qui s’écoutaient à peine.

Sérentina observait, ne participait pas à la conversation, toujours la même. Elle observait les ronces du jardin, les oliviers desséchés et le chiendent anarchique.
La famille était aux abois.
Javelita s’isola avec la cousine de sa fille. Elle ne supportait plus la singularité de Sérentina, ses élans intérieurs qui lui échappaient. Sa fille lui semblait une inconnue. Elle l’accusa auprès de la cousine de ressembler à Emiliana, la tante disparue.
La jeune femme surprit ces paroles. Chaque mot l’atteignait, vrillait son corps. Ses jambes flageolaient. Ce qui la blessait aussi sûrement, c’étaient les insinuations quant à la tante Emiliana. Elle connaissait son histoire, celle d’une femme délicate et différente.
Tante Emiliana avait toujours fui le travail de la terre. Ses mains sillonnaient les champs de mots mais pas les plaines rouges environnantes. On la prenait pour une extravagante, au sein même de sa famille, où l’on ne comprenait que la manne d’une terre généreuse. Il n’y avait pas de place pour le songe, la chimère. La seule vérité était celle de cette contrée toujours fertile. Tante Emiliana dissonait dans cet univers rude qui broyait ses rêves, les étranglait férocement. On ne leur laissait jamais la place pour s’épanouir en majesté. On la raillait, elle et ses livres. Ses livres ! Des territoires, des univers trop étrangers aux leurs. Ils redoutaient ce qu’ils ne connaissaient pas. Ils redoutaient tout ce qui n’était pas la terre rouge de R*. Elle s’étiola et finit par se pendre.
Le rêve déserta pour jamais la contrée.

Un espace clairsemé où l’herbe était brûlée annonçait la proximité de la grande route. Sérentina accéléra le pas. Elle jeta un coup d’œil sur sa droite.
Des hurlements atroces interrompirent toutes les conversations aux alentours. Les gens se précipitèrent sur le pas de la porte. Ils se regardèrent, s’interrogeant mutuellement.
— « Mais qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi, ces cris ?
— J’ai jamais entendu ça ! Et ça fait vingt ans que j’habite ici ! »
Ils sortaient tous. La scène était grotesque. Des hommes à moitié nus s’agitaient, alourdis par l’excès de bonne chère et la bière qu’ils suaient à grosses gouttes. Des femmes trop endimanchées ou simplement vêtues d’une robe tablier vociféraient, gesticulaient mais nul ne bougeait. La peur oeuvrait en eux, alimentée par ces cris inhumains. Ils étaient terrassés par la souffrance qu’ils entendaient.
Javelita crut reconnaître sa fille. Elle courut en direction des hurlements qui ne cessaient pas. Elle vit sa fille au loin, la tête entre les mains, qui pointait le doigt en direction d’un très vieil arbre.
— « Il est là ! Il est là ! Maman, il était déjà à la Tour !! » Sa voix suraiguë était déformée par une terreur extraordinaire.
— « Mais qui ? » demanda la mère qui scrutait l’endroit désigné par Sérentina. Elle ne voyait que les rares herbes jaunes, les pierres brûlantes et une vieille paire de chaussures étrangement disposées. On aurait dit qu’on venait juste de les quitter, que la personne qui les portait venait juste de partir. Elles n’étaient pas jetées de ci delà mais rangées l’une à côté de l’autre, légèrement tournées vers l’extérieur. Javelita eut une vive impression, fugace mais suffisamment forte à la vue de ces chaussures. Un claquement se fit entendre derrière le vieil arbre. Elle s’approcha, ne vit rien. Elle regarda en direction des terres cultivées et vit s’éloigner dans les champs une silhouette noire. Celle-ci s’arrêta, se retourna, sourit à Javelita, les yeux luisants de haine. La mère se signa et la créature ricana avant de disparaître.
Sérentina ne hurlait plus. Elle était assise par terre, entourée par des voisins affolés. Elle sanglotait si fort qu’elle ne pouvait répondre aux questions posées. On la disait fragile. On parlait à son propos de Tante Emiliana. On craignait pour elle. Ses promenades en solitaire, ce tempérament sauvage qui lui faisait préférer les sentiers isolés aux fêtes estivales, dérangeaient, intriguaient, tout comme Tante Emiliana autrefois.
Javelita bouleversée aida sa fille à se relever. Les discussions animées de tous ces hommes et femmes rassurèrent la mère. Elle reconnut Amalia la voisine et Pedrito son petit-fils. La vision cauchemardesque s’estompait devant ces visages connus, familiers. Javelita reprenait pied dans la réalité, celle du ciel bleu et des échanges toujours vifs.
Chacun rentra chez soi, mal à l’aise devant cet événement et la détresse qu’il avait provoquée. L’incident avait sonné la fin des réjouissances familiales. Sérentina et sa mère regagnèrent R.* dans le silence.
Du haut de la Tour légendaire, tel une sentinelle à tout jamais figée, du haut de cette bâtisse solitaire, il considérait sa victime en souriant cruellement.

*

Sérentina ne devait jamais se remettre de ce coup. Alors qu’elle arrivait à la grande route, elle avait aperçu la créature qui ne bougeait absolument pas. On eût dit une statue dont l’immobilité trop parfaite était terrifiante. Le Mal attendait sa proie qui avait fui la nécrose familiale. Il l’attendait, enveloppé dans une cape noire. Son regard l’avait éperonnée, s’était fiché en elle qui venait à lui. La noirceur de son âme ravit Sérentina à la raison.
Il n’y avait rien d’humain au fond de ces yeux-là.
Javelita, elle, avait été profondément ébranlée. La silhouette noire ricanante, sa fille prostrée sur la route l’avaient considérablement affectée. L’espace d’une seconde, elle avait contemplé le Mal. Depuis, d’une manière qu’elle ne s’expliquait pas, elle s’était rapprochée de Sérentina. C’était la conséquence inattendue, peut-être inespérée de cette rencontre maléfique.
Les deux femmes, cependant, ne parlèrent jamais de cette journée funeste.

*

Une année passa. Une année en demi-teinte qui ne vit pas la réapparition de la créature. Mais Sérentina était absente ; absente aux autres, à elle-même ; absente à ce qu’elle faisait. Elle avait renoncé à l’Université. Ses études auraient exigé qu’elle s’éloignât de R.* et du soutien maternel ; qu’elle fût à la merci du Mal. La fille et la mère ne sortaient que le matin lorsque la ville était très animée. Il leur semblait que cette effervescence polychrome, l’élégance recherchée des femmes et leurs conversations en pleine rue les protégeaient de cet être dont on ne sait d’où il venait. N’étant pas croyantes, elles ne trouvèrent jamais de secours dans les églises médiévales de R*.

Deux ans après les faits, Sérentina remontait l’avenue Victor Hugo, luisante d’humidité. Elle avait laissé loin derrière elle, à plus de mille kilomètres, la vallée rouge de R*. Javelita l’accompagnait.
Tout avait été très vite : la décision de quitter le pays, la recherche d’une ville où vivre, où se fondre dans l’immensité anonyme et sécurisante. Une ville cosmopolite et moderne, à l’éclat retentissant et qui les protègerait de la créature. Celle-ci ne s’était plus jamais manifestée mais les deux femmes restèrent marquées pour toujours par son irruption dans leur vie.
Il pleuvait. Les millions de perles grises qui s’écrasaient sur le sol, éclairées par les hauts lampadaires de l’avenue, rivalisaient avec les chics vitrines de Victor Hugo. Sérentina s’approcha de l’une d’entre elles qui exhibait des petits corps sans tête, vêtus de pantalon de toile et d’un blouson de daim. Elle s’approcha. Un hurlement jaillit de sa gorge. Un hurlement sans fin, effroyable que ne devaient jamais oublier les habitants de l’avenue. Elle hurlait, possédée par le sourire de la créature. Elle hurlait devant l’atroce vision de ces corps décapités, assis sur les présentoirs du magasin. Des visages épouvantés apparaissaient sur les balconnets, aux fenêtres. Des hommes et des femmes coururent vers Sérentina, pétrifiée devant la vitrine. Les yeux plissés de haine luisaient au fond de la boutique : la sentinelle observait sa proie et souriait cruellement.
La jeune femme sortit de l’hôpital psychiatrique un mois plus tard. Elle avait été amenée aux urgences en état de choc, en plein délire. Elle s’était ruée sur la devanture, l’avait martelée, avait tenté de briser ce visage ricanant. Elle s’était gravement blessée et il avait fallu pas moins de quatre hommes pour la maîtriser. Elle n’acceptait aucune aide, ne supportait aucun contact. Elle restait rivée au Mal.
La foule affluait sur les quais de la station Saint-Paul. Elle se pressait, s’agglutinait au bord du quai, au bord du vide. Sérentina ralentit le pas, laissa le métro engorgé déverser des silhouettes féminines, masculines. Elle ne les distinguait plus. La rame disparut dans les souterrains. La jeune femme épuisée attendit la suivante. Elle entrait en gare. Sérentina leva les yeux vers la cabine.
Le choc sourd d’un corps qui disparaît sous les pneus du wagon. La tête roule sur quelques mètres.

FIN

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