Ressac
de Catherine Nohales


Il sortit les manuels d’une serviette en cuir souple dont la couleur autrefois sombre avait passé. Le geste était mécanique, régulier. On n’y devinait pas, on n’y devinait plus cette passion communément appelée vocation.
Son beau visage fermé était marqué par l’incertitude, le désarroi quant à l’avenir. Ses traits creusés attiraient instinctivement le regard d’abord surpris puis fouilleur de l’autre qui venait. Il l’ignorait, faisait semblant d’ignorer ces yeux indiscrets, faussement indifférent, faussement imperturbable. Un pantalon de toile beige, un pull simple que cachait un blouson en daim composaient une tenue décontractée, informelle.

Derrière le bureau crème, il patientait, les mains jointes singeant un geste de prière. Il était seul dans cette salle claire et spacieuse, au fond du lycée Bloch. Blanche et propre, les tables impeccablement alignées, sans graffiti.
— « Bonjour Monsieur ! ! ! ! Ca va ? » claironna la jolie Fathia.
Elle déboulait toujours la première, vive et décidée, le pas alerte et conquérant. Son visage charnu souriait, acquiesçait à l’instant présent. Une longue doudoune noire sur un jogging de grande marque la protégeait du froid coupant qui cisaillait les lèvres, gelait les extrémités de chair à l'air libre.
Il esquissa un sourire amusé, attendri par cette vivacité qu’il savait éphémère. Cet allant se briserait net contre les assonances et les allitérations qui s’entrechoquaient au sein d’un même vers ; contre les méandres de l’enjambement, du rejet, contre-rejet. Il savait que ses élèves s’égareraient au détour d’un chiasme, déroutés, désarçonnés par l’entrelacs des mots.
L’adolescente aux yeux bordés de khôl regagna sa place habituelle, jeta plus qu’elle ne posa sur la table la pochette en plastique qui lui tenait lieu de cartable.
Celui-ci avait pratiquement déserté le lycée, remplacé, pour les filles, par de minuscules sacs à mains qui faisaient d’elles des petites bonnes femmes à mi-chemin entre l’adolescence poupine et la plénitude de l’être accompli. Elles renâclaient souvent devant l’entrée des adultes, ou bien trépignaient d’impatience.
C’était selon l’humeur du jour.
Elles babillaient, discouraient à perdre haleine, jetaient de temps à autre des cris stridents. L’effervescence permanente, la vie qui s’épandait dans les couloirs trop étroits du lycée, débordaient jusque dans les salles où les professeurs s’épuisaient à canaliser cette énergie brute, primitive qui les laissait sans ressort.
Les garçons circulaient nonchalamment d’un bout à l’autre de l’établissement, tenaient les murs ou s’affalaient sur les rares bancs du hall d’entrée. Des sacs à dos de marque, bien souvent plats, bien souvent vides de toutes affaires scolaires, servaient de soutien aux corps efflanqués, trop vite grandis.
Des fragments de souvenirs crépitèrent puis disparurent, chassés sans ménagement des pensées du professeur par les « Bonjour Monsieur ! » tonitruants que sa 2nde B lui lançait en rafales. Les élèves s’amusaient avec ces mots qui claquaient, rebondissaient dans un enchaînement joyeux, qui ricochaient contre les murs de la salle de classe.

Le professeur attendait : il refusait d’élever la voix, de crier plus fort qu’eux. Il attendait, stoïque, que son silence étouffât les braillements, les éteignît progressivement. Lorsqu’un calme relatif se fut installé, que les trépidations de la vie se furent quelque peu apaisées, bien que de temps à autre, elles se manifestassent de manière irrépressible, il prit enfin la parole :
— « Bonjour ! Nous allons poursuivre l’étude de L’Ecole des Femmes. Avez-vous le texte ? Je vous avais demandé d’apporter votre livre aujourd’hui. »
La voix était posée. Aucune inflexion particulière ne trahissait les doutes, les bouffées brusques de terreur qui l’assaillaient quand il osait à peine regarder devant lui, quand il scrutait de ses yeux noirs le voile opaque de son avenir. Il l’interrogeait, raisonnait sans fin sur l’ouvrage qui ne manquerait pas, plus tard. Il s’échinait contre les dogmes en vigueur et s’abîmait chaque fois un peu plus.
Mais rien de tout cela ne filtrait. Ses élèves ignoraient sa peur panique des lendemains, les accès de fureur et de rage qui le laissaient en larmes.

Des soupirs exagérés roulèrent en cascades. Vincent, toujours prompt à ne pas travailler, avait donné le la. Karim, Christophe et tous leurs acolytes reprirent en chœur l’exaspération feinte de leur camarade. Ils ouvrirent L’Ecole des Femmes bruyamment, manifestant ainsi leur désapprobation devant l’effort à fournir.
Le professeur arpentait les rangées, son visage clos sur un sourire qui poignait devant les ruses éventées de ses élèves.
— M’sieur, j’ai pas le livre ! déclama Samir.
— Moi non plus ! fit écho Vincent.
— Peut-on savoir pourquoi ? demanda l’enseignant irrité par tant de paresse.
— On a confondu avec demain, répondit Vincent avec aplomb. Il débitait des mensonges sans sourciller, travestissait la vérité comme bon lui semblait pour justifier sa désinvolture scolaire. Il venait en cours les mains vides, une casquette rouge vissée sur la tête. Il faisait acte de présence, spectateur étranger aux élans passionnés de l’enseignant
— Vous moquez-vous de moi ? interrogea ce dernier, toujours déçu par cette indifférence qui ne cherchait même pas à se cacher. Il se maîtrisa. Il ne devait pas céder aux provocations car il savait que l’attention toute relative de la classe, péniblement acquise, serait anéantie.

Il consulta sa montre, fataliste devant l’heure qui filait malgré lui, ballotté par les foucades de ces adolescents rebelles. Leur concentration volatile ne durait guère. Un rien les détournait du cours, brisait net le lien si fragile, ténu qui existait entre eux et l’école. La trame déchirée devait être rapiécée. Tout était à recommencer, patiemment, constamment. Le labeur était sans fin.
Il savourait le rare silence et l’apaisement qui l’accompagne ; y trouvait un répit provisoire, un repos momentané et bienfaiteur contre lequel s’échouaient ses obsessions.
Ces instants volés aux piaillements continuels des élèves leur répugnaient. Ils ne les supportaient pas, les dénonçaient à haute voix pour mieux les conjurer.
— C’est silencieux ! observait un élève mal à l’aise, dérangé par le mutisme de ses camarades.
Beaucoup vivaient dans un fond sonore permanent qui contrait toute pensée désagréable surgissant malgré eux, et qui se frayait un chemin en dépit du bruit, de la musique pour la contenir. Le baladeur était l’arme appropriée, favorite, à la fois offensive et défensive, contre l’intrusion intempestive d’interrogations malvenues.
— Quelle scène déjà, M’sieur ? demanda Karine. Sa timidité la livrait au venin de certaines filles de la classe.
Le professeur se tourna vers elle, planta son regard ferme dans le sien.
— Il s’agit de la scène 4 de l’acte V, répondit-il doucement. Il la soutenait face aux critiques de Gwenaëlle, Schéhérazade et Leïma. L’excellence de ses résultats l’isolait, la désignait comme la victime idéale d’un racket institué et accepté, celui des feuilles que l’on ne voulait pas se procurer. Il avait remarqué ces crispations latentes, cette tension diffuse née d’interpellations brutales au sein de la 2ndeB.
— Quelle scène déjà, M’sieur ? minauda méchamment Gwenaëlle. Cette adolescente au visage rougeaud persécutait les professeurs les plus fragiles par une insolence et une arrogance sans limite. Les parents convoqués n’étaient jamais venus. Elle en tirait gloire et disait crûment à tous, et à ses maîtres en particulier, qu’elle n’avait cure de leurs opinions.
Gwenaëlle revendiquait, protestait, contestait, s’érigeait en pasionaria du « je fais ce que je veux ».
— Tu disais, Gwenaëlle ? demanda le professeur énervé. Il la regardait sans sourire, le visage crispé par la colère. Mais intérieurement, il s’étonnait toujours de ce mélange explosif fait d’insouciance juvénile, de gouaille provocatrice et de féminité balbutiante.
La fautive cramoisie marmonna, houspillée par les ricanements de certains.
— Qu’est-ce t’as, connard ? hurla-t-elle contre Mohamed qui gigotait.
— Le cochon s’énerve ! Sale grosse !
Les autres élèves chahutaient.
— Hé ! M’sieur ! Il m’insulte !
Gwenaëlle riait, nullement affectée par ces injures dont elle avait l’habitude. Elle en rajoutait, se complaisait dans son rôle d’éternelle victime d’autrui, singulièrement de toute autorité. Il soupira d’impuissance devant leurs agissements qu’il ne comprenait pas. Ce qu’il considérait comme une agression verbale n’était pour eux qu’un jeu, une façon d’être quotidienne qui le dépassait. En temps normal, la sanction aurait dû tomber. Mais que signifiait cette expression, « en temps normal », qui ne faisait plus guère sens aujourd’hui ? Elle renvoyait à un passé trop lointain désormais. Le professeur se heurtait violemment à des codes, des rites dont il ne possédait pas les clefs et qui lui résistaient.
Les changements intervenus étaient spectaculaires, les transformations saisissantes. Un public moins soumis, plus hostile prenait place chaque jour derrière les tables.

La sonnerie les délivra tous sans exception. Il regagna son bureau, soulagé. L’Ecole des Femmes attendrait. La classe avait provisoirement obtenu ce qu’elle voulait. Mais il ne renoncerait pas, ne capitulerait pas devant l’indiscipline de ses élèves.
Fort de cette résolution, il quitta la salle.
Son allure tranquille contrastait avec le désordre intime qu’il maîtrisait tant bien que mal. Dans un couloir exigu légèrement en pente, il croisa Mériane qui enseignait l’espagnol. Le visage de la jeune femme lui offrit un sourire franc et lumineux.
— Salut ! dit-elle.
— Salut ! répondit-il.
Il la dévisagea, se reput de cette peau mordorée, de ces longs cheveux noirs ; détailla ce corps souple et ferme qu’elle paraît de vêtements modernes et chers.
Mériane était profondément coquette ; nul caprice dans cet amour immodéré du beau linge. Son apprêt constant relevait d’une règle de vie familiale à laquelle elle demeurait fidèle. La jeune femme n’imposait aucune mode, aucun mot d’ordre vestimentaire aux collègues de son âge. La rivalité entre elles n’en était pas moins féroce. Mériane y répondait par une élégance obstinée. On l’imitait, on la plagiait.
Elle n’imitait personne.
Elle baissa les yeux et passa son chemin. Il regagna la salle des professeurs, heureux. Avant d’y pénétrer, il jeta un coup d’œil automatique dans le QG informatique. Quatre corps désinvoltes, quatre profils aux contours irréguliers étaient figés devant l’écran en une fresque désarticulée.
Un infernal brouhaha l’assaillit lorsqu’il ouvrit la porte. Des réflexions trop longtemps contenues explosaient en clameurs amères ou résignées. Dans ce lieu clair et mal pensé, tapissé de notes administratives, d’affiches syndicales et culturelles, se disaient les joies et les peines, la résignation et le courage. Des phrases morcelées parvinrent à ses oreilles. Il n’y prêta guère attention.

*

— « M’sieur ? Est-ce que j’ai dit kèkchose ? J’ai dit kèkchose ? Wesh cousin ! Il est trop grave ce prof ! Vas-y cousin ! ! ! »
Sidy, le visage rigolard, feignait la colère, ronchonnait pour faire le pitre. Il faisait du zèle et le savait ; jouait de cette ambivalence dont il avait conscience. Mais la politesse excessive dont il pouvait faire preuve parfois, et d’une obséquiosité calculée, révélait en creux un caractère antipathique. Son visage joufflu, aux traits encore enfantins, dissimulait des pensées et des méthodes de caïd. La violence affleurait. Un ressac permanent dont on entendait la rumeur. Quand il ne manipulait plus, qu’il protestait réellement contre des notes ou des rapports écrits, toute onctuosité disparaissait. Les mots se bousculaient, achoppaient contre leur propre désordre et précipitation. Il bafouillait.
Le professeur soutenait sans faillir ce regard vaguement halluciné. Il laissait dire, ne répondait pas aux répliques de ces comédiens instinctifs. Désormais, leur goût du jeu et de la surenchère le laissait froid.
— « Sidy ! ! Ton sac à dos, s’il te plait ! »
Sidy fit mine de ne pas avoir entendu. Il baissait la tête sur le poème, nullement intéressé.
— « Sidy ! ! Ton sac à dos, s’il te plait ! ! »
L’adolescent se tourna vers Moussa, un sourire complice aux lèvres. Le joueur impénitent obéit à contre cœur. Il avait trouvé plus fort que lui et s’inclinait provisoirement.

— « C’est quoi, c’truc ? demanda délicatement Patrice. Heeeeeiiinnnnn ! J’comprends rien ! Hein M’sieur ! On est pas des générales ! C’est quoi c’délire ?
— « Aaaahhh ! C’est nul ! Aaaaahhhh ! Wesh cousin ! C’est guez le français ! ! »

Moussa en rajoutait. C’était un hâbleur infatigable, sympathique mais infatigable.
— « Bien ! Je vous demande de lire ce sonnet de Louise Labé et de garder en mémoire toutes les remarques que vous pourrez faire lors de cette lecture initiale. »
— « Wesh cousin ! la prof d’espagnol ! Elle est trop bonne ! ! »
Moussa encore…
Un flot de sang colora traîtreusement le beau visage buriné du professeur. Cette rougeur subite ne fut pas perdue pour Assoumata et Awa qui échangèrent un regard entendu.
Il était démasqué.

Les deux jeunes filles plongèrent le nez dans le sonnet et firent leurs les vers de la poétesse : « Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés
Ô chauds soupirs, ô larmes épandues, […] »

Toutes deux avaient succombé au charisme du nouveau venu. Elles l’évoquaient au cours de conversations fiévreuses et passionnées.
— « Qu’il est beau ! Il est classe, ce mec ! Tu crois qu’il a une meuf ? Ouais ! Une taspé de chez sa mère ! »
Elles avaient échoué à fracturer son mutisme têtu. Leur curiosité insatiable avait trouvé porte close. Elles inventaient alors mille et une hypothèses, papillonnaient de l’une à l’autre et bâtissaient des romances.
— « N’oubliez pas la leçon sur la versification que je vous ai dictée : assonances, allitérations etc. On a tout vu ensemble ! Ne dites pas le contraire ! »
Il leur livrait des pistes impératives et évidentes qui peut-être essaimeraient.

— « Alors ! ! !Avez-vous terminé ? Ce n’est pas si compliqué tout de même ! ! Le vocabulaire difficile est expliqué en bas de page ! »
Ton sec. Exaspéré.

— « C’est guez vot’truc, Monsieur !
— Je ne comprends rien à ce que tu dis ! ! Peux-tu traduire ? »
La colère et la rage. Une bouffée soudaine et âpre tout droit venue de sa nuit. Leur mauvaise volonté entamait sa résistance, érodait sa patience.
— « C’est nul, vot’ poème ! Ca sert à rien ! ! Wesh cousin ! On parle pas en vers au taf ! ! ! ».
Vieille rengaine au pouvoir abrasif intact. Mais il refusa l’engrenage, le traquenard trop grossier.

Le concert éclata en cris rauques et gras. Le professeur pris de court ne put qu’assister, impuissant, au naufrage final.
Un élève entonnait un vers, un autre le suivant puis encore un autre. Aucune logique ne régissait l’ordre de passage. Ce n’était que cacophonie et débandade hystérique.
Les cancres triomphaient.
Le « Ô » systématique de chaque alexandrin était déclamé sur tous les tons, tous les registres. La 1èreSTT singeait les comédiens vus à la télévision , exagérait la gestuelle dramatique, hurlait la détresse de Louise Labé. Les canons bordéliques que dirigeaient Sidy et Moussa moquaient son lyrisme bruyant et les rires explosaient.

Le poème et le professeur, eux, achevaient de se décomposer.

FIN

Retour au sommaire