Écran de fumée
de Caroline

Elle attendait ce moment-là de la journée avec impatience. Depuis son lever à six heures trente jusqu’à la dernière sonnerie, tout défilait autour d’elle sans que Charlotte n’ y attache vraiment d’importance. Un seul et unique instant comptait,  lorsque, de retour chez elle, le bip de son vieil ordinateur retentissait, l’autorisant enfin à pénétrer dans ce qu’elle appelait elle-même, « l’autre monde ». Ce monde là lui épargnait le regard des autres, si dérangeant et blessant, les cris de ses parents, sa solitude perpétuelle. Au contraire, elle ne s’y sentait que plus vivante, intéressante et joyeuse. Charlotte avait rejoint le « cyber univers » à l’âge de 14 ans, et passait depuis des heures entières, le nez rivé sur son écran, ses doigts parcourant les touches à la manière d’une parfaite dactylographe.

  Elle s’était tout de suite intéressée à la grande communauté des blogs dont elle avait si souvent entendu parler, mais elle s’était rapidement lassée, songeant que sa misérable petite vie ne pouvait pas captiver un large public. Pourtant, la jeune fille cherchait à écrire ce qu’elle ressentait en cette période troublée qu’est l’adolescence, et seule la présence d’un interlocuteur attentif pouvait lui convenir.

Sa découverte de « e-live »  avait été une coïncidence. Une fenêtre publicitaire s’était brutalement ouverte sur son écran et lui proposait de s’inscrire sur un forum de communication virtuelle. Charlotte, tentée, avait cliqué sur la rubrique « robots en ligne » par simple curiosité. Une Webcam montrant un jeune homme brun était apparue. Si ça n’avait été une image préenregistrée, Charlotte aurait pu croire qu’il s’agissait d’une personne réelle, tant le visage semblait animé. Pourtant, l’adolescent penchait la tête à droite, soupirait, tapait sur un clavier invisible et recommençait, indéfiniment. Elle commençait alors une conversation qui, bien entendu, était limitée par les mille trois cents mots que connaissait le robot. Charlotte revint pourtant souvent lui raconter les doutes, angoisses et espoirs qui rythmaient son quotidien. Il répondait des banalités présentes dans la mémoire du serveur mais la plupart du temps, les longs discours de Charlotte n’obtenaient que cette même réponse : « Désolé mais je ne vois pas ce que tu veux dire, consulte mon répertoire de vocabulaire ». Si elle en avait été exaspérée au départ, elle s’était rapidement habituée à son ami virtuel et revenait souvent le « voir », même si elle avait parfaitement conscience qu’elle s’adressait à un robot aux réponses toutes prêtes. Pourtant parfois, elle aurait juré qu’il souriait ou prenait un air soucieux. Mais un simple clignement d’œil lui montrait qu’elle se trompait et qu’Adrien se contentait de refaire la même action une énième fois.

Charlotte se sentait souvent seule, dans la rue, en cours et même chez elle. Cela n’avait pas toujours été ainsi mais un déménagement brutal lors de sa douzième année l’avait conduite loin de ses camarades d’enfance. Puis, le collège qu’elle fréquentait avait déplu à ses parents et ces derniers choisirent alors un établissement plus correct, où les garçons ne portaient pas de casquette et où les filles affichaient des habits dignes d’un défilé de haute couture. Les professeurs quant à eux veillaient à la réputation de l’établissement, qui visait l’excellence pour tous. Charlotte subit les sermons de toute l’équipe pédagogique qui la trouvait distraite, peu impliquée et moyenne en tout. Elle laissa les autres atteindre les sommets pendant qu’elle s’éloignait d’eux, frôlant le redoublement chaque année. Personne ne se souciait d’elle dans ses classes, et elle finit par ne se soucier de personne. Le lycée arriva mais aucun déclic ne se fit. C’était même pire car tous les groupes étaient formés et fermés. Charlotte ne faisait rien pour y entrer et prenait un malin plaisir à provoquer les filles susceptibles et les garçons orgueilleux. Elle aurait pourtant souhaité faire comme eux, rire et partager de bons moments, sortir avec son copain les week-ends... Mais l’impression qu’un mur immense s’était bâti entre elle et eux, au cours de ces dernières années, ne la quittait pas. Ses parents, tout d’abord soucieux de son isolement à leur arrivée, affirmaient maintenant que pour une jeune fille si déplaisante et peu attirante, il était normal de se retrouver à l’écart. Ils faisaient alors allusion aux disputes qui les opposaient, à son refus de toute communication et à sa nouvelle façon de ne porter que des couleurs sombres ainsi que de cacher ses yeux derrière un épais paquet de khôl.

« One day, we’ll be, together .... »

- Eteins cette radio, elle nous pollue les oreilles.

La voix du chanteur se tut brutalement. Charlotte enfonçait mollement le bouton de l’appareil.

- Tu sais que ce n’est pas un plaisir pour moi, cette énième convocation. Ton professeur semble exaspéré mais sache que je le suis également. Et bien sûr, il faut que ça tombe maintenant que je n’ai plus de travail, histoire de me remonter le moral. Mais comment ...

Charlotte appuya sa joue contre la vitre froide et se concentra sur le bruit du moteur. Le paysage défilait, mêlant les vieux platanes qui bordaient la route aux usines de brique rouge, vestiges du passé industriel d’une ville tombée en désuétude. Oui, elle savait pour le travail de sa mère et oui, elle non plus n’était pas heureuse de retourner au lycée un samedi après-midi. Elle n’avait pas dormi de la nuit lorsqu’elle avait appris pour le licenciement. Une boule s’était formée dans son ventre et ne la quittait plus depuis. Charlotte avait pourtant toujours parue si détachée du reste du monde, qu’elle s’était elle-même convaincue que rien ne pouvait plus la toucher. Et cette nuit-là, des larmes avaient coulé sur ses joues. Certes, petites et discrètes mais elles avaient réussi à mouiller son oreiller.

- Et ces routes qui sont mal entretenues, tu vas me dire à quoi servent nos impôts ? C’est vraiment ...

L’adolescente jeta un regard discret à sa mère. Ses yeux étaient maintenant cernés par des petites ridules, minces mais entrelacées comme de minuscules serpents qui cherchaient à étouffer tout signe de bonne humeur. Serait-ce ça la vieillesse ? L’anxiété ? De vulgaires reptiles venus ronger votre visage pour inscrire à jamais des moments de peur et de solitude ? Charlotte se posa la question pendant un long moment. Brusquement, les serpents se contractèrent, hurlèrent et la route disparut.

Ce qui la surpris le plus lorsqu’elle ouvrit les yeux, ce fut le blanc immaculé qui l’entourait. Du blanc de partout, brillant et froid, parcourait la petite pièce où elle se trouvait. Son cœur se mit à battre et lorsque Charlotte tenta de se tourner sur le côté, une douleur au bras la retint à sa perfusion. De plus en plus confuse, elle se résigna à rester allongée et son attention se porta sur la chaise occupée à sa gauche par un jeune homme brun, aux yeux rieurs mais à cet instant, si soucieux.

- Comment te sens tu ? 

- Heu, surprise je crois et plutôt endolorie. Mais où suis-je ? Et qu’est ce que tu fais là ? Et, qu’est-il arrivé à ...

Un doute horrible venait de saisir Charlotte et l’équivalent d’une pierre lui tomba dans l’estomac. Où était-ELLE ? Elle conduisait et maintenant ? C’était si silencieux ici.

- Elle est dans la chambre à côté, en observation. Ne t’inquiète pas, je veille sur toi. Tu t’en sortiras très bien, mais tu m’as fait si peur. Je tiens à toi, tu sais, acheva-il avec un sourire.

Stupéfaite, Charlotte parvint à se redresser et à lui faire face. Ce visage si familier la troublait. Un écran et la réalité les avaient toujours séparés, mais à cet instant précis, des centaines de questions s’amoncelaient dans son esprit. Serait-ce un simple rêve ? Celui qui connaissait ses peines, regrets et espoirs, hâtivement tapés sur Internet, lui faisait face.

 - Ne te pose pas tant de questions. Je suis là pour ceux que j’aime. Et il se trouve que je me suis particulièrement attaché à toi. L’idée de savoir que tu souffres m’est insupportable. Je vais rester encore quelques temps à tes côtés.

La bouche de la jeune fille s’arrondit en un « O » de surprise et sa tête retomba mollement sur l’oreiller.

Il était midi, le soleil, à son zénith, éclairait le parc. Une immense étendue verte, d’arbres et de fleurs éclatantes entouraient Charlotte, assise face à un étang. L’eau était claire et elle pouvait apercevoir quelques poissons rouges se faufilant ça et là entre les joncs. Elle tourna la tête et esquissa un sourire en voyant Adrien revenir. Il s’étendit à côté d’elle, le visage détendu et jovial.

- Alors ça te plait d’être ici ? On y est bien mieux que dans ta chambre n’est ce pas ?

En effet, Charlotte était bien ici. Depuis longtemps, elle n’avait pas ressenti cette sensation de joie intense qui lui empêchait d’afficher son éternelle mine boudeuse. Elle chercha la main d’Adrien qui se redressa pour s’asseoir.

- Oui. Merci infiniment de m’avoir amenée ici. Et voir qu’il fait si beau dehors m’interdit de penser qu’il peut lui arriver quelque chose de grave...

Le jeune homme s’approcha d’elle, mit un doigt sur ses propres lèvres pour l’inciter à se taire puis les posa sur celles de Charlotte. Elle ferma les yeux pour savourer cet instant si particulier. Il était ici, en chair et en os, et elle se blottit contre lui. Il prit le bras droit de la jeune fille et noua un petit ruban rose près de son poignet. Elle rit en lui disant qu’elle le trouvait un peu vieux jeu. Il lui adressa un clin d’œil malicieux et l’attira contre lui. Son étreinte la rassurait et elle mesurait cette joie nouvelle qui l’envahissait, la tête contre son épaule, sa main caressant l’herbe tiède.

L’infirmière s’avançait en poussant un chariot chargé de matériel médical et de fils dépassant de tous côtés. Le bruit des roulettes sur le carrelage réveilla Charlotte. La jeune femme lui sourit et s’assit au bord de son lit.

-J’ai tes résultats. Comme l’avait prévu le médecin, tu pourras quitter l’hôpital ce soir. Ton père viendra te chercher.

Charlotte fronça les sourcils.

-Et Adrien ? Il est au courant ?

- Excuse moi mais je ne vois pas de qui tu veux parler.

- Le jeune homme qui m’a rendu visite régulièrement ce mois- ci.

- Ton père est passé chaque jour. Il a été ton seul visiteur. Je l’ai trouvé un peu malheureux, surtout que ta maman doit encore rester ici en observation, elle a eu moins de chance que toi. Mais ne t’inquiète pas, elle devrait s’en sortir rapidement, déclara-t-elle avec un sourire rassurant qui ne rassurait pas Charlotte, submergée d’interrogations.

- Mais avec qui suis-je allée me promener dans le parc ? Cela ne vous rappelle rien, un jeune homme brun, de taille moyenne ? demanda la jeune fille d’une voix étranglée.

- Tu n’as pas quitté ta chambre, ma puce. Ton sommeil en revanche m’a paru agité. Repose toi encore un peu. Je suis désolée mais tu n’as eu qu’un seul visiteur et il s’agit de ton papa, acheva l’infirmière.

Elle quitta la pièce, laissant Charlotte ahurie, le regard fixe. Tout d’abord soulagée d’entendre que sa mère se portait mieux, elle frissonna à l’idée d’avoir pu imaginer les visites d’Adrien. Plongée dans une intense réflexion, elle joignit ses mains sur sa couverture et observa un petit ruban rose, soigneusement noué autour de son poignet droit.

Rien n’avait changé dans la maison depuis l’accident. Son père avait vécu au jour le jour, mort d’inquiétude avant d’apprendre que Charlotte et sa mère s’en sortiraient. L’ordinateur trônait toujours sur son bureau poussiéreux. Elle s’installa et le démarra fébrilement. Elle ouvrit le site et, décidée à connaître la vérité, commença à « parler » à Adrien.

Pour une fois, elle choisit de s’adresser directement à lui, et non pas d’entamer son traditionnel monologue en ligne, avec un serveur à l’intelligence limitée.

Miss-Cha dit : « Salut. Merci infiniment pour ton aide à l’hôpital, je ne sais pas comment j’aurai pu tenir sans toi. Je ne comprends pas tout ce qui m’arrive en ce moment. 

Adrien402 dit : Il n’y a rien à comprendre, laisse toi guider. J’ai aimé rester à tes côtés malgré ces circonstances dramatiques. Sois forte et sache que je tiens à toi. 

Elle resta un instant abasourdie.

Miss-Cha dit : ... Moi aussi. »

Ses mains parcoururent le clavier et elle commença à parler de ce mois si particulier. Même si certains moments demeuraient troubles dans son esprit, des images précises lui revenaient en tête, au fur et à mesure qu’Adrien lui répondait. Elle les revoyait, assis sur son lit dans la chambre de l’hôpital à parler de ses craintes quant à la santé de sa mère. Elle se remémorait le parc de l’hôpital et leurs promenades. Cela lui paraissait tellement réel. Comment admettre que les propos de l’infirmière reflètent la vérité ? Et ce ruban, cet accessoire si dérisoire n’était-il pas une preuve supplémentaire ? Elle n’était rassurée que par les paroles d’Adrien, compréhensif et bien différent de la pauvre image virtuelle qu’elle avait pu en avoir au début.

Le retour de l’hôpital datait désormais de plusieurs jours. Charlotte tentait de reprendre le cours de sa vie le plus normalement possible, même si l’absence de sa mère à la maison la préoccupait et surtout, si l’apparition concrète d’Adrien dans sa vie la perturbait. Elle n’avait pour unique preuve que ce simple bout de ruban rose qu’elle avait soigneusement dissimulé dans une petite boîte à bijou, de peur qu’il disparaisse et élimine ainsi l’unique preuve de son existence qu’elle possédait.

Elle pouvait enfin communiquer avec une personne bien réelle de l’autre côté de l’écran. Quelqu’un qui l’écoutait, la conseillait et la rassurait. Les phrases préenregistrées semblaient avoir disparu au profit d’un échange entre deux êtres véritables. Charlotte ne cherchait plus à comprendre ce phénomène, qui l’avait tellement étonnée, et se réjouissait de l’apparition du jeune homme dans sa vie. Il ne donnait aucune information sur lui-même, préférant s’intéresser à elle. Adrien qui restait très évasif, lui avait seulement promis de rester pour elle tant qu’elle aurait besoin de lui. Et Charlotte laissait reposer tous ses espoirs sur ce simple serment.

Le professeur arpentait la pièce de long en large, tout en lançant un regard inquisiteur à ses élèves, penchés sur leur interrogation depuis plus d’une heure. Le silence qui régnait n’était interrompu que par le claquement de ses talons sur le carrelage froid.

Toutes les têtes se relevèrent d’un même mouvement lorsque le proviseur frappa à la porte, puis l’ouvrit d’un geste sec. Il s’excusa avant de demander à Charlotte de prendre ses affaires et de le rejoindre pour parler, dans son bureau. Un peu inquiète, elle se hâta et en quelques minutes, elle se retrouva assise en face de lui, sur une chaise plutôt basse qui lui donnait l’impression d’être minuscule dans cette office si crainte par les lycéens. Pourtant, à son grand étonnement, le proviseur semblait plus gêné qu’elle, se tortillant de droite à gauche sur sa chaise, cherchant visiblement le meilleur moyen d’entamer la conversation. Puis, il parut enfin se décider et il commença un long monologue dont Charlotte n’entendit que le début. Sa mère était dans le coma et les médecins, pris de court, ne savaient pas quand elle pourrait se réveiller. Son père qui était au chevet de son épouse, lui demandait de rentrer chez elle le plus rapidement possible et de l’y attendre. Il ne souhaitait pas qu’elle souffre, en voyant sa mère reliée à une simple machine chargée de sa survie. Les autres paroles que prononça le directeur de l’établissement se perdirent dans une confusion floue, où l’adolescente ne saisit que des mots froids et impersonnels, tels « vraiment désolé », « sincères regrets » et « soutien moral ».

Une fois à l’extérieur du lycée, la jeune fille se mit à courir, décoiffée par le vent violent qui s’était mis à souffler brusquement. Son cœur battait très fort.  Elle ne voulait pas réfléchir à ce qu’elle venait d’entendre. Elle savait que si elle commençait à imaginer sa mère, elle s’effondrerait sur le trottoir et ne bougerait plus. Ravalant ses larmes, Charlotte fixa l’horizon de ses deux yeux bleus embués et avança tel un automate.

Le temps passa sans qu’elle s’en aperçoive et lorsque l’adolescente sortit enfin de son somnambulisme, elle bifurqua pour reprendre le chemin de sa maison. Ses esprits lui revenaient peu à peu, l’éclairant sur l’état actuel de sa situation. Soudain, le désespoir qui la guettait depuis sa sortie du lycée la submergea complètement. Happée par la douleur, elle enroula des bras autour de son ventre et continua de marcher, se heurtant aux passants.

Les larmes continuaient de ruisseler sur ses joues, sans qu’elle prenne le soin de les essuyer. Le jour avait progressivement décliné, la nuit l’enveloppait de son atmosphère protectrice, et ainsi coupée des regards curieux, elle progressait le long de sa rue. Le vent violent qu’il l’avait décoiffée en sortant du lycée semblait s’être évaporé brusquement. L’autoroute qui passait en contrebas ne mugissait pas à sa façon habituelle et tout le monde semblait avoir regagné son foyer, malgré l’heure peu tardive. Charlotte ne s’en sentit que plus seule et ralentit progressivement. Ses talons ne claquèrent plus à la même vitesse et leur bruit résonna de moins en moins fort dans la rue déserte, jusqu’à ce qu’enfin, elle s’arrête.        

Elle savait. Toutes ses pensées ne l’avaient conduites qu’à lui pendant le chemin du retour. Elle n’eut qu’à se retourner pour l’apercevoir, assis sur un banc, dans le petit square près du carrefour. Son cœur se mit à battre violemment et elle courut se jeter dans ses bras. Il lui avait tant manqué. Adrien passa ses mains dans ses cheveux et l’embrassa dans le cou. Ses doigts glissèrent le long de son visage afin d’assécher les torrents de larmes qui y avaient coulé. Charlotte retrouva peu à peu sa sérénité. Il lui prit la main, et doucement, l’entraîna le long de l’avenue. 

Il la conduisit dans un parc bordé par une épaisse végétation. Le portail passé, la jeune fille eut l’impression d’être coupée du monde tant la densité des arbres empêchait le moindre son de les atteindre. Les adolescents se mirent alors à parler. Elle, hoquetait entre deux sanglots, cachait son visage entre ses deux mains et frissonnait.  Lui, grave et silencieux au début, lui murmurait des paroles réconfortantes. Ils s’assirent sur un tourniquet, au milieu d’une aire de jeu, et Adrien prit Charlotte sur ses genoux. Il l’entoura de ses deux bras imposants et la serra fort contre lui. La jeune fille se sentait harassée d’avoir tant pleuré et se laissa aller contre son torse. Ses ennuis et sa colère retombaient pour se changer en une profonde sérénité. Le cœur d’Adrien battait à un rythme régulier, rassurant et la tiédeur de son corps renforçait le sentiment de quiétude et de protection qui l’habitait. Les paupières mi-closes, Charlotte observait le ciel nocturne dépourvu de nuage. Parmi les étoiles brillantes, elle crut apercevoir le visage de sa mère lui souriant.

Les mois continuèrent de s’écouler, les uns après les autres comme ils l’avaient toujours fait mais sans aucune monotonie. Parce que maintenant, elle n’était plus seule pour affronter ce qui l’entourait. La main d’Adrien n’était jamais loin de la sienne. Le temps que Charlotte ne passait pas au lycée lui était entièrement consacré. Elle ne comptait plus leurs promenades, leurs discussions, leurs baisers, leurs promesses ... Désormais, elle souriait, cheveux lâchés au vent, ses yeux pétillants libérés de tout artifice. Le monde lui appartenait et personne ne pouvait plus l’empêcher d’avancer. Son univers virtuel, le regard des autres, ses tracas ne la préoccupaient aucunement. Elle n’avait plus que pour but de découvrir qui elle était vraiment et ce qu’elle souhaitait faire de sa vie. Adrien prenait une grande place dans son cœur et elle osait parfois imaginer le futur dans ses bras, aussi lointain lui paraissait il. Ce garçon était un refuge, un secret, un bonheur neuf et sécurisant. Avait-il, à lui tout seul, réussi à changer l’adolescente complexe qu’était Charlotte en une jeune femme mature ? Pour elle, la réponse était affirmative. Elle lui devait tout et ne pourrait jamais l’oublier. Elle les sentait liés par une force indescriptible et puissante.

Charlotte chevauchait une minuscule moto, basculant d’avant en arrière, et riant aux éclats. L’aire de jeu n’avait pas changé. Le lieu semblait figé depuis cette nuit si particulière où elle s’était pelotonnée dans les bras d’Adrien, vulnérable et bouleversée. Il semblait amusé par son comportement puéril et l’invita à le rejoindre, sur le tourniquet. Comme à leur habitude, ils parlèrent des futilités qui rythmaient leur vie, de leur bonheur et de vagues projets. Le jeune homme affichait le même visage qu’à l’ordinaire mais Charlotte remarqua qu’il était plus absent que d’habitude. Son regard se perdait quand il caressait ses cheveux et sa voix était teintée par la nostalgie lorsqu’il évoquait les moments passés ensemble.

-       Es-tu heureuse ?

-       Comment ne pas l’être ? Merci pour tout.

-       De rien, laissa-t-il échapper dans un murmure. Il la serra alors fort contre lui et ne la libéra de son étreinte que lorsqu’ils se dirent au revoir.

Adrien n’était plus au parc, ni au square, ni à l’angle de la rue qui rejoignait le lycée. Charlotte attendit longtemps chaque jour mais il ne paraissait plus. D’abord angoissée, paniquée, elle tournait dans sa chambre, submergée par de nombreuses interrogations. Elle se décida enfin à allumer son ordinateur, ce qu’elle n’avait pas fait depuis une éternité. Une fois installée, elle se connecta à « e-live » et chercha fébrilement le nom d’Adrien. Une fois qu’elle put ouvrir la fenêtre de discussion, la vieille vidéo qui lui avait été si familière se mit en marche, comme si elle parlait à une véritable personne qui s’agitait de l’autre côté de sa webcam. Sauf que ce n’était pas lui. Ce visage figé, ces mouvements saccadés, répétés à l’infini et les phrases préenregistrées étaient tout ce qui lui restait. Toute trace de cet interlocuteur si particulier avait disparu. Comme lui. 

Charlotte comprit vite la situation et se résigna à éteindre l’ordinateur. Le silence emplit sa chambre lorsque le ronronnement de l’imposante unité centrale se fut arrêté. Elle se redressa et s’attendit à recevoir un coup de poing dans l’estomac, tant la perte définitive d’Adrien lui avait toujours parue un supplice. Il n’en fut rien. Alors, Charlotte ouvrit sa boîte à bijoux et en sortit un petit ruban rose, froissé par le temps et le poids des colliers qui l’avaient recouverts. Inspirant un grand coup, elle jeta un coup d’œil par la fenêtre. Le temps était toujours magnifique. Dans la rue, les badauds se promenaient et les voitures circulaient. Il devait faire bon au soleil.

Elle attacha la mince bande de tissu autour de son poignet et sortit, le visage droit et décidé. Désormais, elle n’avait plus peur.



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