Le Prince Colville
de Carine Saint-Jacques



Le prince Colville regardait le plafond de sa vaste chambre tout en soupirant, essayant en vain d'accepter la réalité qui se présentait à lui: son père ne mourrait pas avant longtemps. Étant tout deux des êtres vampiriques, ils étaient immortels et le seul moyen de se débarrasser d'une telle créature était de l'assassiner. Mais voulait-il réellement que son géniteur connaisse une fin si atroce ? La réponse, influencée par son incontrôlable soif de pouvoir et un ardent désir de vengeance, était évidemment positive.
Il comprit finalement qu'il n'arriverait pas à s'endormir et se leva, se dirigeant vers une petite fenêtre située du côté gauche de la pièce. Dehors, les nuages recouvraient le ciel, empêchant les rayons meurtriers du soleil d'atteindre son corps. Comme les vampires vivaient la nuit, personne n'apparaissait dans son champs de vision, ce qui lui permettait d'aller se balader sans compromettre sa réputation. Car, et ça, tous les personnages royaux le savait bien, il ne suffisait que d'une seule action inhabituelle pour alimenter les mauvaises langues.
Une fois sortit du sombre château paternel, Colville prit l'apparence d'une chauve-souris et vola jusqu'au coeur d'une forêt connue de lui seul où il entreprit de s'exercer à parfaire ses facultés surnaturelles. Il ne comptait pas défier son père avec sa force vampirique mais il avait tout de même besoin de se défouler. À la tombée de la nuit, le jeune homme se dépêcha de rentrer au château mais ne réintégra pas tout de suite sa chambre, préférant aller se recueillir quelques minutes devant le monument funéraire érigé en mémoire de cette douce et compréhensible femme qui fut sa mère.
Son doux visage revint hanté ses pensées, comme les premiers jours qui avaient suivi sa mort. Qui avait bien pu la tuer ? La seule personne qui n'avait jamais su ce qu'étais l'amour, celle qui avait ruiné la vie de sa tendre épouse et qui n'éprouvait qu'en de très rares occasions des émotions autres que négatives: son père, le roi Upert. Le douloureux souvenir de sa mère pleurant à chaudes larmes devant son géniteur après que celui-ci l'aie violemment battue remonta dans sa mémoire, faisant naître au coin de son oeil, une larme brillante comme les astres de la nuit. Il la vengerait et obtiendrait par le fait même l'accès au trône ce qui, espérait-il, lui ferait oublier tous ses malheurs passés.
S'il ne pouvait pas vaincre Upert de façon conventionnelle alors, une seule solution s'imposait. Il descendit prudemment l'escalier de pierre menant au sous-sol et regarda de chaque côté, s'assurant de ne pas être suivi. Le prince entra dans la bibliothèque et en ressorti avec un étrange livre. Ayant acquis ce dont il avait besoin, il reprit à nouveau son apparence animale et remonta dans sa chambre. Ce document, selon les rumeurs qui couraient à son sujet, contenait une étrange énergie, capable de décupler considérablement les forces aussi bien physiques que psychiques de celui qui la maîtrisait.
Colville s'installa confortablement sur son lit et ouvrit le vieux grimoire, strictement rien ne se passa. Déçu, il entreprit de le feuilleter mais les pages ne comportaient aucune trace d'écriture. Le garçon se découragea, déposa brusquement le livre sur le sol et se recoucha. Il ferma doucement les yeux, en proie à un soudain malaise. Du sang se mit à couler sur son corps d'adolescent pendant que sa peau semblait vouloir quitter son corps durant les pénibles minutes qui s'ensuivirent. En brave jeune homme, il endura la souffrance, se rappelant que ce n'était pas le moment de tout abandonner.
La douleur se dissipa lentement, le plongeant dans une douce torpeur. Épuisé, il s'endormit. Ce jour là, ses rêves furent troublés par des scènes d'une violence inouïe l'opposant à son géniteur. Jamais de toute sa vie il n'avait ressentie une telle colère et c'est avec hâte qu'il sortit de ce sommeil peu réparateur. Il repoussa rageusement ses couvertures ensanglantées et quitta la pièce pour rejoindre la chambre du roi. Upert dormait paisiblement, un indescriptible sourire flottant sur les lèvres.
Son fils, animé par le puissant désir de châtier son père pour son crime, s'approcha du lit de ce dernier. Un pieux apparut alors entre ses doigts et il l'appuya sur la poitrine du meurtrier. Il lui répéta à voix basse pourquoi il s'apprêtait à faire cela et, lorsque le roi ouvrit les paupières, enfonça son arme le plus profondément possible. Colville avait atteint son but et pourtant il n'était pas rassasié. Quelque chose s'était emparé de lui, un instinct de prédateur affamé dictait ses actes et, qu'il le veuille ou non, il avait perdu le contrôle.
D'un coup, il retira le pieux du corps de son père et se transforma en chauve-souris pour aller rejoindre cette forêt qui l'avait accueillie depuis que sa mère n'était plus là pour le consoler. Le garçon se laissa lourdement tombé sur la terre desséchée, contemplant la lune qui éclairait son âme de sa douce lumière argentée. Ses souvenirs s'effaçaient peu à peu, remplacés par des images morbides de gens s'effondrant sous ses crocs de vampire. Cet être civilisé qu'il avait autrefois été s'évaporait lentement, laissant place à un monstre qui ne savait guère faire la différence entre le bien et le mal..
Là haut, dans le ciel, se mouvaient des silhouettes familières. Il reconnu aisément la sienne qui se dirigeais vers l'océan qui bordait l'île. Inconsciemment, il suivi cette ombre jusqu'au bord de l'eau où il se pencha pour voir son propre reflet. Les vampires ne pouvaient pas se voir dans un miroir mais le prince distinguait très bien ses traits, déformés par la haine. Que c'était-il passé ? Grâce au peu de lucidité qu'il lui restait, il réussit à se remémorer le moment qui avait suivi sa « lecture » du vieux grimoire aux pages jaunies. Le jeune homme ne pu poursuivre sa réflexion car un mouvement dans la mer attira son attention.
Un garçon le fixait au travers des vaguelettes, un vampire aux cheveux noirs et aux yeux couleur de nuit. Il grogna mais l'adolescent ne broncha pas. Prenant cette absence de réaction pour de la provocation, il plongea la main dans l'eau, tentant en vain d'atteindre la créature. Elle devint floue un instant mais se reforma rapidement, irritant de plus belle le prince qui attaqua ce reflet avec férocité. Il fit tout ce qui lui sembla possible mais du finalement opter pour la morsure. Il se pencha jusqu'à ce que son nez trempe dans la mer et ouvrit la bouche.
Lorsqu'il voulut planter ses canines aiguisées dans le cou de sa proie, il avala une bonne gorgée d'eau salée. Pire que l'ail, cette chose lui fit perdre connaissance. Il se noya, victime de sa propre stupidité. Le pauvre garçon ne le su jamais, mais son cadavre s'enfonça dans le sable, attiré vers le bas par une force inconnue. Satan posa sur lui un regard remplit de compassion. L'adolescent avait perdu la raison parce qu'il avait été trop curieux, pourquoi avoir été assez sot pour prendre ce qui ne lui apparatenait point ? Le diable claqua des doigts et il disparu pour de bon, personne ne se souvenant qu'il aie un jour existé un jeune homme du nom de Colville, qui fut le jouet préféré du prince des ténébres.

Carine SJK

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