Vincent
de Camille Starck


« C’est ce que je trouve qui me dit ce que je cherche »
Pierre Soulages.



Comme une salope.
Je les aime comme une salope.
Aimer façon salope, pas comme le font les autres ; différente : salope.
Et puis j’aurais du fermer ma gueule au lieu d’être heureuse. Quand on m’a demandé si je voulais bien prendre l’autre pour un époux, j’ai répondu que oui, ça je m’en souviens bien, c’est comme quand on me demande si mon mari va bien, oui il va bien.
Ce soir nous partons en vacances à Quimper, Quimper la ville sombre, Quimper la ville courte ; j’en fais le tour, ensuite je m’achète une paire de chaussures, ce qui signifie que j’ai déjà acheté la tenue qui ira avec, à Quimper j’achète, je me sauve dans les magasins, pendant ce temps je ne vois pas la mer, ni ces gros galets tout gris, les pétoncles mortes, toutes sèches.

Pierre est le genre de personne qui s’attarde sur de fort jolies choses, mais il n’attendrit pas , il n’émeut pas parce qu’il fait ça tout le temps regarder ces choses, je crois qu’il tend à devenir « oui-oui ».

Je l’ai bien cherché à ce qu’on me trouve différente, t’es une belle différente tu sais.
Et puis t’as pas peur, non de quoi, de te tromper de prénom, de ne plus savoir.

Non au début , c’est doux, on boit du café, à chaque fois du café, on fait des trucs fous comme parler, au début c’est ça.

Après qu’on ne vienne pas me dire que boire un café n’est rien, absorber c’est dangereux, et absorber en présence de quel qu’un ça veut dire le boire et le regarder en même temps tiens si c’est pas sexuel ça !

Avaler en regardant, il faut avoir une sacrée maîtrise de son corps pour faire ça, et on sait ce que ça leur fait de les regarder en déglutissant ; donc ils m’ont vu avaler, tous et je l’ai fait parce que je le voulais bien. Salope vraiment.

Là j’y pense plus que d’habitude, c’est normal à Quimper, on pense plus qu’ailleurs, les rues sont mortes, elles racontent des histoires mortes, des gens tous secs.

Donc ça commence par du liquide chaud dans la gorge, on ne devrait pas manger ou boire avant d’avoir eu son liquide chaud à lui, je suis sure qu’ils se sont tous dit au moment du café, c’est bon elle est prête là.
Sûre.
Et fumer devant lui , cramer la clope , en faire des cendres, cramer celui d’avant , c’est bon tu peux entrer l’autre est mort .
Dans ma gorge.

Parce que mariée bien sur , sinon pas de salope .
Combien de temps ? Sept ans. Sept fois à Quimper, les sept ans qui ont du mal à respirer, à trouver l’air. l’autre qui ne propose plus.
Alors aller boire un café oui on saute dessus et on le boit en regardant droit les autres yeux .

A sept ans on ennuie, on attendri plus c’est fini on regarde le jeune bébé qui peine à articuler, celui auquel on doit apprendre, celui qu’on protège, sept ans ça y est on est grand on peut s’en aller. Le p’tit dernier qui gazouille ,lui.
Non c’est pas de l’ennui qu’on parle mais bien de salope.

J’ai avalé les yeux grands ouverts.
Trois cafés, la moitié d’un litre ; j’en boirais des litres.
Les salopes boivent bien . je vois tout ça , j’en profite parce que je suis dans une crêperie , et on peut y boire du café comme ailleurs, ça pourrait être un bar où on embrasse si Tanguy était là.

Ce serait tout chaud , la langue pleine de ce goût de café comme la sienne, le même goût que lui, on ne sentirait rien que ce goût, je m’embrasserais.

Dans certains bars on aurait du s’embrasser , dans quelques bars on n’a pas pu s’embrasser, et dans ce bar on a fait que s’embrasser .Et pour m’excuser auprès de ce bar qui n’aurait jamais du voir ça je met ma langue bien bas.

J’y étais ! Sur sa langue et je ne me souviens que de ses mains sur mes oreilles.

Après j’ai du boire je ne sais plus ; en tous cas c’était fait, en fait ce n’est rien de tromper quelqu’un c’est vraiment simple et ça ne prend que très peu de temps, et l’enthousiasme, je ne le sais plus, on ne se rend pas compte je crois ; et puis une langue ça reste une langue, c’est ce qu’on se dit sur l’instant ; c’était donc ça tromper, toucher un autre comme ça, c’est impossible ça doit être plus que ça pour que tout le monde ou presque en dise tant de choses , parce que là vraiment je suis bien je ne peux pas fauter je suis bien , ou alors je ne me vois pas, oui voilà je vais me regarder dans la glace je vais aller aux toilettes, je croiserai bien ma tête et puis là je verrai bien.

Bon, je l’ai croisé cette tête de trompeuse , ça y est c’est fait , j’ai ma nouvelle tête de c’est fait en tous cas j’arrive encore à marcher à aller où je veux c’est très bien si ce n’est que ça.
Le café, d’une traite.

Après on s’est dit au revoir sur un parking. Je suis rentrée toute légère parce que l’embrasser je me voyais le faire depuis quelques semaines alors pensez si j’étais fière que ça se soit fait enfin ! ça pèse son poids des pensées comme celles là. Je les ai toutes emmenées à Quimper en me disant que c’était idiot, là-bas il y a du ciel comme ailleurs alors je le verrais bien tournoyer.

Dans l’élan j’aurais bien mis trois couverts sur la table pour le dîner , oui il y avait ça maintenant éviter la gaffe de ce genre , celle qui fait que l’autre l’apprend, voit qui vous êtes ,vous qui avez juste commis l’irréparable avec la langue.
Donc deux couverts ce soir merci ça ira.
Bien sur qu’on arrive à manger tout son plat malgré tout , on fini tout parce qu’on a faim quelque part c’est la même faim.
Ce soir là j’ai tout mangé, ce jour là j’en ai mangé, de tout.

Je me suis dit oui ce sera possible de rester comme ça avec lui devant , le sexe plein de Tanguy frais ; il me demande si je peux lui passer du pain , il n’en a plus dans la bouche, moi qui ai le pain près de moi je lui donne.
Je suis généreuse de ça, du pain qu’on me demande, de la bouffe.
Que l’autre mange à ma place.

Pendant ce temps on me parle, je réponds que oui, je répond toujours oui quand je n’écoute pas, voilà, c’est malin.
En tous cas Il ne sait rien, Il a sa tête qui ne sait pas et je le trouve très laid comme ça et puis cette idée que ça puisse être lu sur moi.

Mon visage je le touche plus souvent qu’avant parce que j’ai l’impression qu’il rougit, parfois même que le nez se déplace, ou que la langue n’est plus ; je ne sais pas, des inconforts.
Donc en face de lui je mange je sais que ce soir ça va nous arriver, le sexe dans la maison de Quimper.
Ça fait trois jours que le sexe ne s’est pas produit alors je me doute que ça va lui entrer en tête dès qu’il me saura allongée, il va venir se poser sur moi, il n’est pas très lourd, là oui je compare je ne peux pas m’empêcher de mettre le corps de celui de cette après midi-là dans notre lit à Quimper.

Il va bien falloir que je dise toutes ces après-midi parce que ça va finir par enfler ma tête de peur . c’est idiot généralement la façon de découvrir les choses, je m’en souviens comment j’ai découvert pour lui et L., c’était en mai je rangeais des papiers mis en bazar , résultat de semaines de paresse, à attendre le bébé.
Donc je rangeai je me disais ah oui je range , ce sera en ordre après.

Ça s’appelle de l’ordre tout ce qui se passe après , il ne faut pas croire que ça met tout de travers de découvrir au contraire c’est agréable , on se dit il est comme tout le monde, la perfection ça fatigue. On n’est toujours tout petit devant ; donc oui l’histoire du rangement , moi devant le bureau à ne pas savoir , j’ai déplacé , intervertis, je ne rangeais rien et puis je me suis souvenu de la semaine dernière quand j’avais eu la sensation qu’il y avait quelqu’un d’autre je sentais une autre personne , je me souviens de cette sensation , je l’ai eue dans la rue en touchant mon ventre, mais oui cette autre personne c’est elle dans mon ventre et non ça n’était pas elle , mauvaise réponse.

Rangement, des lettres, je touche , je les touche je me dis qu’il peut bien recevoir du courrier de qui il veut nous allons avoir cet enfant, nous en sommes au point où nous aimons, ou personne ne peut détruire et puis j’ai dis que ça ne détruisait pas.

L. avait bien le droit de lui écrire elle devait avoir des choses à dire, à lui spécialement, écrire, faire cette démarche , demander l’adresse, coller le timbre , y mettre la langue.
Une fille qui met la langue, elle avait pensé à quoi en collant ce timbre, que la lettre mettrait tant de jours à venir à lui, j’ai ouvert.

Bon ce soir il a fallu le faire.
Maintenant que je sais , enfin maintenant que je sens c’est différent je fais l’amour à un type c’est banal, je me couche, il est là et j’attends l’enfant avec L.

Je n’ai pas hais ce jour là, j’ai juste pensé, tiens il est comme ça, il dit qu’il va à un endroit il donne des détails et il couche avec une autre femme, c’est intéressant, je lui ai demandé s’ils l’avaient fait sous la douche, j’avais eu cette vision je savais qu’ils avaient fait ça.
Très bien que voulez vous que je fasse à ce moment précis je mettais la table pour bouffer et j’ai bouffé quand il m’a dit oui c’est sous la douche qu’on l’a fait le lendemain matin ; pas fier de lui il m’a dit, une queue qui se dresse et pas de fierté, ça se peut. Là j’aurais du vérifier si son nez, sa langue.

Ça n’explique pas le bar de l’autre fois je ne vais pas dans les bars parce qu’une queue s’est plantée il y a des mois ça ne se peut pas.
Je ne l’explique pas ce bar, quand j’ai ouvert la bouche. Je veux en passer du temps ,avec d’autres.

Et mon alliance j’en ai fait le tour, non ça ne sonne pas bien de dire ça je ne devrais pas pour le mari.
Je laisse.

Dans le bar je regardais les mains de Tanguy après tout regarder des mains ce n’est rien, sauf que les siennes , elles expliquent la chasse aérienne, comment se placer dans le ciel, je trouve ça drôle cette façon de prendre sa main pour un avion.
Et puis ses mains sont soignées, grandes, pratiques pour les yeux ,regarder ce qui est joli c’est moins compliqué, ce qui est moche ça fait réfléchir, là je ne me posais pas de questions je les voyais sur moi et on ne s’en sauve pas comme ça. La chasse. Je lui ai dit c’est quoi cette alliance, c’est celle de mon père, il est mort. Ah bon merci ; merci ! pas cette complication là sans façon.

Sur le coup j’ai presque ri j’ai dit dans ma tête un homme marié tiens.

Sinon la rencontre on s’en fout c’est d’avoir répondu à son invitation .
Bon on fait quoi maintenant, ah oui on parle de ce qu’il fait , comment il vole très vite, parce que pilote c’est un métier dangereux, il peut y passer, comme moi là maintenant.

Il me vient une pensée de celles qui sonnent mal qu’on voit dans toutes les têtes là oui je m’en veux de me dire, Tanguy est différent, et renchérir avec il n’est pas comme les autres là vraiment je suis en dessous.

On sent quand c’est trop tard, on le sait bien c’est quand on est là dans le bar c’est déjà foutu, mais attention ça ne commence pas là c’est dans la tête que ça a commencé bien avant, le bar c’est la réponse.
Salope dans ce bar je me reconnais bien , là je suis bien.

Je devrais bientôt lui prendre la main j’aimerai les savoir toutes douces et d’autres choses que je voudrais bien, tant qu’à être là autant se mouiller bien.
Autant ouvrir la bouche, il est venu pour , pourquoi je ne sais pas trop mais si j’ouvre la bouche il saura bien, et puis ses yeux très verts.

Vert clair comme un beau serpent tiens encore là celui là le serpent le truc long , visqueux etc…Ses yeux sont tous seuls sans moi six mois après on se disait la même chose, qu’on vivrait bien à coté l’un de l’autre .

Je vivrais bien avec ses yeux verts eux seuls me suffiraient je crois, on aime bien se dire des choses comme ça en nous , ça veut dire à quel point on se goupille dans l’autre.
Dans une nouvelle histoire, je ne pensais donc qu’à ça avant que ça arrive.

C’est comme une salope que je suis venue dans ce bar, et je voulais arriver la première pour voir comment il me cherche, comment il m’attend non ce n’est pas quel qu’un qui attend.
Je pense à son avion et comment il vole dedans je pense à sa façon de regarder devant, sa peur de crever peut être ou l’habitude, le ciel maintenant je cherche. Le ciel cet amant.

Il est dedans parfois. Tanguy, les nuages, par dessus, lui.

Comment s’appelle les êtres qui tournoient en douceur au dessus de nous ah oui les anges, c’est un ange qui m’offre un café.
« An angel at my table » je me suis dit ça , avec lui toutes ces choses que je me dis !
Il est très jeune, un jeune officier je n’aime pas dire ça c’est comme aller boire un verre , non c’est le contenu. A cet âge là c’est exceptionnel, un grade comme il a, c’est lui sous tout ça, même en dehors de ça, et j’aime ses mains, quand je les regarde, quand je les aime sur moi j’y pense, à un certain avenir sexuel, tout nu.

C’est essentiel de penser à tout ça, sinon on n’avance pas, on n’a pas d’avenir du tout, c’est à dire que pour faire des projets il faut coucher, pour y arriver.

En un café, j’en ai vu des choses et j’ai tout écouté, je crois que mes sens l’aiment bien, ils sont tous là devant lui, c’est qu’ils l’aiment bien.
Je crois bien qu’on pourrait s’avaler, je bois.
C’était comme ça pendant six mois, il faut que j’aille chercher mon fils à l’école, mon mari va rentrer, il est temps pour nous, le temps, on n’y a pas droit, on nous l’enlève dès qu’on est heureux je crois bien, on nous retire cet espace parce qu’on a ce que d’autres n’auront jamais, alors eux du temps, ils en ont, il ne savent pas trop mais ils font les courses.

Nous on doit courir, se goûter vite fait, parler un peu mais parfois on ne peut pas, il est trop tard, on doit partir, on pense à l’essentiel on s’essuie. On n’a jamais de temps, on ne sait pas le voir, je ne sais pas mais il faut toujours se séparer pour repartir vers nous.
Le téléphone oui bien sur on parle dans ces cas là on s’appelle, pour parler après l’amour.
Un jour on a eu le temps de faire l’amour et parler.
Un soir il est venu chez moi j’étais seule. Parlé, mélangé, dormi.
Les gens chez eux le font.

Partir de Quimper, oui mais il faut aller voir Brest avant, la ville carrée, définie, la ville morte à la guerre, sous les avions, la ville effacée par le bruit des réacteurs, morte par les chasseurs, je suis morte aussi par un chasseur, devenue carrée, bien mise comme Brest, je me tiens bien dans la voiture, je réponds oui ou c’est sur quand j’entend une voix, c’est peut être une erreur, c’est vrai j’ai dit oui hier aussi pour le concert de Tri Yann, les vieux chanteurs, vieux comme moi, moche comme moi qui suis prise. « Dans la vallée là haut la la la… »

Et tout ceci nous rapproche de Vincent.
On a du faire vite, fallait que ça rentre, tout dans le sac, en six mois je tiens à toi, je n’aime que toi, faire l’amour des fois d’affilée, compter les fois pour s’en rappeler, en six mois tu veux m’épouser, quitte le pour moi ; quand on vit ensemble on fait à manger.
On s’aimera demain, là on a faim.

Chacun chez soi, ici je vis quelque chose qu’on fait durer, il faut ; trop d’amis qui diraient, et la famille qui penserait, et moi ; Tanguy j’y pense, ça arrive, oui j’y pense en faisant des choses dans cette maison-ci, au lit oui.

Hier soir je l’ai senti dans le ciel, je le savais là- dedans , je mettais le couvert pour trois ; je mixais une purée aux trois légumes pour le petit. Parce qu’il vole Tanguy, ils sont peu à cette vitesse là. Les sélections. Un peu de beurre. Tous les jours dans le ciel, il voit le dessus de la tête de tous les gens. Haut. Servi.

Pierre m’embrasse dans le cou, il a envie.
Ce soir je vais faire l’amour à deux hommes, un pour les va et viens , l’autre en moi.

Le problème c’est qu’il n’y a plus ce choix de dire non, il faut bien le faire, prendre le plaisir ; c’est ça se cacher .Dans le plaisir. Là-haut. Qui. Peu importe.

Vincent est une sale habitude.
Le ciel au dessus de la tête. Lui toujours un peu comme au dessus.

Tanguy, celui qui vole, vite, là-haut, c’est impensable parfois, cette façon d’aller, au dessus, j’y pense à ses ailes, pendant l’amour, un ange dans cette bite, une magnificence spermo-portée j’y crois ; et je sens le ciel, l’odeur du ciel, je le sais, le crane des nuages, le dessus, les autres, tout ça , je sens tout ça pendant.

Tous les jours, on se sent tous les jours on se sait ; ensemble, non ça ne serait pas pareil, et puis je le connais bien ce « ensemble », différent avec un autre, un risque, voilà c’est tout ; Vincent me va.
Je n’ai plus l’habitude d’être tranquille, je ne sais plus comment on fait. Même, un jour je me suis dit que tomber sous un bus n’avait plus d’importance, jusque là !

Ça doit être à cause de la salope, celle là je la retiens, elle me met heureuse et maintenant elle veut se barrer, se la jouer bonne conscience dans la rue, chez des gens, bonjour alors tu vas bien , tu fais quoi en ce moment, s’asseoir, boire une bière blanche avec du citron, celle là quand elle me coule dans la gorge, ça fait oublier la salope, je m’assois dessus.

Tanguy ne peut pas boire d’alcool, il n’a pas droit à ça, il doit manger bien, ses artères, c’est pour elles qu’il fait tout ça, dans le ciel elles sont malmenées, il m’a raconté tout ça, j’aime bien l’entendre faire ça, parler de lui, ses deux boules vertes, je ne trouve pas la couleur exacte, c’est le vert comme lui vous savez, ce vert de dingue, j’enrage de ne pas la trouver ailleurs, et ce confort de la revoir enfin cette couleur, là devant moi je la tiens.
Vincent aura ses yeux là, et puis ses mains, sa grande taille, sa force, il aura beaucoup de Tanguy, vous comprenez c’est le petit dernier, il apprend à me parler, ça viendra. Répète après moi.
S’il ne devait rester qu’un seul instant de Tanguy je prendrais le ciel, le sien, et je le donnerais à Vincent.


*


Nicola c’est différent, on se connaît bien. On se sait quand on sonne chez l’autre.
Des yeux bleu-clairs, des mains hâlées, bien carrées, même ses avant-bras je regarde, je pousse jusque là.
Je viens chez lui quand sa femme est en balade.

En bonne salope, je sonne chez lui, je sais bien où je vais, ça suffit de dire qu’on est pas conscient, état second etc, non mais ça va pas on sait bien où elle va se mettre, la longue tueuse, sa matraque à l’autre, quand on se rhabille on remet tout dans l’ordre et puis c’est tout, je ne suis pas de ces salopes complètement salope, ma tête est bien consciente d’elle même sinon comment je serais venue ici il a bien une adresse ce garçon j’ai du traverser faire attention je me suis dirigée, alors la fille qui sait pas , qui se rappelle pas, basta.

J’ai pas regardé le ciel avant de rentrer, faut rester poli, regarder là haut en plus, pendant ce que je suis en train de faire
Il m’a ouvert, on ne sait jamais si on doit s’embrasser sur la bouche tout de suite, personnellement je préfère qu’il ne sache pas, qu’il sue des mains en me regardant sur son canapé, ça oui je préfère au moins ça me laisse du temps pour avaler, et puis le café il s’y connaît , cette façon italienne de.

Rome je crois, des cheveux blonds comme les italiens du nord, des flamands sont passés par là, par lui à une époque, je dis ça pour parler de ces cheveux blonds, ils ont leur importance, ils brillent , tout clairs un peu en bataille, mais souples, les cheveux ça en raconte.

Et puis je viens à les toucher au bout d’un moment on se touche , on n’en peut plus.

Tout ça pour Vincent. Va bien falloir que j’en parle de celui là.

Le café d’abord. Trois d’affilée, comme quoi j’avais envie d’avaler.
Je sais très bien où je suis. Et ce café je l’ai pas inventé, ni ce goût qu’il a dans la bouche, le Nicola se hume, se boit, je fais tout ça en même temps, si Elle rentre je m’en fiche, et puis si Elle s’est absentée c’est qu’Elle ne voulait pas être là, c’est ma logique de quand j’embrasse, on ne peut pas penser et aimer en même temps, j’ai déjà essayé, ça gâche le baiser , et là , la salope revient.

On se rhabille, comme je le disais on remet tout dans l’ordre sans problème, ça devait être mieux il y a quelques siècles avec ces foutus corsets, l’homme qui vous aide à le resserrer ou qui vous plante comme ça par terre, les lanières en berne vos deux mains au secours des seins, par dessus, faut pas que ça tombe, comment on va faire, l’époque des vrais salauds.
Les hommes que je connais sont doux et prévenants. Ils me laissent le temps, ils prévoient large.
Vincent sert du café tout le temps, Vincent n’existe pas, pas encore.

Je rentre, Pierre m’attend, me demande.
Pierre ne sait rien , Pierre ne sent rien, Pierre pense être Vincent, le Vincent, Pierre vit de ça, pense à ça, ça l’occupe bien.

Tanguy demain. Tanguy c’est celui qui vole, qui va au-dessus, même au-dessus de moi s’il voulait. Entre deux vols, je suis là en bas, il descend des nuages, parce qu’il vole au-dessus, c’est sans importance, mais quand il revient du ciel c’est moi qui le rattrape, et puis il a ces yeux qui regarde devant, et après il vous regarde vous, je deviens une direction, un couloir. Il me regarde moi, comme des yeux posés sur un ciel.

Moi qui suis au sol, je vis l’amour à terre, par terre, j’ai l’amour au sol, lui il me tire dessus depuis son ciel, il me vise et je meurs, c’est son métier, et puis il repart très vite ; missile air sol, il bombarde, de là haut, il me voit où que je sois.

Je n’ai pas croisé Nicola depuis des semaines, ça n’est pas trop grave, j’ai récupéré de lui, quelques membres, quelques façons de dire, une attitude devant le désir, ça je m’en rappelle et il faudra que Vincent mémorise bien tout ça, je ne vais pas lui répéter tout le temps après tout ce sera lui l’homme agréable. Le dernier qui restera.

*

Il y avait du monde autour et soudain plus rien.
Ca a explosé vite. Des inconnus partout autour, et plus rien. Des corps qui ne disent rien.
C’était comme ça autour de moi.
J’ai vécu avec dans ma tête, je pourrai vivre sans.
Pourquoi ? Parce que je n’avais pas décidé tout ça. Si on me l’arrache ce sera bien fait.
J’aurais du savoir ce que je faisais.
Une bombe, je l’ai bien cherchée. Plus rien autour, pas même le temps qu’il fait .

Il y a François.
_Non mais ça va pas non ? Tu te crois où ?
_Dans ta tête, et comme on y est bien , je vais m’y installer, fais de la place, je mets mes affaires, le tiroir de gauche là, d’autres mecs ? tu vires. Je veux pas le savoir.

Avant il y avait des chiens, des gros, des petits qui mordent les chevilles, et ces moustiques qui me font d’énormes enflures, (un œdème par piqûre, c’est vrai ) , un monde, la nature dedans, du papier peint, des moulures, des voitures, des routes, une personne qui traverse, de la pluie des gens encore des gens, de la bouffe c’est ce que je voyais . Il y avait… Je ne dis plus que ça : avant il y avait…


J’ai vécu avec ça je pourrais vivre sans.
Quand on s’aime on ne peut plus rien faire. C’est fini, on ne marche plus tout seul, suivi.
Il me file le train. Et bien sur ce moment toujours en tête, celui où c’est fini. Merci. Au revoir.
Il y a cet amour et je ne peux rien en faire. J’en ai partout. C’est tout.

Je vis avec.
Ca je peux le faire.
S’en dépêtrer ça ne se peut pas , et puis ce genre d’habileté je m’en passe, c’est bon François.

Je pense François, je n’ai pas de police dans la tête sinon je vivrais seule c’est certain. Haut les mains, on vous a surprise en train de penser à quelqu’un d’autre, ça va vous coûter cher je vous le dis. L’avocat devra être bon.

Nos minima sexuels ? On échange des mots, on fait la manche. Deux clodos .
Oui on mange une fois par mois en moyenne alors la dalle oui.
Presque en dessous du seuil de chasteté. Nous avons ce genre d’amour affamé, un amour affolé, qui n’aime pas le temps, on lui casserait bien sa petite gueule. nous sommes tombés d’accord pour dire que le temps est une petite garce.
Mais une brève garce.

François a de grands bras qui font bien tout le tour de mon corps et même plus, dix autres comme moi pourraient y tenir, au chaud.
On pourrait faire des nœuds avec ces bras-là, je vous jure !
Il pourrait retenir le temps avec.
Il ne le fait pas, c’est idiot ,on s’est menottés . Je t’arrête.

Ca ferait désordre de ne plus se voir.
Un jour il fallait rompre, à tous prix, c’était l’affaire du jour, plus rien à côté.
Une histoire de mots mal dits, qui aurait pu nous coûter nous-même.
Mais j’ai l’air d’en voir la fin quand j’écris sur nous. Pas du tout.

François on n’en voit pas le bout, c’est un vrai travail, un bon travail harassant ,un vrai chantier : on a été bon aujourd’hui les gars, à demain. C’est comme ça, jamais à l’abri qu’un parpaing nous dégringole sur la gueule ; nous portons ce style là, été, automne, hiver.
Les saisons on les compte, c’est qu’elles n’étaient pas prévues.

Eté, nous y sommes .
Nous voulons savoir tout ce qu’il est possible de regarder manger, assumer.
On se voit on racle la gamelle, demain il n’y en n’aura plus.

Parce que nous connaissons bien le prix de ces choses très simples .Celles là oui, celles de tout le monde .Le reste du monde est un vague salaud. Il ne sait pas ce qu’il dit, il boit.
Le reste du monde peut s’étouffer en mangeant qu’on ne verrait rien de toutes façons.

Je dors dehors depuis François je ne suis plus chez moi. Du tout.
Espèce de maladie, va ! Parfois je voudrais mettre mes doigts au fond de ma gorge, il est trop là, il y en a trop dans ce frigo, ça suffit ! « L’amourexie. ».
Maigrir. Toute fine, plus là.
Mais François j’en veux encore.

François est un terroriste. Qui a gueulé par terre ou je te bute. A terre ou bien je mourrais ?
Sans l’avoir vu. Et comme je n’ai pas de flics à l’intérieur, personne ne l’a arrêté et je me suis couchée.
Attentat.
Et François court toujours…
J’exagère ? C’est qu’il faut les rencontrer ces hommes là, ils ne sont pas les autres.

J’ai toujours envie de faire pipi à cinq heures du matin. C’est l’heure charnière, après l’amour de la nuit, et celui du petit matin. Ca arrive encore au bout de huit mois.
Lui, il dort encore en général.
Je me dépêche, nue, et écrase mes cuisses sur la lunette des toilettes, je me dis qu’il ne doit pas entendre le liquide arriver au fond, je maîtrise alors mon jet.
Je pense a ma nuit, qu’elle est finie, dans quelques heures il se réveillera.
Il dort comme quelqu’un qui a bien mangé.
Je devrais me demander ce qu’il pense de moi, si j’ai été bonne, et si nous nous reverrons. Mais savoir où j’en suis. Non. Merci.
Et je me recouche aux côtés du repus.

Nous nous quittons le matin et nous ne nous aimons pas moins, simplement, nous ne nous touchons plus.
Et je pars.
Et je ne me retourne jamais.

Je ne suis pas de celle qui téléphone.
Je suis de celles qui ont envie, qui aimeraient bien.
Mais je ne le fais pas, ça n’est pas possible pour nous d’appeler à n’importe quelle heure, des libertés ?
Restreintes, il faut tout cacher, nous n’avons presque rien de nous, chez nous, pas possible, ailleurs, pas possible, nous sommes sans rien, nous n’avons rien, que nous, que soi.

Au début je notais tout. François tout.
J’avais ça. Je notais les fois où l’on se voyait, plus maintenant, les fois où nous nous voyons n’ont plus rien à voir avec des dernières fois, peut être.

Nous ne sommes plus amants m’a t il dit, et je ne sais pas ce que nous sommes devenus.
Je ne me le demande pas, je le sais merci.
Non je ne sais pas, hein ? d’accord ? Tu ne sais pas.

Un jour je m’en suis voulue.
Je me suis dit que je désirais plus que ça.
Et puis j’ai compris ce qu’était le désir.
Tout du moins, je lui ai prêté cette interprétation.
Le désir c’est désirer, alors si la personne est là…On ne désire pas ce qu’on touche.

Je l’avalerais c’est idiot de dire ça, je ne le pourrais pas vraiment, mais quand on aime, on affectionne les images, on cherche à dire les choses autrement , on déforme, ça vient comme ça, on veut inventer, tout depuis le début, faire écho au merveilleux qui est en nous.
Donc je l’avalerais, et je me vois le faire, c’est ce qui me fait plaisir, j’en tire du plaisir, à ce qu’il ne soit pas là, près de moi, à rêver qu’il le soit.

Je m’en suis voulue un jour parce que je l’ai raconté à quelqu’un.
Cette personne mariée et vertueuse m’a jugée, bien sur.
Ah non je ne veux pas que tu m’approches a t elle pensé, on ne sait jamais je pourrais faire comme toi.
Sale. Je me suis sentie.
L’amour c’est personnel, ça ne se prête pas.

Quand je fais pipi à cinq heures du matin à faire attention a mon jet, je suis bien.
Il y a cet homme qui dort.
Je reviens me coucher près de lui.
Non je ne me dis jamais que ce lit est le notre, et nous nous aimons encore, il se réveille car je lui caresse les cheveux, il sait qui est derrière lui à mettre sa main sur son dos, la poser tendrement sur ses reins.
Je la pose tranquillement, je ne dévore pas, nous n’avons pas peur, nous ne sommes pas si vulgaires.
Quand il repart, oui il repart, je le rends aux autres avec mon odeur dessus, mes mains sur son dos, je ne lui rend pas exactement.

Je n’ai pas encore parler d’amour.
J’en parlerai sûrement un jour, car il y en a là-dedans, nous sommes les sales amants, la pire espèce, ceux qui s’aiment .
Nous aurions pu être heureux, ne pas se dire qu’ensemble peut-être…

Je sens que je deviens une femme, je me trompe sûrement quand je me dis que manquer d’amour fait vieillir.
Je ne sais pas comment le retenir, je n’essaie pas , j’attend qu’il vienne, qu’il soit un peu à moi, j’attend qu’il m’appelle, je laisse des messages, je me convaincs que notre sort est plus beau que n’importe quelle autre amour aimable, traités avec courtoisie, les amours justes et loyaux, ceux que vivent les autres.

Je vois ces gens s’aimer en de sinistres éjaculations ; je suis obligée de toiser ce que ressentent les autres, ceux qui peuvent se tenir la main dans la rue, ceux qui ne se cachent pas pour répondre au téléphone, ceux qui peuvent se voir sur un coup de tête.

Mais l’amour n’a jamais froid, l’amour veut goûter à tout, veut tout.
Il me dit je suis plein de toi, je lui répond j’ai hâte de toi.

Il n’y a pas plus doux délicat et tendres que les retrouvailles d’amants, on imagine ça d’une foudroyante sauvagerie mais pas du tout.
Le cinéma n’a rien compris.
On ne s’embrasse même pas, on ne se regarde qu’à peine histoire de savoir si c’est bien la personne qu’on attendait .Se rencontrer à chaque fois.
Je suis obligée de croire que penser à quelqu’un soit déjà une forme de vie commune.

Et que le vrai bonheur est dur à supporter.
Le vrai bonheur est dur à supporter.
Dans ce lit ce matin je touche les contours de ce qui me suffit.
Il faudra bien revenir dehors.
Nous en sommes là, à ce moment où nous devrions nous séparer.
Tu moi.

On essaiera de se voir plus souvent.
Cet infernal retour au banal.
And that’s all just a little bit of history repeating.
Si je dis que tromper n’a rien de ludique , si je dis que tromper fait d’abord souffrir la personne qui trompe, c’est que c’est d’amour qu’il s’agit.
Et je voudrais que son corps me mange.
l’amour a des doigts et des phalanges.
Je jette un coup d’œil au ciel comme s’il allait hors de ma vue .
Je le surveille tendrement, j’ai peur qu’il tombe.
Et je regarde au fond de mon assiette
Et j’évalue toute distance.
De là où je vis.
Jusqu’au sol.

De peur qu’elle tombe.
La distance.

Qu’il n’y en ait plus.


*


Vincent n’existe pas.
Je peux toucher tous les autres mais je préfère celui qui n’existe pas.
Je préfère ne pas entendre.
Ne pas dire.
Vincent dîne avec moi le soir.
Vincent met son bras sur mes épaules la nuit.
Vincent ne mourra pas.
Il lui faudra du temps pour aller aussi haut que Tanguy, ça ne s’apprend pas , les cours d’ange il n’y en a pas.

Vincent n’existe pas, Vincent, c’est quand je me souviens.


Vincent : personnage fictif né de ce qui attire l’auteur chez tous les hommes qu’elle côtoie.
Vincent : personnage olfactif, qui se ressent . Agiter avant emploi.
Vincent : personnage qui trouble l’auteur.
Vincent : tendance de l’auteur à ne vouloir que ce qui est bon chez une personne.
Vincent : fâcheuse habitude de l’auteur à refuser les défauts .
Vincent : perdra l’auteur qui comprendra un jour qu’un homme se doit d’être fait de tout.
Vincent : prison affective dans laquelle s’enferme l’auteur .

Enième jour de détention pour l’auteur qui ne s’est toujours pas libérée…


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