Les joyeux moteurs
de Camille Starck



Mercredi.

J’ai regardé Vincent.
Je ne sais pas comment je l’ai regardé mais il a fallu que je le regarde que je lui dise les jours qui allaient nous suivre.
Je ne sais plus ce qui m’a fait penser à un autre homme je ne sais plus pourquoi on regarde dehors . les obligations quand elles ne font plus jouir .

Et puis ce devoir de regarder dehors.
J’ai vu tout ça dans cet homme, cet autre qui allait me faire entrer dans une histoire sale.
C’est toujours bon. Je veux la massacrer cette journée qui va me changer moi en ma vie, je veux me plaire sous cette saleté, bien sur j’aurais plaisir par la suite à la guérir cette idiote , à la nettoyer de ses souillures, cet autre moi que j’ai décidé de vivre .
J’ai pris le temps d’expliquer à Vincent comment j’allais lui toucher l’estomac les reins le sang les cheveux.
Bien sur ils allaient tous se demander comment ma tête avait bien pu se tourner à l’envers, comment je pouvais avoir la tête en bas, oui c’est ça ils allaient être surpris de voir ma tête en bas.
J’étais retournée, je marchais sur la tête je pouvais voir les gens tous retournés eux aussi.
Juste pour voir si j’avais un envers.

Il va bien falloir trouver la robe ce matin il faudra se décider.

On m’indique celles que je devrai préférer, elles sont toutes ivoire parce que j’ai un teint comme ça un peu trop fade, les couturières me l’ont dit il vaut mieux le rehausser d’ivoire.
On me propose des modèles avec boutons le long du dos , fermeture éclair ou bien corset, bien corsetée.
On me donne ces choix de fermetures c’est ainsi que je vais respirer .
On me les enfile par la tête, c’est par là que tout rentre et ressort ; on fait tout pour que je ne regarde plus cet autre homme nulle part ou je me tourne .
On a sûrement remarqué que ma tête tournait ailleurs.
Des mains ajustent, reboutonnent ou fixent . Ces mains savent ce qu’il me faut ,elles conseillent et caressent mes hanches l’œil bien droit sur la glace .
Frédéric j’ai du le regarder de la même façon pour en arriver à cette robe et Vincent je vais le regarder de cette façon-là aussi pendant cette robe.

Des barreaux flottent autour de ma taille, il faudra les repiquer, surpiquer .
On découpe, délimite, tout doit être impeccablement répété donné tout devra se noyer ,je devrai sourire dans ce blanc cassé .
Mais parfois on ne sait pas bien regarder je veux dire jusqu’à en être malade, on ne se voit pas quand on regarde , j’avais eu envie de regarder Vincent à en être malade; Vincent me l’a dit ; pour la première fois on m’a dit comment j’avais regardé .
Frédéric ne me l’a jamais dit, c’est pour ça que j’écoute Vincent ,ça n’arrive pas souvent de se voir, de savoir son visage .

_« Vous devriez changer le corset lacé par de petits boutons. »
je choisis la robe ,mon corps devra rester à sa taille celle qu’il a aujourd’hui et pour toujours. Et j’attendrai , allongée, le jupon endormi près de Frédéric, prête à descendre.

Il y aura beaucoup de gens ce jour où je ne m’occuperai plus de ce que dit ma tête.
On boira du vin. Je resterai debout je ne devrai pas froisser les tissus.
Je saluerai tout le monde, les remercierai d’être là bien autour bien serré.
Je danserai et rattraperai ma tête. En l’air.
C’est sur ça n’intéresse pas de laisser le mariage ; je voudrais bien vivre dedans et le choyer comme une chaussure bien lassée, faite au pied. oui au pied !
Vincent il me le dira bien comme je cours, il saura me montrer si je dois courir après Frédéric je verrai ce qu’il y a après Frédéric.

Je demande à ce qu’on emballe le tout, qu’on me livre la semaine prochaine à telle heure, qu’on y pense, qu’ils sachent bien que j’ai choisi et que j’aime être comme ça, à attendre la semaine prochaine à me demander ce que ce sera, à me demander si ce sera autre chose, alors je veux bien faire ces choses, je veux les attendre, les penser, les mettre ; maintenant il y a Vincent , celui qui n’est pas dans cette vie, dans ces paquets à livrer ; il attend que je sorte de sous cette robe.
Je commence à penser à cet homme du dehors, celui qui n’est pas mien, celui qui m’a dit comment j’étais quand je le regardais, celui de la fenêtre, du bagage de fortune, des heures qui vont trop vite.
Je le vois dans ma tête je le pense.
Et ce voyage qu’il serait .

Une tête sait bien ce qu’elle veut. Je n’oublie jamais d’aller dans la rue, c’est comme ça qu’on croise les gens , ceux qu’on préfère. Il faut que j’apprenne de ma bouche si je préfère Frédéric, parce que je trouve que ça ne se voit pas, Je ne sens plus comment on est pris.
On peut parler de n’importe quoi quand on est pris on écoute n’importe quoi on comprend la bouche de l’autre ; où qu’il court, on sait écouter, on n’écoute pas ; quand on est pris on devient bouche, bouche qui dit quand est ce que tu vas m’embrasser, m’emmener la bouche ; oui tu vas me donner ta bouche. peu importe de quoi il parlera, j’aimerai ce qu’il boit mange et crie. on est d’accord sur tout quand on veut être attrapé, le chat démange la souris.

Signature tout de suite en bas de la page lire le contrat d’une traite à l’intérieur de l’instinct d’aimer l’autre, d’être l’autre ; l’aimer lui ou aimer le regarder cela n’a plus d’importance puisque je n’ai plus d’importance.
Frédéric me préfère à toute autre et des gens nous regarderont nous préférer.
Tu préfères quelles sortes de fleurs, les lys ou les roses.
Je ne sais pas répondre à ça, rien à faire je ne dois pas, on me demande, je réponds que je sais ce que j’aime mais que je ne préfère rien parmi ce que j’aime mais on me conseille de choisir et que de toutes façons quoiqu’on dise, on préfère toujours une chose à une autre c’est comme ça ; je leur ai dit de faire comme ils voulaient, que ce serait très bien et j’ai enlacé Frédéric, celui qui posera la robe sur une chaise et me fera l’amour conjugal.

Tout ça, je veux dire ces questions sur Frédéric c’est depuis cette soirée, c’est à cette occasion qu’il y a eu Claire et Vincent, qu’on ne pouvait plus faire autrement, qu’il faudrait les inviter.
On ne les a pas depuis longtemps, ils sont arrivés plus tard que les autres dans nos vies, mais notre mariage les intéresse, leur donne du plaisir ; c’est ce soir là que je me suis dit que Vincent était une bouche, des bras un ventre.

Claire est blonde je ne suis pas blonde ; mes cheveux ne reflètent rien comme les siens ; Vincent aussi est blond ; nous n’allons pas ensemble nos couleurs ne s’unissent pas ; notre mélange fait sale.
Nos cheveux ne se reconnaissent pas.
Moi et mes idées reçues.

Les lys, les roses, Ses mains bien sûr que je les regarde , il le faut pour que je les dessine en moi ; et non je ne dirai rien à personne, ça ne me regarde même pas.
Je me suis dit tout ça, à table.

Le lendemain j’ai pris mon petit déjeuner mais ça n’était plus pareil, la petite cuiller n’était pas celle de d’habitude ; déjà quand je me suis couchée la veille je ne l’ai pas fait de la même façon ; je me suis épiée à le faire bien, à ne pas dégringoler, à ne pas être poursuivie jusque dans un lit ; c’est ça j’agis sans me faire surprendre, on ne doit pas me voir vivre, plus jamais parce que je fais semblant, ça y est je fais partie des gens qui prétendent leur visage.

Maintenant j’hésite entre plusieurs façons de faire, le temps, je le sens bien puisque je me regarde agir ; je ne suis plus aussi légère j’ai changé de corps aussi, mes jambes, elles hésitent aussi avant de me porter ; je me suis mise à penser de travers, à fouiller des idées en moi, j’ai fais vœu de silence du corps et de le maintenir absent, à lui ordonner ce statut, quand il y a des gens et même parfois quand il n’y en n’a plus.
Même la musique allait changée, celle que j’écoute d’habitude, les groupes que j’aime. Frédéric resterait le même, il resterait la même musique, celle qui balance mes hanches, comme un futur présagé, un livre lu et vécu après lecture ; il sent que je suis plusieurs femmes devant lui, en moi, pour lui, à lui qui ne leur pose pas de questions; mais l’amour allait changer ; il allait tourner comme du lait , couler le long du dos ou se taper la tête.

Et bien sur Vincent était beau. Il le fallait bien, qu’il soit comme un labyrinthe avec des murs à se cogner , des lignes pures. Courir le long.

Des rencontres comme celles là il y en a des tas, oui des tas, avec un ciel barbouillé, tendu, sans nonchalance. Cette rencontre je l’ai vu en l’air. J’ai juste pris le temps.
Mais c’est douloureux d’aimer et s’interdire d’aimer ça n’existe pas, pas plus que d’aimer en silence, c’est impossible on ne peut pas. Même absent de soi, des autres on a le sens du toucher et on le gueule. On a mal à la peau de l’autre.
Ça viendra.
J’aurais bien envie de mettre cet ange sous enveloppe pour l’envoyer à une autre, de le balancer, mais je vais le décacheter, mordre, bouffer.
Je lui crierais bien tout ça à Frédéric. Je lui dirait bien avant qu’il ne fasse l’amour. Viens faire l’amour.

Jeudi.

Claire elle ne sait pas de quoi elle parle, elle ne sent pas de quoi je parle ; elle est bien concentrée, elle est là à côté de moi, allongée sur le dos, elle attend le soleil sous la véranda, elle aime quand ça tape derrière la vitre ; elle apprécie cela ; elle ne saurait pas de quoi je parle si je lui disais mes histoires, que je lui prend son mari parce que je dois courir après le mien, ces mots elle ne les connaît pas, ils l’écarteraient trop de sa route, ce revêtement antidérapant ; elle en est recouverte vous savez ; elle aime un homme, elle n’aime qu’un homme ; ce n’est qu’un homme et ça lui prend tout son temps ; elle ne veut pas se défaire, elle est bien peignée, costumée, elle répète sa pièce. Elle répète son visage.
Et elle se ressert un verre de jus de pèche.

Elle rit avec moi parce qu’elle se sent sure d’elle et de moi ; elle croit que j’irai en vacances avec eux et que j’aimerai ça, elle croit que je regarderai le paysage ; Elle crois que je m’emplirai du clapotis de l’eau pour m’en rappeler plus tard pour en faire toute une histoire.
Elle croira qu’elle me plait cette flotte. Je ne serai pas béate devant ces bateaux qui s’envolent.
L’océan est minuscule, c’est un petit point au bout du doigt.
L’océan c’est immense et se recouvrira de cheveux blonds, d’ailleurs le soleil, il cogne dessus et ça brille.
Un autre homme miroite déjà.
C’est ce que mes deux yeux me donnent, Claire ne verra que de l’eau et aura envie d’y nager, comme tout le monde. Je regarde ses épaules qu’elle a sortie de leur lit, celles qu’il embrasse quand il la veut. Je la regarde et je l’embrasserais bien pour l’embrasser lui.
Je l’ai haie d’être sûre d’elle, de penser à ce qu’ils allaient manger, d’aimer Vincent et de le savoir ; je me suis mise à le haïr lui , de mener sa vie, bien.
Et de me croiser dans la rue ; je n’avais rien prémédité du tout ; j’avais tout prémédité bien sur puisque je l’avais rêvée cette scène là je l’avais déjà vue, lue.
Je l’ai croisé exactement là ou il était le plus utile de croiser quelqu’un , sous la lumière flatteuse de mon bonjour. Ses mains.

Il était devant moi, à côté de moi, partout ; on s’est parlé, on ne peut plus se croiser sans parler, coller des mots sur la figure de l’autre, salir la vitrine. Salis ma vitrine.
Quand on se croise il y a tout, les yeux, les dents la bouche voleuse de l’autre, la pie ; tout brille, on lèche.
Je me lèche le visage de tous ses regards, j’avais envie de lui décrire ses yeux au moment ou il me regardait, comme un piaf devant son ver.
Ses deux fines ouvertures toutes bleues ; et j’ai glissé vers sa bouche parce qu’il fallait qu’il me bouffe.

Il y avait ces dîners tous ensemble et Claire à parler du mariage et de la suite, eux, ils y étaient déjà passés, ils se rappelaient juste de la douleur, mais là à table, ils n’avaient pas mal, leur ventre était tranquille, presque débarrassé, et il faudrait faire aussi bien qu’eux, arriver à ne plus se souvenir mais savoir, tout savoir, parce que eux, ils ont l’air d’être au courant, ils en parlent entre eux, sans nous, parce que nous, on ne sait pas encore, qu’il faudra se décider entre le loup de mer ou le bœuf, ils attendent ces réponses de nos bouches, et moi qui veut bouffer la sienne devant elle qui ne sait rien et qui boit son vin blanc ; il est bon d’ailleurs ce vin, il coule bien ; je la voit fixer le plafond quand elle picole tellement c’est bon, je la vois appuyer ses lèvres sur le bord du verre, elle les écrase pour que ce soit bon, et elle avale le tout, la dernière gorgée est la meilleure.
Y’en aura p ‘t ‘être pas d’autres après .
J’attend aussi, ma lampée, celle d’avant de lui dire oui. Je regarde Vincent. Et les autres qui n’y connaissent rien.

Il faut un thème, des couleurs, des souvenirs pour tout le monde.
Quelque chose qui se dresse à notre place.
Il faudra goûter à tout pour savoir lesquels de ces plats conviendront le mieux.
Il va falloir que tu appelles le traiteur, que tu prennes rendez-vous il va falloir que tu y penses.

Vendredi.

On s’est revus, recroisés, défaits, démolis, dans la rue, des squares, au hasard des amis ; ils nous présentent à chaque fois, les amis. Mais je me souviens bien de lui, je l’ai mangé à un dîner, je me souviens de ce repas.
Depuis je ne sais plus ce qu’est une tomate, ni sa chair ni sa couleur.
Maintenant je bouffe, je porte des aliments à mon orifice-bouche.
Je nourris mes cellules sinon elles meurent et ne pourront plus voir ces hommes alors je les nourris encore plus pour être là longtemps.
Devant, partout. Dans leurs doigts.
Mes cheveux je les lave, je fais des mouvements circulaires sur mon cuir chevelu, disons que maintenant je sais que je le fais, je l’ai remarqué.
Je peux tout me permettre ; je peux tout faire désormais ; je ne devrai plus rien faire sans penser à sa tête. Je regarderai sa photo comme une myope sans lunettes, je regarderai ses mains comme une myope sans lunettes ; j’aurais sa peau devant mon nez.
Mais j’aurais sa peau oui.

On a bu un café ensemble un vendredi.
Parce qu’on pouvait se le permettre, ( J’avais rêvé qu’on ne serait pas dérangé ) que Frédéric serait pris très loin par une occupation ; j’ai compté on a cinq heures ensemble. Cinq heures pas plus ; c’est un ballet ; il part et l’autre arrive ; sonne à ma porte quand l’autre l’a refermée ; deux calques l’un sur l’autre, un peu décalé.
C’est lui qui orchestre parfois : je ne peux pas toujours courir.

Je me suis mise à respirer un matin comme ça, j’ai senti l’odeur du pain, je l’ai comparée à celle de la peau ou peut être à celle d’une peau, une peau en particulier je ne sais plus si je connaissais cette peau. Mais je la voyais à l’intérieur de mon nez, le remplir, elle n’avait pas de couleur elle ne recouvrait aucun visage et faisait me sentir bien.
Je sentais ma peau à travers ce pain, la mie partait en lambeau sous mes doigts qui la déchiraient, je voulais la bouffer, qu’elle soit molle en ma bouche.

L’avouer ou pas bien sur y penser puisqu’on ne voudrait que le crier, c’est juste ça avoir un amant, c’est y penser. Alors on doit penser amants. Penser à faire mal, arracher, becqueter l’autre toujours bouffer pour vivre et faire crever la bête, lui bouffer l’échine alors qu’elle dort bien au fond de l’herbe rousse. Chercher à ce que l’autre vous secoue la tête parce que vous êtes folle. Frédéric secoue moi parce que je suis folle.
On lit un livre en cachette, en dessous de l’autre.
Le mensonge est une habile usure de la tête.
Cette tête elle tombe et ne pourra bientôt plus se défaire, désolidariser de Vincent, ce nom et de l’importance de bien le dire, de lui courir après, frôler l’entorse.
J’aimerai un Vincent. L’amour tombera peut être.

Samedi.

C’est facile de se coiffer comme l’autre désire que vous le soyez, c’est facile de savoir quel parfum sera le plus talentueux ; c’est facile de plaire, de regorger de bon sens ; une perverse n’a pas de mérite. Claire est belle quand elle regarde ; Claire et d’autres, il y a beaucoup de gens qui savent se concentrer, qui savent aimer tous les matins en se levant.
Je trouve qu’elle est belle quand elle plaisante parce qu’elle plaisante vraiment, elle est avec les autres et avec elle.
Il s’agit ce matin d’aller boire un café ; je vais boire un café. La destination est nette, s’arrête pile. On s’arrête pile devant le café, on le boit et on s’en va.
Je vais boire un café chez cet homme déjà pris et habité; j’entre dans une pièce nouvelle, mal écrite mal armée .
Un pays de verre, qu’on me voit bien.
On m’emmène quelque part ; je ressens un voyage, sa longueur, le front contre la vitre glacée.
Des poteaux : un, deux, mille. Panneaux, interdiction ; il ne s’agit plus d’aller ou ne pas aller : on est. Une carte routière profonde et menaçante qui attend de l’autre côté de la porte, qui fait chauffer du café, se frotte les mains sur son jean parce qu’elles vivent dans la moiteur.
Frapper à la porte et rejoindre, venir, aller, revenir, se préparer devant la glace, prétendre le contraire.
Se moquer du répit, oui s’en moquer.
S’étouffer du temps qui reste.


*

Choisir les décorations de table, des musiques, ce que les gens devront voir en nous, parce que c’est de nous qu’ils boiront, ils danseront sur nous, ils se prendront en photo et ils nous feront l’amour.

*

Je ne sais pas retenir ces choses, je ne sais pas lui en vouloir à ce bonheur. Je veux que les mains de Frédéric me retiennent.
C’est dans la cuisine que je l’écoute manger, cet autre qui est mien dans cette cuisine, ses mâchoires qui serrent et fracasse de la chair, les molaires au fond s’acharnent et détruisent la matière, j’entend ce tumulte, je perçois ces appels, ces bruits me sondent sur ce que je supporte, ce qui m’indispose est là dans cette bouche, dans cette mastication ou je ne vois plus assez d’amour, cette façon de mâcher qui veut m’attendrir.

-« Il va falloir que tu rappelles le traiteur »
-« oui. »

Au fond de mon bain je sens que mon corps est inévitable.
L’eau est un corps chaud qui démange tout ce qu’il y a de Vincent à l’intérieur, je laisse cette tiédeur m’empêcher de croire que l’eau est un corps, que l’eau est ce corps, la blancheur de la baignoire est froide, mes seins ne pensent plus, je ne sais pas comment leur expliquer qu’ils doivent s’assurer de qui possède ces mains qui les touchent, ces mains qui pensent à eux ; je les trouvent étranges quand ils se dressent et se demandent, ce sont deux points de réclamation qui ne voient plus rien, le silence est bon dans cette demeure, il laisse entrer qui je désire, désormais nous vivons à plusieurs ; je veux dire vraiment à plusieurs ; nous nous sommes tous croisés un jour.

C’est Frédéric qui ne comprendra plus, il va s’en poser tout un tas de questions ; je ne lui expliquerai rien, je ferai de l’amour décemment dans notre lit, et je lui parlerai pendant cet amour ; tout parle, les choses, les situations les circonstances piaillent toutes seules, elles aiment bien parler et quand on les écoute, elles nous disent tout et ses détails.
Pleine face.
Je me dis qu’il saura les recevoir ces choses.
Je me tairai. Je lui lirai ce livre qu’il aime entendre, celui qu’il aime toucher je lui donnerai, il le veut.

Dimanche.

J’avais jugé que l’éternité était dégueulasse.
Parce que tromper c’est de la vie en plus et on ne s’empêche jamais d’en vouloir toujours plus, et un jour il y a l’ennui, Claire, elle n’a pas peur de la mort au sens ou moi j’en ai peur, c’est à dire raide devant mon mariage, vous voyez, là je réapprends à marcher car c’est bien cela dont on parle, je tente de claudiquer pour qu’on s’envole tous un jour.

Je pourrais être un objet d’ailleurs je suis objet, je ne m’évade pas en fait je vis si je m’évadais je ne voudrais personne mais la vous comprenez je veux tout le monde je veux du monde auquel appartenir, je veux m’enchaîner aux gens alors je l’ai choisi lui je les ai choisi eux pour me ficeler, je suis à eux en fait ; je ne sais pas s’ils le savent que je suis à eux ;
Frédéric le sait peut-être sinon il me regarderait, on regarde ce qu’on veut, on regarde ce qu’on a pas il ne m’a pas en lui.

Claire mange encore, elle aime .
Je l’aide à découper les poivrons en petits morceaux, elle me montre où je peux trouver le bon couteau, car il y a un bon couteau, celui qui découpe le mieux les poivrons.
Quand elle fait la cuisine elle fait l’amour, elle a ce regard qui vient d’aimer l’amour, les dents de l’autre quand elle marche, quand elle l’appelle, quand elle sert le café, elle a tout mis autour d’elle, elle ne sait plus ou elle est alors elle est bien, elle se souvient encore des bateaux, elle se fait ses souvenirs, elle couche avec et dans longtemps ce sera bon encore, tout est bon, tout est bon pour elle, tout à le même goût : l’amour, le lait.
Des heures blanches. Le goût de ces temps complètement blancs.
Ces heures à ne rien faire, à aimer. Courir après ces bouches qui se ressemblent.
Boucher les trous.
Parfois c’est lui qui cuisine me dit elle, elle m’apprend leur vie, comment ils fonctionnent, de quoi ils se nourrissent ; j’apprend à la dévisager, à comprendre ce qu’elle dit.


Lundi.

Chaque soir il est dix huit heures et j’aime attendre mon bonheur.
J’aime attendre dix huit heures.
Je l’entend qui rentre, ma fureur, j’entend la clé celle qui entre, j’entend la porte, celle qui ne pense qu’à moi.
Nous parlons.
Il faudra bien rappeler le traiteur, il faudra bien l’entendre et savoir ce qu’il demandera, la réponse sera déjà préparée quelque part et il faudra lui dire cette chose qu’il attend.
Et il faudra tout manger. et je referai l’amour ; mon corps fera son autre victime.

Je me retourne dans ce lit comme un insecte titillé, je rentre mes pattes, ma tête et mes antennes.
Il m’observe dans ce bain de désirs.
Mon corps s’articule autour de l’édredon, il s’échappe, il a froid, il ne se retient plus.
Son bras est comme une tonne d’artères prêtes à m’effondrer, il coule ses membres le long de mon corps, je fais sa joie, je suis son évidence, une équation mathématique résolue.
Dans notre lit nous nous comptons.

J’ai vu nos deux noms sur les faire-parts ivoire, on ne sait pas pourquoi on choisi ces sortes de blancs, on ne sait pas d’où on les tient .
On ne sait pas d’où on sait qu’ils sont comme le mariage.
Je les ai goûté ces faire part, je sais ce qu’il dispersent en bouche.

La nuit ne commence pas, je ne dors plus comme avant elles, toutes ces pinces qui me retiennent, je suis tenue suspendue, les membres ballant dans leur vide, je suis avec l’un quand les autres ne m’entendent plus ; je suis le vide pour ce qu’ils jètent.

Je la sens cette alliance sans qui Vincent ne serait pas ; je l’attrape d’une main, d’un sein, d’une hanche.
Je deviens son visage affaibli par le sommeil.
Ma langue a la reconnaissance du corps qu’elle lèche, elle sait les endroits ou la peau fait le bonheur, il reconnaît ma langue comme il m’aspire, je ne sais plus comment épuiser un tel homme qui vous appartient tant il ne peux plus vous regarder tant votre esprit le lâche, il a peur de vous désormais, il marche vite, se regarde transpirer ; son corps m’est ombre, quand il crie sur moi, je cours, je l’arrache de mes vêtements, je traverse sans regarder.

Mardi.

Je prendrais n’importe lequel de ces trains, j’obéirais à n’importe laquelle de ces gares
J’emprunterai de sombres couloirs, je marcherai sans erreur ; des peurs je n’en ai plus puisque je trompe et que je suis capable de tromper je sais faire ça bien alors je peux me tromper aussi j’en ai le droit je sais le faire.
Puisqu’au bout du couloir, la bouche.
Et puis ses bras, j’ai commencé à aimer ses bras juste après sa bouche, c’est quand j’ai aimé ses mains que j’ai aimé tout son corps en entier j’aimerai et puis je rentrerai comment je ne sais pas mais je pousserai la porte encore une fois, l’une et l’autre, les deux, je sais faire maintenant ; il manquerait du lait et j’irais en chercher plusieurs bouteilles pour que personne n’en manque et je tiendrai à y aller seule parce qu’accompagné, les rencontres sont des trains qui glissent trop vite.

J’aime ce qu’ils bougent en moi, je connais ce qui grandi chez les hommes, au milieu d’eux, dans de petits sacs, ces sacs je ne sais pas les dire, je sais ce qui les affole, je veux qu’ils s’enlèvent le cœur, qu’ils arrêtent tout. Je sais que l’organe qui aime en fait palpiter un autre.
Mon cœur explose en un gros testicule, Je sais l’effroi d’aimer et de méconnaître le corps du lien neuf, j’ai peur que cet organe me saccage ; je ferme les yeux et décide de qui s’abat sur ce lit, j’envie les gens quand ils aiment je veux le fond de leur pensées ; ils s’arrangent pour tenir debout, en l’église, sous Dieu ; je crains cette alliance, qu’elle dure tout son contour, je cherche une aspérité, je sais à quel point de l’anneau nargue la souffrance ; je sais ce qui l’enserre, je sais ce que j’héberge ; je ne suis pas là aujourd’hui, j’ai disparu comme ça m’arrange ; je sais le faire. Je serai bientôt au lit avec un nom neuf, sur moi. Je tire ces draps, blancs jusqu’à moi, et rêve que je m’endors ensemble.

Un jour c’est mon ventre qui parlera. J’aurais une bouche à l’intérieur, enfin.
Je pourrais toucher cette bouche derrière un écran de peau, on touche les gens derrière un écran de peau ; Je me suis dit que la voix de derrière la peau crierait assez fort pour que chacun entende la place qu’il devrait gagner.
La place qu’ils auraient gagnée.
J’aurais bien mis ces hommes à l’intérieur de moi pour les porter . Les émettre au monde.

Mercredi.

Mais aujourd’hui on crève des oreillers en plumes au dessus de nos têtes ; je devrais laisser Vincent à sa vie parce qu’il le faut on me l’a dit ; je sais qu’ils le penseraient tous alors ils me l’ont dit, Je l’ai vu à travers la neige.
En face de Frédéric je dîne.
Il ne sait pas ce que j’ai à faire. Il ne saurait pas que je pourrais partir sans retourner mon corps sur lui ; que je pourrai courir dedans une autre vie.
Il m’en voudrait de partir, de le perdre. Il m’en voudrait de le pendre.
Il me regarderait dans les yeux des autres, il me verrait partout ou je le tuerais.

C’est en sortant du restaurant que tout ceci se passerait.
C’est à ce moment là que j’enlèverais le choix de lui ,je ferais sa vie en sortant de ce restaurant, et je l’enverrais de mon corps, je déferais ma vie de tous les autres corps , et lui crèverait du mien ; il ne me regarderait déjà plus, il voudrait ne plus jamais mourir, voir d’où viendrait la neige ; il ne saurait plus du tout d’où viendrait la neige, il ne saurait pas ce que je faisais ici devant lui, il aurait mal à son corps.
J’aurais crevé sa peau ; à cet instant je lui jetterais les yeux d’une ouvrière qui a fini son travail, qu’on a payée et qui s’en fout parce que demain tout s’articulera, des clients sur sa peau, des peaux sur elle, des yeux qui la demanderaient encore cette ouvrière ; je reverrais sa peine à vivre sous la neige et je le trouverais beau dans sa mort.
Lui, penserait que toute sa vie se tenait hier encore, vautré dans ma main d’idiote à peine belle. Forcément obsédante.
Je serais sa seule idée. Qui entête.
Mais je n’ai pas fini mon travail.

Il ne se sent pas tomber, je le ramasse avec mes mains, d’ailleurs ces mains je les ai regardées et j’ai vu qu’elles étaient vieilles, j’ai regardé les lignes partout qui les dessinent, cette tristesse je ne la dirai pas puisque je sais sourire de ça, je sais vivre de ça, je sais différencier ces hommes, je sais les reconnaître et les garder pour ce qu’ils ont ; je connais le mensonge et je ne le veux pas, je vais vieillir bien et regarder mes mains , je verrai qu’elles sont indissociables du corps de l’autre, je les ai en tête comme une dette, une rancœur, quelque chose d’indélicat ;il n’y a rien de haut ni de beau ici, juste des pensées immondes de gens qui pensent ce qu’ils éprouvent .
Et sous la neige il mourrait de moi.

Tout ceci n’existe pas pour Frédéric, il est celui qui a la clé, qui entre et sort à sa guise, qui fait des projets, qui vole mon nom dès qu’il me voit, il est celui qui bouge en moi, le soir, qui me respire, qui n’y croirait pas ,qui mourrait un peu s’il venait à savoir, savoir ce que je mens maintenant quand je dis bonjour à Claire, ce qui est dans ma tête quand je la vois.
Quand je les vois tous.

Je ne sais plus qui est l’un qui est l’autre ; l’un devient parfois l’autre je crois ; tout dépend duquel me regarde.
Tout dépend de celui avec lequel je pense.
Mais le bonheur est maladroit, il ne sait pas bien toucher, c’est un animal débusqué par hasard on le veut chez soi mais il est sauvage, il ne dort pas dans un lit et ne s’enterre pas sous le sable, il ne s’oublie pas et a appris à courir, il sert à ce qu’on le perde ou l’étouffe, il est jeune et danse, il se poursuit.
J’ai détraqué le bonheur ou j’en change l’image, je n’ai pas compris qu’il n’était rien, qu’il n’était ni image ni son, et il y en a plein qui traverse sans regarder, qui vous bouscule.
Je l’ai aimé dans ces yeux- là ; je trahis déjà les prochains, ces autres, ceux que je ne vois pas encore, ceux que je verrai comme lui.
Et c’est dans ce couloir que j’ai trouvé sa peau et son destin tout contre le mien .
Frédéric ou pas.

Penser à eux, ça n’est pas avoir envie d’embrasser.
C’est rêver qu’ils espèrent, c’est se remplir de soi, de ce que l’autre mange de vous, être celle qu’ils achèteraient si c’était plus facile, être vitrine ou ce qu’il y a derrière, parce que vous savez jouer, vous savez comment ils vous aiment à vous déchirer, parce que votre saveur est aussi proche de celle d’un couteau que de celle d’un drap chaud.

Je me permet de toucher la joue de Vincent, ils me laisse faire parce que c’est tout ce qu’il peut parfois être payé de moi. je fixe le salaire. C’est moi qui l’emploie.

C’est comme ça qu’on aime ; c’est comme ça que tout le monde aime ; c’est comme ça que tout le monde compte, c’est là dessus que tout le monde compte ; liberté de donner ou pas quand l’autre en crève, quand il n’espère même plus, quand il ne vous juge plus, quand vous n’avez même plus de place dans son esprit, il ne veut même plus vous apercevoir sur son cœur, et vous le toucher, vous êtes là en lui, au dessus de lui, et il est bien, repu il ne ressens plus rien de bon, il ne pense plus mais il a tressailli et c’est ce qui est bon pour lui pour qu’il vive encore un peu ; il pense à vous dès qu’il inspire, vous l’avez pris dans sa vie, dans son souffle.
Je l’appelle pour m’assurer qu’il a mal parfois, pour connaître mon rôle.

Il ne connaît plus les silences de sa tête, elle n’est plus jamais vide, ces mots il ne les connaît pas, il ne les a jamais vécus, ces mots-là on ne les lui a jamais faits. Alors il coucherait avec un corps cette même nuit, il choisirait Claire pour me conjurer ;
_ « C’est un autre corps que j’ai baisé, ça ne marche pas ; je ne t’ai pas trouvée, je ne t’ai pas vue, j’ai regardé partout. »

Je ne sais pas comment c’est arrivé, je veux dire cette indignation à sentir leur bouche, à croire que leur bouche, à ne pas éviter que leur bouche, je ne sais pas comment c’est arrivé, il fallait que je leur dise comme ça, que ce qui m’effraie c’est celui qui est en face ; celui qui touche et que la peau de l’autre est violente, qu’elle fait toujours mal dedans .
Quand je pense avec l’un c’est la peau de l’autre que je sens.

Un jour Vincent m’a embrassée, je veux dire embrasser vraiment et il a sourit.
On sait toujours dans quel sens tourner la langue, je n’avais pas encore senti sa langue .Il y a des gens qui vous évitent de réfléchir, qui sortent vos instincts de vos chairs ; son eau de toilette est comme du citron vert pressé sur sa nuque ; et ça dégouline, c’est là que mon ventre s’est mis à étouffer, à crier, on le sent le ventre dans ces cas là quand on fait qu’il se noue ; il s’est noué autour de mon cou ; plus fort que ce qui allait prendre mon doigt, serré si fort alors je l’ai aimé, lui qui me serre le ventre, j’ai aimé que mon ventre se resserre. Que mon sein soit bouffé.

Je retourne vers lui vers sa bouche pleins de fois, je l’aime cette bouche, je la bouffe. Je rentrerais bien à la maison avec un morceau d’elle au coin de la mienne ; pour que tout le monde la reconnaisse, je reviendrais de la chasse avec mon gibier sur le dos.
je mens maintenant, j’aboies vraiment, je sais que je ne me trouve plus là où je vais.
Je les embrasse, je découle d’eux.

Jeudi.

Un jour il en faudra un pour entrer en l’autre. Nos organes génitaux s’assoiront sur le sol .
Je regarderai les yeux de Vincent dans le silence de l’herbe aplatie sous nos têtes.
Je me souviendrai du gonflement poignant de ses narines, le lion mourrait dans son bonheur, cette extase qu’il viendrait de faire ; j’écouterai sa poitrine, grande comme l’enfer. Et la façon progressive de ses assauts à éteindre Frédéric.

On ne se regardera pas dans la voiture, on respectera les images de l’autre ;il aura le droit de penser à qui il veut, à qui il doit.
Nous nous arrêterons sur cette petite place, je le remercierai de m’avoir raccompagnée, nous ne connaîtrons pas les obligations.
A ce moment de ma vie, je ne regarderai plus que le derrière de sa voiture, l’accélération à se défaire de moi, et cette plaque d’immatriculation en moi.
Je récupèrerai ma démarche de quand je suis seule, on ne marche pas de la même façon à côte
de chaque personne on adopte Le Rythme , et je le remarquerai ce jour-là alors que je devrai redevenir celle que j’étais quelques heures plus tôt, on ne sait jamais. Je dois être sûre de glisser seule, de ce grand toboggan halluciné.

Il doit bien m’être utile si je l’ai cherché, cet étrange mouvement, ces moments qui cognent à l’intérieur de ma tête ; tout le reste défile en silence, imparfait et impuissant devant ce double que je deviens lorsque le faire part m’enlace.


Vendredi.

J’ai retrouvé Frédéric je devais lui dire que j’allais le garder, le regarder vivre, et jouer avec lui tout le temps, j’allais trouver des occupations pour lui, j’allais passer du temps à le voir à travers une serrure c’est beau comme j’allais détourer mon mariage, cette fête, comme j’allais apprécier de pouvoir enfiler cette robe, cette blancheur de fée, j’allais vivre de cette lumière affreuse et enjouée, j’allais vivre de cette musique imparfaite, elle allait me faire danser et sauter sur moi.

Ce jour où je dirai que oui je veux et que je suis bien contente que lui veuille bien aussi, je serai contente qu’il attende ma réponse en me regardant ; j’aime cet homme qui m’a regardée un jour, et qui m’a ligotée là ou je lui demandais, en vacances, devant les bateaux, à table, dans un lit ; je l’aime ce mari qui me fait courir et qui me fait chercher un but, qui me fait avaler tout ce que j’aime ; je lui prépare son petit-déjeuner avec tendresse sans ressentiment, je dose son café, je sais comment il l’aime, je sais comment il le met dans sa bouche ; je ne lui demande pas ou il est quand il n’est pas là, je me le demande à moi, je me ronge la vie à me le demander ; je la ronge de toutes façons, je perds de la vie à me demander tout le temps, je gagne de la vie à me demander pour l’autre aussi, je l’aime lui aussi et pour les mêmes raisons qui m’ont fait aimer l’autre, les lys ou les roses, c’est toujours le même moteur de s’attacher c’est la même essence qui nous conduit vers lui, ce lui qui s’empare de notre tête, qui nous fait hésiter avant de crever, passer à côté de ce moment de crever nous les femmes on peut se rendre compte de ça, c’est notre différence bien à nous, je sens que je vais vouloir cet enfant, et de celui qui est le plus à proximité, celui qui vis dans la même maison, ce choix me semble bon, le choisir lui me semble très à propos, puisqu’il veille ici, jour et nuit, alors il comprendra qui il est et ce qu’il fait ici, moi je me le demanderai toujours parce que ça ne m’intéresse pas de n’avoir que lui, lui ça l’intéresse, ça l’a intéressé puisqu’il connaît la réponse et qu’il est devenu en accord avec ça ; il sait pourquoi il est devant moi, toujours.

Il sait qu’on m’oubliera un jour derrière un ventre; que je lèverai les bras, bien haut, bientôt je devrai pousser vers le bas pour que ça sorte ; pour que ça parte ; on me découvrira divisée par deux, fendue ; je serai enfin deux. On me dit que ça me suffira, que j’apprécierai de n’être plus un.
On m’a dit que je n’écouterai plus la musique d’un autre, que la réunion des deux auteurs devant leur œuvre suffira à mon ventre.
Celui qui s’est noué, distordu ; ce ventre là crierait toujours.
Je l’attend ce ventre, je sais qu’il sera là bientôt parce que je le veux cet amour de derrière le ventre.

Claire se vautre, sur sa vie, elle rit, et quand elle rit, elle rit vraiment, sans charme, elle ne fait plus attention à la forme de sa bouche, elle est pleine elle déborde elle ne veut pas plus, elle ne peut pas avoir plus, elle ne peut changer sa capacité, tout est fini pour elle, tout s’est achevé, elle sait achever, on ne m’a pas appris à finir les autres, ce que veulent les autres, je ne fini pas mes plats, je ne suis pas avide , je n’ai pas faim.
Années ! passez ! je veux voir après, déroulez encore je veux plus, je veux vous voir tous.

Je vais au lit pour rappeler à mon corps comment Vincent embrasse, penser à une langue jusqu’à la mâcher ; allongée je le verrai mieux, ma tête le regarde mieux, lui en moi ; je vais au lit pour mieux savoir comment il place cette langue sur ma gorge, dans ma gorge, au lit je sais ou je vais et où je me souviens. Je rêve son poids qui aplatis les seins.

Les choix se dévorent entre eux .
Mon corps soudain sali, défroqué plein d’appétit.
Je le revois en moi, je continue, je vais l’accoucher, nous sommes semblables, épris de la même faim ; j’entre dans la chambre et je vois Frédéric , je devrais lui dire qui sera auprès de lui .
L’église demain, dire que je prendrais n’importe lequel de ces trains, obéirais à n’importe laquelle de ces gares .
Je sens ce ventre, ce centre, et la distance de lui à moi, si courte.


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