Comestus
de Camille Starck



Comestible : comestus : ( lat.) : mangé.
qui peut servir de nourriture à l’ homme.




1



Des vacances arrangeraient tout.
Derrière le buisson au fond du jardin Jeanne a neuf ans. Ses deux poupées attendent leur thé. Elles adorent ce moment de la journée quand tout est calme et qu’elles respirent.
« J’ai mis ma robe rose aujourd’hui et moi la verte. » Le thé arrive et nous sommes ravies d’être ensemble. Un coup de vent fait basculer la jeune Emilie. Même sur le flanc, ses yeux restent ouverts .Sa bouche fait un « o ». Jeanne accourt et redresse sa jeune amie au teint orangé. Oh, tu pleurs, c’est pas grave. Bois un peu de lait et tout ira mieux. Tu verras.



Les grands parents paternels n’ont que faire des histoires infirmes de leurs enfants. Ils pensent même qu’ils ont trop de libertés. Pour savoir en profiter. On aurait jamais vécu ça à leur époque. Ces bouches laquées qui s’interposent. La grand mère se tait encore souvent sous le grand-père.
Elle est imperméable aux nouvelles options offertes. Elle ne se verrait pas se défaire.
Le cerisier s’attarde sur le potager. On mangera de bonnes laitues, on attend des tomates cerise, à la saison prochaine. L’été s’installera sur la table à rallonge, dans la cour. Le nombre d’invités n’aura plus d’importance, on rajoutera quelques assiettes, on arrachera une nouvelle salade.
Chacun aura sa place et même plus.


La grand mère guette du bout de la fenêtre puis, se hâte. Les talons de ses sabots grattent le sol. Sa bouche est semi-ouverte, On aperçoit ses dents. L’usine se dresse à cent mètre à peine. Les ouvriers s’en écartent dès que la sonnerie les y oblige, à dix huit heure quarante cinq. Le grand père est à mi chemin .
Elle ouvre la grille pour que la voiture s’engage. Et court à nouveau vers la maison. La soupe sera chaude à temps, à dix neuf heures. La grande cuillère y plongera et nourrira l’homme fatigué.
Chacun gagne sa place. Le grand père a la sienne. En bout de table : l’extrémité de la famille.
Les autres s’installent ou ils le peuvent.


La grand mère fait bien de s’asseoir près des condiments et du réfrigérateur.
« Le souper » n’a ici rien à voir avec ce frugal repas servi après le théâtre ou le ballet mais signifie plutôt : manger de la soupe, commencer par la soupe, exiger sa soupe en bon chorégraphe.
La bouche du grand père aspire le liquide du bord de la cuillère, efficace comme le suceur d’un aspirateur.
Il demande, aboie qu’on lui offre la suite. Assurance qu’il obtiendra tout. Le chef de meute préserve sa survie sans article défini.
Pain! Vin! Tout arrive. Pharaon ordonne, Pharaon gémit et la soupe s’abandonne à ses cris.
Quel est son métier? Jeanne l’ignore. Il est au service d’autres hommes. Il est « du matin », parfois « du soir ». Il s’offre ce qu’il mange et la docilité d’une femme. Parler ou poser des questions n’entrent pas dans les fonctions de celle-ci, et le son d’une voix, même de la sienne est une agression de trop. Tout ce qu’elle est se décline quand il parle de « sa femme. »
L’épuisement le rend concis et pragmatique. Un roi sans amour.

Son bonheur ne passe pas par la tendresse mais l’endurance. L’effort. Il sent le métal et les copeaux de bois. Autour de lui , on parle de retraite, qu’il la mérite ; il sent les heures lourdes et les ordres glacés. Sa femme travaille pour lui.
Il n’a pas plu aujourd’hui, Jeanne et sa mère ont pu aller se promener. Le grand père se lève, marche vers la télévision : ces tendres bras.


On annonce l’arrivée de la cousine Elodie pour les vacances. Sa venue procurera du bonheur à Jeanne. Elle pourra jouer avec elle, lui parler. Elles feront les grandes. Simuleront de beaux moments.
La mère de Jeanne doit s’absenter demain. Pour manipuler son histoire. Le tribunal n’est pas une chambre de poupées.
Sa peine ne s’affiche pas. Elle apprend à vivre dedans.
La vraie douleur est un tabou pour l’esprit.
2


Le grand père est assis sur un tabouret. Son tourne vis répare le vélo du petit fils. Son visage est gris. Jeanne apprend à sa poupée, l’art du thé. C’est une cérémonie complexe. Elle a tout observé dans le dessin animé de la veille. Elle sent que son grand père est insensible à ses jeux. Il n’en connaît pas l’importance.

Le soleil s’ébat sur leurs efforts. La poupée ne comprend pas grand chose à la personnalité de Jeanne. Le grand père s’approche et enjambe l’enfance.
La longue chevelure attire ses doigts pleins de cambouis. Ils tapotent le petit crâne. Ce geste est grand, halluciné. Jeanne sourit et laisse s’exposer ses dents humides. Elle voit un peu son père à travers ces gestes et ce regard vert.
Elle décide de le suivre partout dans la maison.
Elle sait qu’il répondra à ses facéties ; il les adore, elles le rafraîchissent. La petite robe à pois bleus tourbillonne dans chaque pièce.
-« Où elle est grand mère? »
-« au jardin. »
Arrivés dans une chambre, le grand père referme la porte sur eux.


Elodie et le petit David auraient du retard.
Tant mieux car le grand père et la petite fille n’étaient pas souvent seuls.
« Tu vas voir si je t’attrape! »
Tu ne m’attraperas pas ; le grand père s’empêche de courir vite ; il laisse la petite gagner du terrain.
Elle traverse la chambre et saute sur le lit.
« Viens me chercher! viens me chercher! »
Partager leur amour.
« Attend, j’arrive. »
Il empoigne les petites chevilles, les tire vers lui. Le corps s’étale sur l’édredon ; Jeanne est sur le dos.
Langue sèche d’avoir trop crié. Elle s’abandonne aux chatouilles ; son petit corps s’est arrondi depuis l’an passé ; il le remarque et le lui dit. Les mains fourmillent sur l’épiderme chaud. C’est un homme mal rasé ; les petits pieds nus se recroquevillent ; Des éclats de rire.


Le vélo du petit David est prêt ; ils pourra suivre les cousines, les trouver exaspérantes. Il apprendra « les filles. »


La grand mère dans le jardin fait mine de soigner des vies. Avait elle un jour pensé à un autre homme? Des questions d’adulte gambadent en Jeanne.



Jeanne voudrait revoir son père mais ce ne sera pas possible tout de suite.
Manger : avaler ce qui sort de la terre.
Arracher, puis mastiquer.
Le mal être de Jeanne a de la pogne. Il la taraude fort. Manque de mots : l'enfance a le contrôle.
La petite poupée tombe. Elle ne joue plus aussi bien son rôle. Habiter ailleurs, vivre autrement, jouer.


3


Les grands parents vont au bal, le samedi soir. La grand mère répète ses pas dans le couloir. L’amplitude de ses figures se cogne aux murs. Ses talons mesurent neuf centimètre et demi.
Elle court d’une pièce à l’autre , à l’aise, perchée sur ces deux canifs. Elle cherche ceinture et autre babioles de spectacle. Le grand père fait briller ses cheveux à la brillantine. Il n’en aura peut-être pas assez pour corriger son épi. Départ.

Ma mère compte à sa charge trois
enfants qu’elle espère endormir tôt. J’ai hâte de me retrouver seule dans mon lit pour penser. Je presse les autres, dirige le ballet des pyjamas. Il n’y aura pas de lait chaud pour David ce soir. Ma piétaille s’engage dans la chambre. Nous pouvons jouer encore un peu. Nous devons définir nos rôles, qui serait le primate dominant.
Je serais la maman, David le laquais, Elodie une confidente .
J’aurai de l’aisance sur ce sommet. J’y oublierai mes tutelles.

Ma mère se repose de ces tourments sur la balancelle, j’ entend le bruit de ses sandales retenir l’ élan, elle veut comme un peu de lenteur
J’entend ma mère plaindre ces deux tourterelles en cage. J’aime quand la chaleur moite du matin baigne dans leurs cris. Elles crieront demain.
Ma mère fume, dehors ; je le sais. Elle est comme une adolescente qui a attendu le départ de ses parents. Elle a les clés de la maison. Elle téléphone en cachette, pour dire tout bas ou elle est, ce qu’elle fait. Elle cherche de la clandestinité. Elle n’est pas une adulte. Je lutte pour m’endormir la dernière, je dois écluser mes privilèges.

Le lendemain, Jeanne enfile sa plus jolie robe. Elle est bleue avec des smocks ; elle l’adore.

Sa mère lui a dit qu’ elle était chère, sa mère lui indique le prix de tout, pour qu’ elle comprenne. Même une robe peut être importante.
Elodie lui envie : ses parents n’ont pas les moyens de lui en offrir d’aussi belles.
« Je te la donnerai quand elle ne m’ira plus. »
Elodie ne dit pas merci ; elle se verrait l’enfiler dans un futur trop lointain ; elle préfère se sentir libre par rapport à cette robe ; Elodie fait gicler son jus de pêche droit sur Jeanne ; elle veut que la robe n’existe plus pour personne.
Danse.
Chacun s’empare de son enfant pour blâmer l’autre ; elles s’empoignent, s’emmêlent, se désunissent. La belle sœur accuse, dénonce : ma mère profite ; elle ne travaille plus : elle est en faute .Son frère a bien fait de s’en aller.
frère a bien fait de s’ en aller.
J’ apprend que mon père s’ en est allé. J’ avais compris l’ inverse. Ou que mon père voulait mourir ailleurs je ne sais plus.


Le mariage n’aurait jamais eu lieu sans ma naissance. Mes neuf années de vie sont accident. J’ai oublié la robe, Elodie me montre sa nouvelle poupée, nous jouons ensemble ; et découvrons au fil de leur colère, d’où nous venons, ces enjeux que nous sommes.

4

C’était une belle journée pour se baigner à l’étang, le soleil le décidait pour nous. Tous accroupis sur le sable, nous nous obligeons à enfiler nos maillots pudiquement ; nous ne sommes pas joyeux, nous ne pensons qu’à nos parcelles de peau visibles. Nous laisserons notre joie se libérer une fois planqués par le liquide. Les élastiques de nos chaussettes ont laissé des traces sur nos chevilles, nos corps blancs quémandent le soleil.
Le grand père me fixe ; il porte un slip de bain ; Je le trouve presque nu ;
« T’as pas besoin de haut, rien n’a encore poussé. »
Il veut regarder, ne plus deviner.


Mon père ne viendra pas ce week-end, il m’a décommandée ; C’est une rousse qui l’emprisonne. Elle se pendra à son cou ; recevra quelque amour. Je le sens courir vers elle. Ma mère cherche à mentir. Elle joue les célibataires.
Mais elle déteste déjà. Elle me transmet cette haine qui l’indispose. Elle m’ordonne « la rouquine ». La rancœur.
Elodie et David font la sieste avec la grand mère.
Ils sont plus jeunes, étourdis et fragiles.
Ils sont loin.
Le grand père incite Jeanne à le suivre dans la maison des voisins. Il est chargé de ramasser les feuilles venues mourir sur le gazon ; les occupants sont absents.
La balançoire attend Jeanne. Elle est libre et seule face à cette dominante structure orange.



« On joue aux parents? »
« On dit que la maison, c’est le hangar. »


Elle se balance, apprivoise le vent sur ses jambes. Les herbes crépitent sous le râteau.
Le grand père la regarde, elle ferme les yeux ; Elle descend et choisie une des deux cordes à grimper : en venir à bout sera un plaisir. Elle dépasse le troisième nœud, puis le quatrième.
Le grand père s’approche.
« Je vais t’aider. »
Il la tient bien serrée sous les fesses.
Il embrasse le tissus à l’endroit de son sexe.
Il souffle dessus comme pour le réchauffer.
Jeanne repousse sa tête mais le crâne assuré se glisse vers son bas ventre.
Il la retint, Elle le menace de crier : seuil de tolérance.
Il sait qu’il pourra la caresser , l’embrasser un peu. La prochaine fois.
Jeanne est une appellation d’ origine contrôlée, il sait que la mère le sentira peut être, qu’ une mère sent peut être, alors il remet Jeanne, vite, dans son emballage d’ origine.


Jeanne n’imagine pas ce qu’il aurait pu lui faire ; elle ne sait pas. Les poupées existent déjà moins.
Elles ne boiront pas de thé ce soir.
Le dîner. Il faut descendre, se laver les mains et le regarder.
« Un, deux, trois, rue de la paix! »
« Oh non c’est pas vrai! »


On pourrait aller dans leur grenier demain, il y a plein de jouets.
Non!

Tenir bon, il m’aime comme ça.
Le grenier ; il faut monter. Je sens ses yeux sur ma robe. Je connais chaque endroit de mon corps qu’il convoite ; Je les ai découvert, je les regarde devant ma glace. Ils se dressent ou pendent. Fente sous mon ventre ; humide, rose. Deux petites boules sur ma poitrine. J’ai soif. Je grimpe un peu plus haut ; il me laisse monter sans toucher à mon corps. Il joue. J’aperçois des livres, des peluches et de vieux vêtements. Je m’y intéresse. Je le guette ; Il ne me courtise pas, je suis sa chair. Qu’il prend, arrache, évide.
Le parquet craque ; Il attend en bas de l’échelle, il veille à ma dépendance.



« Descends de mon vélo! »
« Je veux en faire aussi! »

Je descend une marche, puis deux ; sa bouche pense à moi affectueusement.
Il relève ma robe, et malaxe mon sexe avec son pouce. Le grand père est moite, débraillé, en quête. Il baisse ma culotte, embrasse le contenu, mon enfance.
Ses cheveux ne recouvrent pas la totalité de son crâne, j’aperçois des grains de beauté sur son cou ; sa peau est sillonnée, tannée. Son nez s’écrase sur mon ventre, ses pores sont dilatées. Mon amant est vieux. Son haleine est comme le vin de ce midi, le raisin bouillonne. Il a mis sa langue en moi ; j’ai un orifice. Je ne vis plus l’instant. L’action est nouvelle. Il ne me fait rien de douloureux. Il ne me donne pas de coups. Il n’est pas méchant.
Elle ferme les yeux, les étouffe sous ses paupières.


J’ai peur qu’il fourre sa tête entière là-dedans. Qu’il ne sorte plus. Obligée de parler. Je ne sais pas si le trou est si profond. Un doigt entier peut y entrer.
Peut-être en insistant. Je ne sais pas. Je l’aspire.


« On avait dit que la maison, c’était là! »
« On dit qu’elle est là maintenant. »
« Si tu changes tout, tout le temps, on va rien comprendre! »
« Ici c’est plus pratique avec les vélos. »

5


Heure du dîner.
Les secrets n’ont plus leur place ; faire pipi. Se laver. Manger de tout. Tout avaler.
Jeanne dévoile son sexe qui se lamente.
« Veux tu te rhabiller! »
Il attirait son regard désormais.
« On repart demain. »
Jeanne avait oublié les jeux avec ses cousins. Impression de ne reconnaître que les adultes.
« J’ai trouvé un appartement, tu auras ta chambre comme avant. »
Tu retourneras donc à l’école lundi.
Les vacances se terminent. Son grand père a découvert son corps à sa place.



Les fenêtres sont des ouvertures proposées.
La cour s’est vidée de ses rires. Au tableau les multiplications s’écroulent sur les petites têtes enlisées. Jeanne s’attardent sur d’autres bonheurs ; attendre que son père l’appelle.
Ce soir la soupe lui rappellera des images.
Le bruit de la fourche qui gratte la terre. Pourquoi parler de ces mains s’agrippant à la peau de ses jambes ; de l’insistance pernicieuse. de cet embolie d’amour.
Elle connaît une histoire dangereuse et secrète. Elle la possède en totalité.
Cette sensation fringante se prélasse dans ses pensées.

Des questions vagabondes se resserrent comme de petits lacets autour de son cou.
Il devient récréatif de se rappeler de tout en silence. Eprouver de l’orgueil.
Refuser d’expier.
Maman, aide moi ; prend moi dans tes bras ; j’ai pas le temps, j’ai d’autres problèmes.
Allez, sois sage ; dix ans à rester sage, discrète.
Jouer avec les autres, rire avec eux. Grandir, manger des légumes et boire du lait.


« Ce week-end tu vas retourner chez tes grands-parents, je dois discuter avec des gens. »
Martine petite maman sait s’occuper de son petit frère ; elle l’emmène au parc, lui donne à manger, elle a du courage, martine, elle exagère de s’en sortir aussi bien.
Les gens doués s’ébattent dans une triste poésie.


Ce week-end, j’ai retrouvé une vieille poupée ; elle s’appelait Macarillon. Marchait, chantait en même temps.
« Ma-ca-rillon a des trous en chemise,
Ma-ca-rillon a des souliers percés… »
Ne retenir que ça.



Les livres malhonnêtes m’empruntent ma candeur. quelques pas m’entraînent vers Louis quatorze et ses frasques. Sa joie de profiter des autres, de reluquer les jeunes bergères. Je connais le roi Soleil ; je l’ai vu. Douze sur vingt.
Les récréations scintillent d’activités illusoires. La marelle est un champs aride et sans victoire. Je ne vois plus que des ongles noircis me tenir à l’écart du bonheur des autres. Pouces plaqués sur l’intérieur de mes cuisses comme des contreforts. Se donnant à mon orifice.

Jeanne l’observait porter de lourdes charges du hangar jusqu’au garage, se disant qu’elle n’avait que peu de chance d’échapper à sa peau. Son sexe comme des bras puissants.
Attendre que le grand père se referme sur elle.
Jeanne ingurgite aliments, graisses grossièrement moulues, chaque jour une quantité supplémentaire ;
accéder à la disgrâce. A une ampleur telle qu’il ne puisse plus l’atteindre .Prendre du poids avoir du poids.
Il faut tout essayer.
Ne plus se poser de questions. Poupées, dînette. Jouets multicolores. En accepter le prix. Parmi les gens, se mettre à en détester
quelques uns. Sa haine lançait ses premières nasses.
Dans l’immense chambre avec une poupée qui parle.
L’heure du thé, j’ai oublié.


La voiture se glisse dans un bois profond. Je descend, il me laisse gambader. Il laisse mon sourire s’abandonner, être vrai. Je ramasse quelques fleurs, me raconte des histoires confortables. Cabane abandonnée.
Il m’explique à qui elle peut appartenir servir, convenir. Le petit rongeur visite sa cage. Je veux en sortir pour voir le soleil. De plus près. Il protège toutes les issues. Le rigide majordome entre dans ma vie.
Jeanne, dix ans a peur. Elle apprend à détester ses jeux.
« Tu veux la voir? »
Il s’invite dans mon corps.

Détendre un homme usé ; lui trouver un jeu de circonstance. Evaluer ses besoins.
Le jouet a un prénom.
Je suis sur son menu. Il en veut plus dans son assiette, son bonheur est là, s’il dit ce qu’ il mange alors nous saurons ce qu’ il est ; il me pique du bout, me porte à sa bouche et son estomac le félicite pour l’ invention de cette recette. Rien à ajouter à ce plat tout préparé. Enfourne.


Retour vers la mère.
« J’aimerais me barrer avec un sac à dos! »
J’engloutis l’information, je ne suis pas du voyage. A défaut de ses bras j’obtiens ses soucis. Assiette émiettée sur le sol. Sa rage. Elle m’envoie faire quelques courses. Je dois aussi étudier l’organisation des paramécies.
« vas y, je me sens vraiment pas bien. »
Et mes devoirs ne sont plus les mêmes.

Le supermarché est suffisamment loin. Il y aura une question de confiance entre nous. Elle vérifie les résultats de son travail sur moi.
Entrée. Portes coulissantes. Obéissent à mon arrivée. S’exécutent. Je flotte au dessus des dalles grises. Je vois des mères qui choisissent les céréales de leurs enfants.



Lente approche. Capture de moments adultes.
Je me réjouis. Je suis une enfant sereine qui désire le chocolat sous ce maudit aluminium ; je croise des gens que mon appétit fait glousser ; personne ne soupçonne que mon corps a faim, qu’il s’écarte d’eux, qu’il s’échappe de moi.

J’ai à faire.
Je choisis des spaghettis, sans talent. Je me persuade de gagner quelque poids sur les autres. De piloter le caddie. Je vole des instants du quotidien de ceux qui nous protègent.

Pâtes, sucre, endives. Autant d’aliments à mastiquer. Subir leur goût qui se mêle à nos langues. J’aperçois mes dents rogner ces viandes. s’allongent dans des bains de glucides, s’épanouir en colombes de phosphore.

Au supermarché, les gens sourient.

Les rayons, alambic, étreignent mes vivres de leurs bras argentés. Une balle. Il s’agit de les voir se vider, qu’ils se réfugient en mon ventre creux. Et oublier qu’en ces sombres besoins s’alanguissent des bonheurs illimités. J’avale bien.


Aurais-je assez pour tout ceci? Il faudrait compter. Factorisations insaisissables.

Je m’interroge sur une possible fuite.
Je compatis à la mine embarrassée de la caissière. Elle cherche le code barre sur les heures passées, derrière nous.
Je passe à la caisse.
Et je me vois, fluide, sur des routes velues.
M’organiser ; qu’aurais je à acheter, prévoir.
J’arbitre l’inutile et le palpable dans leurs ébats.
Liste terminée. Je déchire ma fugue.
J’avais songé à partir d’elle. Je reviens à moi depuis ma tête jusqu’à l’inconnu.
Revenir à la maison pour manger. Chat de gouttière.


« Regarde la celle-la avec tous ses mouflets, c’est plus une femme c’est un ventre. »
Elle hait derrière les parois du bocal. Ses nageoires se heurtent aux plantes en plastique. Dans un cri.
Parfois, les gens nous encerclent.

« Fais toi à manger, j’en ai trop marre de tout. »
Elle n’est pas libre car je lui ressemble.
Je lui rapporte des espoirs étouffés. Des balades insolites, des fusions improbables.
Des choses vues en rêves. Je lui confère une position assise. Elle perd son temps à m’aimer.
Elle est enceinte de mon corps, elle héberge sa rancœur ; elle est plus lourde ; elle est lourde de moi.



6


Nous n’avions pas songé à nous détester tout de suite. Il lui aurait manqué ce désir cru de m’enlacer. Nous dînons ; bien sûr qu’elle capitule, puisqu’elle doit manger aussi. Ses besoins la tiennent. Je profite.
Le repas lui semble long .Elle balance la casserole de riz ; petits grains blancs ; canapé. J’aurais du la renvoyer à sa chambre avant de tout ramasser.
Je finis mon repas ; l’escalope comme une langue ne manqua pas de m’embrasser.


Les vacances ; coincée dans le hangar!

Je m’appelle au secours. Ses papilles gustatives fonctionnent. Elles ont retrouvé le goût du bonheur. Le bonbon fringant s’installe sur mes lèvres.
Cet après-midi, j’ai pensé au meurtre.



Agir vite. A l’école nous étudions l’espérance de vie. J’apprend que nous vivons dans un pays riche propice à une vie longue et sans réel dégoût. Encore quarante ans à m’aimer ; mes jambes ne me portent plus. On m’astreint à un mois de retraite chez eux. En lui, sous lui, vers lui.
Je compte trente et un jours ; trente et une fois.

« Enlève ces vêtements, si tu sors comme ça, je te met à la porte. »
Ma mère cède sa place à mon grand père ; les ennuis connaissent la signalisation.


Jeanne fait l’amour avec son grand-père.
Elle se laisse faire ; elle n’accuse pas. Mais elle veut le tuer, vous entendez!
Elle veut le flinguer, le buter. D’un coup d’elle ne sait quoi d’ailleurs, avec quoi tue-t-on?
Un coup violent suffit parfois.
Quelque chose de dur.
Son sexe.


Sa langue comme un cran d’arrêt, se pose sur ma joue. Préliminaires laconiques.
« Tu veux que je te chatouilles? »
La terreur se répand en peu de syllabes.


7


Le grand-père aimait l’été. Et rester immobile sous le soleil jusqu’à ce qu’il lui pique les joues. Chahuter avec ses petits enfants. Prendre la jeune Elodie, détourner Elodie ; faire qu’elle se sente bien.
Les bois sont dorés comme le miel. La nuit, la maison craque et pense. Elodie me serre contre elle.
Mais comment font les enfants pour dormir ?
Nous disposons de poèmes de Rimbaud. Je savais ou se trouvait sa saison. Et l’enfer de le connaître.
Nous apprenions les mêmes pages d’école. Nous connaissions la propension de notre grand-père à aller décrocher la lune et la présenter à nous.

Et j’aurais voulu m’en aller les poings dans mes poches amères, pour crever sous un paletot.
A des kilomètres, les mêmes.


Etre la fille de l’un puis l’enfant de l’autre. Se croiser sous planning. Je me regardais dans le miroir avant chaque rencontre, pour regarder tout au fond de moi et y voir leur choix.
Je tente de rompre avec mon reflet. Acné : inflammation des glandes sébacées, disgrâces en obus. ou comment disparaître. Sang et pus qui giclent sur la glace. Etre sécrétion.
La masse qui juge, la masse qui plaint.
Joues : foyer infectieux ; appuyer sur chaque bouton pour qu’ils explosent. Les presser entre les gouttes des deux index. Les gratter avec un ongle ; rater la manipulation, faire empirer l’étendue infectée. Les compter, ne plus voir que ça sur des hectares de joues, retirer les croûtes par erreur. Enflammer toute une zone pour cause d’ongles sales. Outils mal nettoyés.
S’en vouloir, luire au soleil, luire sous les néons. Ne pas aimer la lumière ; lécher la glace et ravaler son propre pus, en connaître le goût ; rêver de plaisirs simples. Vivre en silence sous les décombres de sa peau.
Cours de biologie.
J’admire le grain lissé, presque brutal des joues de ma voisine ; Je distingue au fil de mes recherches, un pore dilaté vers le nez ; peut-être dégénèrera-t-il sous ma volonté en un furoncle avilissant et sans appel.
Se souvenir des dînettes en porcelaine blanche. Je souhaite que cette fille n’existe plus.
Mes rêves sont des tasses à l’infini ; des joues blanches qui retiennent l’affection.


A table.
« On mange! »
Je vais supporter ce bruit, métal contre céramique.
Les discussions a perte de souffrance, bouffe! bouffe! Trajet impeccable de la fourchette ; couteau à dents, assiette ébréchée, ne pas orienter le silence vers la colère. Franchir ma mère.
Je demande s’il y a du jus d’orange. Je provoque. J’augmente le débit de sa hargne.
« Tu vas retourner chez le dermato. »
« Je pense pas en avoir besoin. »
« T’as vu tout ce que t’as! »
Son amour.
Silence. S’entendre respirer.
Je pense au riz soufflé qui vit sur ma figure.
Retirer tout au rasoir.



8


« C’est l’âge, c’est normal. »
La grand mère ne m’aime pas au point de me désirer invisible.
Son indifférence est confortable et astringente.
J’étais assise et tranquille sans notoires boursouflures.
J’utilisai talc et glaçons pour faire reculer l’oppresseur et assécher l’ennemi. Les miroirs persifleurs se déhanchaient sur des kilomètres de piste claires.
Eclairage frontal, rasant, lumière du jour ; dose de fond de teint différente pour camoufler les reliefs vagabonds.
Mademoiselle Baillot, dites nous ce qu’est l’épiderme.
Savoir ce qu’elle me demande vraiment.
Courir s’enfermer dans une boite de poudre compacte.
Reprendre rendez-vous chez des spécialistes.
« Je vais vous augmenter la dose d’érythromycine. »
Le marteau frappe le pupitre.
Affaire suivante!

Mon avocate était reconnue dévote de la ténacité, et soumise à son obsession de vaincre la disgrâce.
Faire appel ; la requête est simple : la plaignante ne désire plus vivre aux côtés de ses boutons. Le mal s’étend sur le dos, les épaules. Se tordre de chaleur sous une chemise à manches longues en plein été.
Je casse tout ; et change d’avocate.


« Il faut utiliser du zinc qui assèche puis répare le terrain ou s’est étendu le mal. » Proposent les uns ; sa peau ne doit subir aucune addiction à un type de produit, il faut alterner zinc et acides de fruits s’égarent les autres.
Chacun de ces éléments revenait sous des formes différentes, érythromycine et zinc.
A appliquer le soir ou le matin ; deux fois par semaine, ou parfois quatre, sous forme liquide, à avaler ou appliquer localement. Continuer le traitement.
Ca ne marche pas? continuer le encore.
Acharnez vous comme ils s’acharnent.
Apprenez leur ce qu’ils méritent.

« Alors, ça va ma puce? »
Comprendre : « Dans quel traitement t’a t-on encore jetée? »
La mère :
« Quand on pense qu’à ton âge, j’avais une si belle peau. »
La bête choisi de mordre par amour.
L’amour choisi de se rendre par velléité.

Ingurgiter oligo-éléments et pastilles pour que le poil brille.






J’ai de lourds poignets
Immobiles et comestibles, derrière le dos.
Cheveux secs, malhabiles.
Sur les coussins.
Au grenier, bien au dessus des anges
Se déroulent quelques scènes
Dérobées aux yeux des autres
Enrobées de silence
Développées en circonstance.
Petits pieds en cavale
Ceci est un rêve précis
Absurde voix sans défense
Animal sauvage et terni.
Gelée durcie, ébahie
Abritée sous le feu
De la cheminée qui se balance
Se dresse un arbre sans pitié
Qui dans « la chambre »
Et crie et pense.
A peine ouverte alors commence
La valse lente des chats maudits
La langue en place sur le fruit apte.
Comme un poisson, les gencives plates,
Jeunes cuisses à l’air, sous l’organdi.
« Vous êtes là-haut ? »
La voix me tire de là.
« chut »
Sois une poupée.

J’ai le cheveu étonné. Comme tous les matins quand on se lève et qu’on aboie.
L’étonnement est un engrais pour le cœur.
Je connais les recoins de la malchance, je flaire ses entrailles évidées.
Je rêve, humide sur l’oreiller ; je ne connais plus les convenances.

Les liasses de voitures enferment l’école.
Il est neuf heures. Je vois mon chorégraphe en lévitation au dessus de moi ; il m’indique les meilleurs pas de ses soupirs.
Car maintenant je sais le désir et sa plus profonde soif. Je connais les halètements sous l’effort.

Pilotage automatique. Les cours s’enchaînent toutes les cinquante cinq minutes.
Pause ; ricanements avec des filles.
« Regardez, j’ai apporter des clopes. »
Regagner son adolescence qui brûle de découvrir, qui s’acharne, et se dresse, à ne plus savoir vers qui hurler.
S’entourer de ces salopes.
Trésor pudique au fond du Tann’s
Il faudra avoir quatorze au prochain contrôle pour rattraper le six de la dernière fois.
Toujours la moyenne, toujours un peu de calcul.
Seize heure trente cinq, derrière le collège ; loin de la vue des autres mères, tout près d’autres élèves auxquels nous ferons envie.
Avaler la fumer, d’une traite, et relever la tête sans tousser ; la figure est simple : une taffe chacune. Se laver les mains avec une lingette au citron. Se brosser les ongles (qui retiennent si bien les odeurs) une fois à la maison. Du vinaigre sur les cheveux.
Dire que les profs fument dans les couloirs ; raconter que l’odeur persiste pendant tout le cours et que ça nous dérange.


« Tu sais, j’ai fumé avant toi. »
Un cœur dans chaque tempe.
Elle a repris ses galons de mère.
Je fumai donc par politesse.


« La cigarette, ça va pas t’arranger. »

Chacun parlait de mes boutons en terme de recrudescence. Se demander combien, toujours. Combien.

Aucun bouton ne demandait visa d’entrée.
Inflammation clandestines de glandes délurées. Excès illicite de sébum. S’il avait pu tenir lieu de drogue, j’en élevais des cultures sous-cutanées. Du pus à sniffer, du sébum en intraveineuse.
Lent échauffement puis petit picotement, c’est la venue d’un bouton, la définition d’une zone à gratter absolument.
Parfois ils démangeaient tous à la fois comme une colonie d’ascaris mal élevée.
Un sort. Une dégénérescence du paraître.
« T’en as un gros sur le menton. »
Les « peaux lisses » ont du cœur.
Avaient ils remarquer mon nez, mes cheveux, ma pudeur. Examen de ma vulve sur la place publique.

Lavabos, neige, baignoires, pages blanches, petits êtres suprêmes élus par la cellule maîtresse des hormones sexuelles.
Tout salir.

Leur faudrait il m’égorger?
Leur faudrait il suspendre mes instants d’exposition à leur vue, pour qu’ils vivent en paix sans déloger leur indifférence.
Les photos leur facilitaient le décompte.
Ainsi figée, rien ne leur filait entre les yeux.
Pourquoi ne pas filmer la première éclosion d’un bouchon de sébum?
Ou bien mesurer la vitesse de pointe du pus éjecté de son orbite?
Ions argents, ions cuivre, camouflez!
« A cette époque elle en avait moins. »
A quelques mètres de ces langues, je posai mes oreilles en table d’écoute sur le parquet.
Le grand-père, lui ne rechignait jamais à s’allonger, tout près, a quelques phalanges de mes arcanes.
Se lever plus tôt le matin pour maquiller.
Dresser le bilan devant le miroir : faire un décompte précis pour évaluer le temps de restauration. Portraits de nouveaux arrivants. Temps de maturation supposé. Détection des plus sournois à venir.

9

Je me lançai sur la musique comme une gitane apprivoisée, au courants des suppliques qui l’effondrent. Je cours droit sur chaque vitre.
Supermarché.
Les caddies tous renversés. Les étales ébranlés, être conçu pour vivre ailleurs, sans aduler raviolis, soupes ni cassoulet ; l’ordre est affectivement bon. Choisir boite ou surgelés ; Se croiser dans un chaos de désirs diffus. Se héler, bonjour madame ; ne rien deviner de plus sur eux .Tout faire pour qu’ils n’en vaillent pas la peine. Tu ramèneras du pécu. Malgré moi je sais ou il est, malgré moi je sais à quoi il sert. Je substituerai le rose pale au blanc cassé et je m’alignerai avec eux dans l’antichambre des préférences.
Ma montre indique l’heure, le sens des rayons, leurs ordres, ma raison de vivre. Comprendre ce que nous dictent les flèches. Passer à la caisse.
Payer.

Et l’ombre affûtée, assénait quelques ordres d’une voix large et gourmande ; du peu de mots qu’elle déployait, prenait mon corps et sa décence, mon corps et ses défenses ; débridées, insolites, disposées à le rendre humide ; il m’écrase, essoufflé selon ses principes.
L’histoire bâclée, je redescends, tremblante de captivité, j’écoute les murmures du soleil qui m’encercle le visage ; la chaleur est comme du coton chaud tout autour de moi.
Sa braguette est mal remontée ; qu’importe, il ira pisser et la fermera correctement ; vessie plate.

La grand-mère équeute les haricots verts de son propre jardin ; ils sont nés de ses mains et ont poussé comme tout ce qui a pu dégouliner d’entre ses jambes.
Mon mécontentement n’est plus ; j’exécute avec sourire et efficacité les manœuvres libidinales enseignées.
Je suis machine.
« Tes seins ont poussé. »
Il s’insère dans ma plaie ouverte.
Le soir, j’implore ce trou, de rejeter physiquement cette masse, sans qu’il lui soit possible de répliquer ; je désire qu’il y ait soudainement incompatibilité ; je ne veux plus que son sexe s’affale sur mon estomac comme un ouvrier lassé.
Je ne veux plus savoir le visage déconfit du sexe qui s’endort.




Un soir, j’étais seule et j’ai hurlé diverses aversions ; à neuf heure pile l’école me sauveraient de la colère.
Les sciences naturelles m’épargne l’ignorance. Le sexe de l’homme pénètre celui de la femme, l’homme éjacule par l’urètre un liquide appelé sperme qui contient milliards de spermatozoïdes, un seul d’entre eux ira féconder l’ovule de la femme si la période le permet. Apprendre ces chapitres, aller à l’école puis en revenir dans un va et vient crucial dans la vie d’une tombe.


J’écoute la voix de mon grand-père au téléphone qui nous appelle et nous châtie, pour mieux écouler ce qui lui reste de limpide ; il nous invite encore une fois dans son confessionnal,
Je sais laquelle de nous deux expiera ses multiples envies.



Je fonçais tête secouée vers l’homme sans surprises. Je savais ou me coucher et comment m’ébattre ; la soumission est chorégraphie. Je voudrais que mon trou dise quelque chose.


Cuisses en décadence, je récitai mes pages d’école ; comprendre ces orifices sans espérance, vue en coupe, caractère gras au dessus des flèches, savoir ou s’agenouillera son sexe, analyser le mélange des fluides opaques qui s'en iront de nous ; le maître est servi : sexe glacé sur lit d’œstrogènes ; le vertébré se palpe jusqu’à gicler ; mon sexe humide malgré les ordres perçus, fait luire ses doigts ; l’amour passe par l’entrejambes. Il s’essuie sur mon pull ; nous nous avalons, loin de ce qui brille. Les ordres nous viennent de l’intérieur.


10

Un matin, le ciel a fui rouge.
Deux ventres occupaient désormais l’isoloir. Ballottée entre les sucreries et les ovaires, je fus émue par la vitesse de l’écoulement. L’enfantement possible et sa couleur salivaient.
Je saisis les plus proches ciseaux, convins d’une longueur et amputai ma chevelure de son abondance. Entre mes cuisses, un gant recueillait l’éboulis.


« Ca y est, »me dirent chacun, « Ca y est » me dis-je. Je baignai dans mon corps, l’observant se trémousser , l’écoutant palpiter.
Je me trouvai au rayon femme de l’adversité, de couches aspirantes en assises douloureuses. Le vagin en ébullition, j’avouai à ma mère quelle personnage j’étais devenu. Au son de son corps qui tremble, j’accours vers sa dérision, elle me parle crasse et ovulation ; parures infanticides et pulsations amoureuses.
Elle ne su à cette instant ou retrouver ses impulsions de mère alors elle fuit loin devant la délectation de me prendre pour femme tant elle s’affola de me voir en si bonne forme après ce repoussant témoignage de mes treize ans.
Elle jeta l’opprobre sur chaque tête du sexe opposé, me confiant combien il serait dur de continuer à s’aimer maintenant qu’il m’était donner de faire appel à sa concurrence directe : le purulent magma niaiseux des hommes.
« Ne leur fait pas confiance, jamais »
Après l’heure du dîner, celle du supermarché. L’autorité s’étendit au cercle de mes accointances ; une pression gigogne qui incita mon corps à se rappeler et ressasser mouvements illicites, caresses de gamine et silences capitaux. Etre assiégée par son sang.

Je me demande si le sperme a toujours cette candeur. Aujourd’hui, je veux parler de vive langue.

La mère s’octroya séances de cinéma, rires de bécasses et fièvres de collégiennes. Le rapace a les yeux longs et me veut pour lui.

Calcul du temps nécessaire au parcours de la maison à l’école, de la maison au supermarché, de la boite à lettre à la maison, de la maison à la maison, de moi jusqu’à elle, de moi jusqu’à moi.
Elle voulait être : les autres.



Un autre matin, le grand-père fut raide.

Entraîné par ses images putrides, il rejoignis les caves, avec ses désirs de feignasse, qui avaient trimballé sa queue sur moi plutôt qu’à l’intérieur du corps de la voisine. Les vices sont affaires de proximité.

Ses quatre filles s’emballent et ponctuent leur peine de pleurs vaginaux. Elles l’étreignent une autre fois . Elles se perdent dans une étroite agonie.
Mes mouillures comme seul étau pour me blesser, je pleure au milieu d’elles comme jamais je n’avais joui.
Et ne fuyant pas assez à leur goût :
« Tu ne pleures même pas, tu es comme ton père, toute sèche en dedans. »
Un jour, je vous parlerai à toutes et dans un semblant de colère, vous reconnaîtrez ses mains perdues sous vos robes et vous aurez besoin de vomir.
Vous comprendrez ces gestes et ces odeurs que vous ne supportez plus ; vous saurez cet amour immodéré qui vous font prier qu’il revienne aujourd’hui. Pour qu’il vous tende cette poupée oubliée là-haut, au grenier.
Vous n’en pouvez plus d’avoir avorté de fœtus encore chauds de ses étreintes ; montrez moi comment votre mère vous arrachait le poignet en attirant vos corps malades vers une amie si douée pour la délivrance ; vous mimerez comment elle retenait vos chevilles pour que l’aiguille fasse ce qu’il faut, retenant son souffle à chaque percée. Vous sentirez son regard éprouver du dégoût pour vous, tant vous étiez sale ; vous entendrez votre mère arriver comme pour vous sauver puis repartir en courant ; vous supposerez qu’elle ne pouvait pas vous entendre crier. Et lui qui est couché, ne voit pas l’amour qu’il a mis dans vos yeux. Et vous vous demandez pourquoi votre bonheur n’est aujourd’hui qu’une bite froide.



Son corps était beau, repenti ; son sourire n’avait rien d’efficace ; nous nous demandions quelle était sa couleur préférée ; sa main, froide comme un livre. Je ne la touchai pas.
La chambre avait été condamnée à endormir le vieux ; mon émotion et sa dépouille s’empêchaient de geindre. C’est le vagin cadenassé que je survécu au dernier regard du cadavre.

En moi gesticulaient ses artères, officiait son aorte ; Je prévins chacune que j’avais ses yeux mais qu’ils n’avaient rien à voir ; il vit sans moi désormais, désaltéré par ses propres souillures.
Priez en moi car j’ai été sa dernière demeure.



« Jeanne! descend, j’ai à te parler. »
« Oui. »
« C’est quoi cette lettre? »
« Je répète, c’est quoi cette lettre? »
« C’est une rédaction sur les rapports entre adolescents. »
« T’es sure? moi je crois que t’as un petit copain et que t’as envie de te faire sauter ; alors c’est ça qui te manquait? vous êtes toutes les mêmes. »
« Je te jures que c’est un devoir, j’ai pas de copain. »
« Pas encore mais peut-être que tu cherches, c’est ça, hein? tu fouines, tu guettes, tu chasses, tu sais comment on les appelait les filles comme toi, de mon temps? des catins, des traînées, c’est ce que t’es, tu vaux pas mieux que les sœurs de ton cher père, tu tiens d’elles, t’es de leur race, tu devrais aller vivre avec eux, tu serais mieux qu’ici. »


11

Jeanne lèche les murs de sa chambre ; elle mesure l’espace, calcule les mètres qui lui manqueront ; elle accumule photos, posters, petit mots, elle s’affaire en tous sens, cherche l’affection du papier peint, s’assoit sur sa chaise pour en sentir la chaleur. Elle respire encore ; sa mère, là-haut, organise son confinement. Elle n’aura que ce qu’elle mérite de liquide amniotique. Un peu de bouffe par un cordon.
Jeanne accepte, elle veut sentir. Les parois de l’utérus.
Faire l’amour ensemble.


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