Autopsie d'une vie amoureuse
de Camille Starck



« Bon écoute on n’a qu’une demi-heure, on n’est pas là pour rigoler »
Un amant.




Rapport 1 :
Préméditation.




Démonstration.


« Non mais regardez moi ce carnage, je rêve !
Quelle espèce de monstre a bien pu faire ça…
C’est dégoûtant , y en a partout…
Ecartez vous et laissez moi passer » .

L’homme place un mouchoir sur son visage car l’odeur lui semble trop pénible à supporter.
Il va falloir que cet homme tienne le coup, m’écoute, parce que je vais tout lui raconter .
Ca n’a plus d’importance maintenant.
Même ces remugles et même le fait qu’ils insupportent.

La mort d’une vie amoureuse dans des circonstances encore inconnues…

Oui et alors ?
Je suis là.
Ils veulent du sensationnel, mais c’est l’ordinaire qui gît devant eux.
Et ils n’auront rien de plus.
Je n’inventerai rien.
Je ne raconterai pas d’histoires.
S’ils veulent des contes, qu’ils aillent chez d’autres gens, ceux qui se mentent et qui ne méritent que ça.


*


Comment m’y suis-je prise pour la tuer ?
Oh ! A plusieurs reprises…
Plusieurs oui, du jour au lendemain, c’est impossible.
D’un coup sec non.
J’ai été si méticuleuse que vous auriez pu me prendre sur le fait.
Voire m’empêcher.
Ce fut lent un peu comme l’aurait été une césarienne
faite avec un couteau à beurre :

Viser le bon endroit par où attaquer .
Je n’ai pas l’outil qu’il faut, mais la flemme d’aller en acheter un autre l’emporte.
Entamer la lente déchirure.
Le ventre est séparé en deux.
L’intérieur se déverse à l’extérieur .
Et mon âme s’écrabouille dans les mains de qui je peux
Comme un fœtus pas frais
qui se mettrait à hurler.


*


Si ça a fait mal ?
Souffrir c’est pour emmerder l’autre.

Je ferai au plus vite pour tout avouer.
Je vais me mettre à table.
Déverser tout ce qui s’est passé depuis le jour de la rencontre et même avant.
Tout est utile.
Les gens, ce qu’ils ont dans la tête, ce qui leur passe par le corps , ce qui les traverse.
J’ai été visitée ces derniers temps par des intimes polices, de tendres investigations, des sommations mélodiques, en notes molles derrière mes portes.

Dans ces cas là, on fouine.

Des calepins vont être noircis, et les doutes encore plus sombres…
Comment peut-on et qui peut faire…

Si la réponse n’est pas là, alors elle sera partout.
La science a trouvé un symbole pour l’infini.
Elle en cherchera un autre pour cette histoire.
Son point final , un vrai verrou.
Que je ne vive plus non plus.
Qu’aucun cœur ne se perde plus jamais, que les îles désertes soient bouffées, que nous vivions tous serrés les uns contre d’autres, qu’on ne pense plus, qu’il n’y ait aucun mouvement de recul possible, que nos têtes se dévisagent, qu’il n’y ait plus rien à regarder derrière et plus rien à redouter devant.
Que nous ne vivions plus que pour cette patrie imbécile qu’est notre corps.
Et je ne rongerai plus.

La science est là ce soir.
Elle est venue chez moi, inspecter les empreintes, les lits défaits, les ombres qui suent.
Ils portent des gants blancs, marchent au ralenti, se déplacent sans se regarder, ils pensent individuellement à des issues possibles pour ma vie, ce qu’ils auraient pu faire au lieu de venir chez moi, qu’ils en ont marre de ce genre d’enquête.
Les pinceaux longent les murs, contournent les poignées de porte, trouvent illogique l’emplacement de certains meubles par rapport à d’autres, ils romancent, ils pensent que tout ceci ne peut être que l’œuvre d’un maniaque souriant.
On m’interroge, mais qui êtes vous et que faites vous dans la vie, comment peut on être ici à répondre à ce genre de questions, un soir à une telle heure, l’histoire fascine, parce qu’elle les a réveillée pendant leur sommeil.
Il est très tard, vraiment trop tard.
Vous osez soupirer ?
L’inspecteur me déteste déjà.
Il est dérangé par l’impertinence.
Les hommes de science viennent vers lui, lui rapporte le moindre cheveu découvert, la moindre parcelle de souffrance.
La surprise que je désire tout avouer les a déjà vaincus.

Je parle.



*


Conventions.


Parfois, l’amour change de trottoir.


*


Ou il meurt sous un meuble.
C’est alerté par l’odeur que vous le découvrez.
Et ce cadavre, qui vous sert à présent de mauvais souvenir, vous fera passer tout le reste de votre vie terrestre, souterraine plus réincarnations diverses, à l’ausculter comme un médecin légiste qui n’aurait pas son diplôme.
Ni l’électricité.


*


Cellules mortes


Je vais jouer entrailles sur table, j’ai envie.

Oui c’est moi qui ai fait tout ça, la vérité dans toute sa vermine.
Oui je perds.
J’abandonne.
Aimer, c’est perdre, d’abord soi-même parce qu’on aime, puis l’autre parce qu’il vous aime trop.
C’est un terrain sans mystère, où des sentiments comme de petites sciences exactes et frimeuses obéissent à des fractions si simples qu’elles nous dépassent.
Parce que tout se qui est trop léger s’envole.

Déposition :

C’est ennuyeux l’amour.
L’amour est un tue-l’amour.

Tout y est réel et sur , on ne doute jamais, on sait quand quelqu’un nous appartient ,quand la greffe est un succès.
J’avais préparé soigneusement les complications :
Les larmes, les mots qui dépassent ma pensée, l’ennui de tout, un ou deux enfants , les réveils qui sonnent trop fort.
Et ce « nous ferons l’amour ce soir ».

Tout ceci est mis à disposition, service à volonté.
Vivre de mensonges et d’eau fraîche !
La tentation est grande.
Et la fin de tout si docile.
Mais je comptais bien faire rejet.



2


Bactéries.


Le mobile le voilà :

Augustin est un grand malade.
(Il fait partie de la liste des morts.)
Il pense que le bonheur vient de moi, et que si je partais, tout ce qui le touche deviendrait aussitôt fade, l’univers entier l’ennuierait.
Il se sert de moi pour ne pas trouver le bonheur tout seul.
Il se cache derrière l’univers pour m’aimer tous les jours.
Je ne l’aime pas tous les jours.
Il n’est pas mon mari tous les jours.
Je ne suis pas une femme tous les jours.

Augustin travaille à l’étranger, le plus souvent en Afrique.
Il est géo-biologue il connaît bien la Terre et sa matière.
Il ignore que l’idée de ses voyages ne me distrait plus.

Je veux qu’il me menace de ne plus pouvoir m’aimer dans ces conditions.
Je veux le prendre dans mes bras, qu’il me repousse en me disant : arrête le temps n’est jamais long .
Je ne veux pas qu’il ait confiance en moi.
Je veux qu’il se fiche de l’idée qu’un autre se cache à la maison.
Je veux qu’il me trahisse.
Que rien ne nous retienne de nous faire du mal.

Voilà ce que j’appellerais un au revoir en aéroport réussi.
Il me dit plus immense que l’infini.
Nous nous séparons à l’aéroport.
Il tente de me mentir un peu en prétendant qu’il va rentrer vite.
L’infini a baillé aujourd’hui dans un aéroport.
Je t’écrirai dès mon arrivée.


*

La vision de cet homme montant dans cet avion est atroce.
Non pas parce qu’il s’en va de moi, mais parce qu’une personne porteuse d’autant de tendresse ne devrait pas partir comme ça en se retournant comme un animal bon pour l’abattage.
Une tête mise à prix dans un petit enclos, traquée en plein jour.

Il n’était pas un homme.
Augustin, la bête ,était condamné à se défaire de ses morceaux , et à tomber raidi au fond de mon corps.
Pendant qu’il montait les marches, je tentai de me souvenir de la date à laquelle il devait revenir.
Cet inconnu dans cet avion.


*

Je continue.

La vie amoureuse est un studieux bovin dont je lirais chaque jour le résumé de sa lente journée.
Soigneusement traduite en courbes et diagrammes sur du papier millimétré.
Augustin m’écrit des mots d’amour comme des idées qu’il se fait de l’amour .
Il dit que je lui manque
Il dit qu’il reviendra très bientôt
Il dit ne pas supporter l’idée de me savoir seule
Il aime.
En algébriques promesses de sensualité.
Il a écrit le mot « cuisse » dans sa lettre.
Il écrit de lubriques dissertations d’équerres.
Et il m’envoie ses prétentions.
Il se croit régi par un fantaisiste pensionnat.

Une lettre de plus dans le registre.
Il écrit comme un veau qui aurait appris à écrire.
Il écrit comme un amoureux qui aurait appris à écrire.
Augustin était un élève qui n’était ni sauvage ni domestique.
Ni soumis ni brutal ;
Je ne vois rien d’autre que la comparaison légère entre un veau et un sentiment, les mêmes yeux.
Une lettre encore.
Juste une viande dont les protéines me font tenir .

Dans peu de temps la boucherie.


*


Je rentre chez moi.
Je me réinvente à chaque fois une adresse.
Je fais comme si je n’étais plus moi.
J’aime.
Comme si je n’étais plus exactement là .
J’ai fait des choses que je ne fais jamais .
Je suis sortie dans des endroits très bruyants où il faut juste être belle pour exister.
Je suis allée dans ces endroits où l’on se fiche de l’amour.
Où le temps a une durée limitée, avec la menace du matin, d’un jour de plus.
Je suis allée là où le bonheur s’amuse.

Il y avait de la musique et de l’effroi.
Des promesses de joie amovibles.
De vêtements colorés en verres brillants, je voyais virevolter des bras autour de ma tête.
Ils promenaient de l’alcool sur mon corps comme si ce corps était à moi.


*


J’ai détourné mon regard du réveil quand je suis revenue à l’appartement .
je ne voulais pas dater ce changement de perspectives.
D’être seule.
J’avais dit non désolée à un homme dont je me souviens du nom.
Je lui ai dit non merci, un Augustin j’en ai déjà un.
Il m’a regardée comme si j’étais une vierge qui avait peur du sexe.
Il a cru que je manquais de liberté.
Que je manquais « ma première fois ».
Il m’a dit qu’il connaissait peu de femmes réellement libérées.
Il pense qu’une femme retournée sur un capot de voiture à l’esprit offert.
Une femme est libérée uniquement quand elle a le choix qu’on ne se serve pas de son sexe tout le temps.

En un sens il avait raison, des femmes libres il n’y en a pas beaucoup.

J’ai reçu une autre lettre d’augustin le cinquième jour .
Il écrit.
Au lieu de me laisser toute vide.
A ne plus me rappeler pourquoi il est parti.
Il pense que son quotidien est différent puisqu’exotique.
Il tente de me montrer ce qu’il voit là-bas.
Il croit que je mérite son quotidien.
Il fait ce que l’amour lui commande.
Il rend des comptes à la mère supérieure.


*


Manufacture du drame.


Je veux un homme désobéissant.
J’aimerais que l’amour m’arrive par hasard.
Je veux des pertes de connaissance.
Je veux que personne ne m’attende où que ce soit.
Je ne veux que des erreurs d’aiguillages.
Des avions qui valdinguent.


*


La rencontre , il faut que j’en parle :

Rien ne nous tombe jamais dessus.
Le hasard, je l’ai déjà vu arriver.
Il a frappé et je suis allée ouvrir.
Il s’est même présenté.
Bonjour je suis Augustin.
Il aurait pu s’agir de n’importe qui d’autre, surtout à cette heure si tardive, mais non, c’était bien lui, Augustin.
L’ami de mon meilleur ami, il n’était même pas sorti comme un diable de son étui, on m’en avait déjà parlé avant.
Je connais un type, il s’appelle Augustin, il fait ceci, cela. Il viendra peut-être ce soir.

Nous fêtions mon anniversaire, on m’a peuplée de cadeaux et j’ai ouvert Augustin.
Regards, cœur qui tremble, un verre puis deux, emménager ensemble.
Tout était sous contrôle.
Total.


*


3


Lois


Communément on admet que la rupture s’oppose à toute idée de bonheur.
Qu’une fois l’être aimé perdu ou une fois l’être détesté exterminé, le bonheur il ne faut plus compter dessus :
On le bip soudainement ailleurs pour une urgence.

Mais l’attraction est trop forte, et elle est terrestre.
Tout ce qui s’envoie en l’air retombera par terre.
Inexorablement.

Tout ce qui lui manque à ce bonheur, pour qu’il ait moins de succès ,serait un plan d’accès détaillé jusqu’à lui.
Il ne manquerait que ça.
Pour comprendre mieux, et supporter l’équation : toi « x » plus moi « y » que ce soit au carré ou exposant trente six égal c’est fini entre nous.

Mais si ce plan d’accès plié en huit existait, tout le monde irait à Bonheurland, l’entrée serait moins chère qu’elle ne l’est, et l’endroit se dégraderait encore plus vite fait.
Pour cause de surpeuplement.
Ils ont raison de le planquer si bien, de le rendre utile.

On en veut tous, et plus qu’il ne nous en faut.
On mange trop.


*


Dissolvants.


Quand on demande le divorce on se sent comme un chat qui serait grimpé très haut dans un arbre et qui miaulerait pour en redescendre.
Cette altitude m’avait d’un coup fait horreur.
Et ma branche et tous les arbres autour.
Comme une jungle béante qui allait refermer ses bras.
Un décor magnifique qui ne vous inclurait plus.
Je ne vois plus pourquoi les êtres qui vous adorent au point de se tailler la gorge, auraient fait exception.

Augustin serait cette exception qui allait rendre la règle infirme.



*


Microscope.


Vous vous demandez comment mon âme a pu se perforer ainsi et forcément vous pensez à une seule chose, mon enfance.

C’est d’ici que ça vient et vous en êtes surs.

Voir clair, comme ça, c’est forcément louche.
Allons dans votre sens.
J’ouvre la porte aux explications faciles, cette brume .
Je m’installe confortablement et que personne ne nous dérange !
Je suis prête.

Oui d’accord tout cela a bien commencé un jour.
Il y a bien eu un début, une genèse de cette inaptitude à aimer correctement.
Et à désaimer aussi follement, et pour toujours.
Des scalpels vous en userez, je le garantis.
Des viscères vont puer.
Emmenez moi, je ne rechigne pas à être vraie.


*



Rapport 2 :

Garde à vue.


Bon .

C’est de l’enfance que vous voulez.
Vous en aurez, comme une sorte de suivi de ma chaîne affective, la traçabilité de mon comportement amoureux.

Vous allez même avoir de la naissance.

Parce que même elle, elle m’amuse.
Tout ceci me fait bien rire dans le fond, parce qu’on en parle comme ça dans un bouquin et que ça ne le mérite pas.
Plein de gens peuvent dire que c’est se plaindre pour rien, il y a des gens qui la connaissent bien la douleur.
Je les comprend, ils vont peut être mourir, ou peut être le sont-ils déjà.
Alors je les fais souffrir encore plus avec mes pauvres inconforts de gonzesse pas mal et qui mange bien.
Qui ne passe pas devant les terrasses de café de peur qu’on entrevoit sa cellulite.
Ces choses qu’on invente pour qu’on nous regarde .
Les tensions de pauvre conne.
A ces gens qui souffrent beaucoup, et qui se moquent bien de mon inconstance voire même de mon inconsistance, je leur répondrai ceci :
nous manquons tous d’amours malheureuses, de faux conflits, de regards indifférents, d’obsessions inutiles .
Même vous qui avez vraiment mal.


*


Ce matin j’étais de cette humeur là.
Et j’ai dit.
Je vais me débarrasser d’Augustin.

Je vais lui donner rendez vous dans une usine désaffectée.
Je vais l’empêcher de respirer avec un sac sur la tête.
Je vais me débarrasser d’Augustin j’ai marre de ce prénom Augustin, je n’aime pas la figure d’Augustin.
C’est inutile de penser ça.
Et parce que c’est inutile je ne peux pas me l’enlever de la tête.
Ce qui est utile se fait machinalement.
Si Augustin était machinal je lui découperais le corps en me levant un matin.

Même vous qui souffrez beaucoup plus que moi vous allez entendre ce qu’est un mal être indécent.
Vous saurez ce que c’est que de se plaindre pour rien.
Ce que les gens comme moi reprochent aux autres alors qu’ils nous aiment.
Les gens comme moi qui n’ont pas de maladie qui les empêchera de vivre.
Moi qui mourrais sans doute de mort naturelle.
Sans raison.
Ni imagination.
C’est peut être pour ça que je fais tout sans raison.
J’en ai marre sans raison .
Et je parais minable sans cause.
Je n’ai pas de combat.
Je n’ai pas de fièvre, juste, j’en ai marre.
Et je veux beugler.

Tout sera moche et ma bouche va beugler.
Je vais me déformer la bouche de misère.
Je n’en ai pas le droit à cause de vous qui n’avez pas la chance de pouvoir vous plaindre pour rien.
Le bonheur je m’en fous je n’en suis pas l’auteur.
Il s’est installé chez moi, et il y vit.
Je n’ai pas le droit de casser ce que j’ai.
Ca n’a pas de prix ce que j’ai.

Augustin ça n’a pas de prix et je veux le tuer. J’en ai marre.

Je voudrais tout changer en lui et même sa tête surtout sa tête.
Il t’adore tu sais oui et alors c’est ça le problème il ne voit que moi, comme si je prenais toute la place.
Même pas fichu de voir ce qu’il y a autour.
Pourtant il y en a des choses à voir.
Il va pourtant très loin pour observer, diagnostiquer, refaire.
Mais quand il revient ,cet idiot me prend dans ses bras et me dit qu’il m’aime.
Tout ce qu’il veut c’est ça.

Il est tellement content de revenir.
J’en ai marre.
Je n’ai plus que des plaisirs de femme heureuse.





4


Enoncé du problème.



Tapez tout à la virgule près.

Je vais tenter de vous mettre à l’aise.
Je vais en faire des tonnes.
Les contes, vous aimez bien.

Agrippine est institutrice dans une école primaire.
Elle enseigne des choses.
Agrippine est clairement belle comme le plus beau fruit d’un étalage, celui qu’on choisi en premier, pour que personne d’autre ne l’ait.

Apparemment rien ne peut la retenir d’être parfaitement heureuse, on se dit même qu’elle doit avoir de la chance tous les jours.
Mais sa vigilance abdique et elle épouse Augustin.
Un être sensible, émotif, musclé, plein de charme, soucieux des autres, n’en rajoutons pas, c’est déjà trop.

Enfance ouvre toi.

Son plus vieux souvenir date du jour de ses quatre ans.
Elle se souvient de chaque anniversaire qui a suivi, toute seule, plantée devant son gâteau, la bouche en accent circonflexe parce que son prénom n’était jamais inscrit dessus avec de la crème chantilly.

Des déceptions de ce calibre, elle en verra beaucoup, bien plus tard.

Ca c’est pour vous montrer combien elle déteste que les choses aillent de travers.
C’est à dire dans le sens opposé au sien.
Mais elle n’y peut rien, aller en avant, devant soi c’est forcément aller ailleurs que là ou on est.
Encore une fois cette phrase est tragique.
Parce qu’elle est logique et qu’elle se vide de son sens.
On se dit qu’on est trop bien et trop malin pour lire ce genre d’ineptie.
Et pourtant quand on se fait avoir, c’est bien l’ineptie qui l’emporte.

Quand Agrippine vous assure que son premier souvenir date de ses quatre ans, et quand elle relate l’affaire du gâteau, elle vous cache que tout ce qui a suivi cette histoire n’a fait que réveiller la douleur enfantine, la période où les autres expliquent tout en disant que c’est comme ça et puis c’est tout et ne discute pas.

Ces entailles là.
Alors non, ça n’est pas un épisode merveilleux de sa vie, ce gâteau, il lui a toujours manqué quelque chose par la suite, une chose pas très importante, pas très compliquée, comme de la chantilly en bombe, si commode pour écrire un prénom.
Déjà à l’époque, certaines choses essentielles au bonheur était indisponibles.
On ne savait pas pourquoi, c’était comme ça et puis c’est tout.

L’eau mouille.
Il n’y a pas de prénom sur un gâteau.
Un homme peut vous décevoir.
Ne plus vous faire souffrir.


*


Finalement elle ne se souvient pas de grand chose.
Vous allez dire qu’elle le fait exprès pour brouiller les pistes.
Mais non.
Rien ne l’a marquée, elle ne va pas inventer un épisode horrible de sa vie pour vous rassurer.

Je ne vais pas inventer un début non plus.

Alors il va falloir vous débrouiller avec ces maigres informations, pour déceler chez elle, l’amorce d’une vie amoureuse peu relaxante.
D’ailleurs elle ne s’est jamais dit qu’elle était là pour ça, finalement elle ne se plaint pas, c’est juste pour vous dire les choses comme elles se sont passées, et que tout ça, ce n’est pas grave.

Je vais maintenant laisser la parole à Agrippine, la grande concernée par cette histoire.

Agrippine c’est à toi.


*



Mise en évidence.


Je suis la première et unique née de ma mère.
Un chef de file qui ferme la marche.
Un colonel et un troufion en moi.
Elle a eu ses contractions le jour de son anniversaire et m’a fait ce cadeau de ne pas me faire sortir ce jour là, par amour, pour qu’on ne nous confonde pas.

J’ai failli naître sur le siège avant d’une Triumph spit fire noire, elle et moi sommes arrivées à l’hôpital à 210 km/heure.

Je soupçonne mon père d’avoir eu la frayeur de voir la sellerie cuir bousillée par des liquides qu’il devait s’imaginer épouvantables.

j’imagine parfois ma mère se tenant le ventre et mon père surveillant que rien ne fuit de son entre cuisses.
Les tâches, ça devait le miner.
Je crois que je l’ai senti à un point tel qu’aujourd’hui je nettoie tout à fond, comme si j’étais payée pour ça.
Et je récure tout , je veux mériter ma naissance propre.

Mais là ,je vais dans votre sens, je trouve corrélation là où sans doute il n’y a rien.
Mais on aime bien tout mêler.
Tout unir.
La trouille que quoi que ce soit reste seul.

Nous avons donc parcouru quarante cinq kilomètres en vingt minutes.
Mes parents étaient à la campagne et ma mère refusait d’accoucher dans un village, une ville, elle naîtra dans une ville.


*


Je suis arrivée par les fesses.
Ce que je veux dire c’est que j’ai fait un bassin, il y a eu les forceps, une cicatrice sur le bras, bravo.
Vous avez une très belle petite fille.
Agrippine elle sera, et Agrippine fut.

Mes parents étaient gâtés, m’élever ne les a jamais effrayés.
Ils n’avaient jamais lu de livres sur la naissance et sur le bonheur d’avoir un enfant.
Ma mère dit que dans les livres on est loin de tout trouver.
Et elle a dit je verrai bien de toutes façons.


*


Ils ont vendu la Triumph, un soir ils ont dit non ça n’est pas possible de mettre un couffin dans cette si petite voiture.

Mon père l’a prise en photo pour garder un souvenir.
Il le saura toute sa vie, triumph spitfire FH 1500 achetée puis vendue en mille neuf cent soixante douze, l’année où je suis arrivée.
Voilà comment j’ai balayé d’un revers de petit poing serré, une voiture de course intérieur cuir, volant en bois, quatre mille kilomètres au compteur.

Ca commençait mal, virer tout j’arrive !
Ca a démarré vite, appui ! Je vais naître !
Et le siège… Arriver assise, la position du moment où je vous parle.

Je ne vois rien ; pas l’ombre d’un lien avec ce qui m’arrive maintenant voire depuis toujours.
Vous voyez ça n’est pas terrible tout ça.
C’est le souci.
Rien de terrible, jamais.


Réflexion.


Revenons au cadavre.

Celui de la table froide.

Un jour j’ai cru bon de prendre pour époux la tendresse et le don de soi.
J’allais ensuite me mordre les doigts de ne pas avoir remis la main sur ce fameux petit précepte en bout de papier que je m’étais jurée de garder en tête ou en poche :

« L’autre est un traître en puissance c’est évident. Parce que c’est l’autre et que vous ne pourrez jamais aller voir dedans. »

Non lui ça n’est pas possible il en est incapable, j’ai entendu ça plus de fois que je n’ai d’oreilles.
Ce pourquoi, au début d’une relation, je conviens systématiquement d’une chose, l’autre est un pourri.

Et souvent ils l’étaient réellement puisque je les choisissais en fonction de ça.

Que des pourris.
De la pire espèce.
Des mecs à pauvres filles, des utilisateurs de la pureté, des manipulateurs de l’ingénuité.
Des rats qui mentent et qui sont superficiels.
Les meilleurs, les cadors de la débâcle.

Au moins tout est clair.
Allez les salauds tous en rang et je ne veux voir qu’une rangée d’ignominie.
Je pars sur des bases objectivement bancales.
Les armes je les ai sous le nez, mon poste à pourvoir, ma sellette.

Mais voilà, il se trouve que j’ai un jour manqué de mémoire, je me suis laissée aller, j’ai emménagé avec un homme gentil et doux et courtois.


*


Augustin n’est pas le genre d’homme à se laisser vivre sans amour.
Il aime s’occuper d’une femme.
L’adorer comme une femme qui n’en serait pas vraiment une.
C’est à dire qu’il divinise, aime trop, déshumanise.

Il demanda Agrippine en mariage.
Très vite, quatre mois après leur rencontre.
Il crut d’abord qu’il rêvait.
Il a même pleuré tant il était émouvant qu’elle réponde oui.

Augustin est scientifique ,il travaille souvent à l’étranger.
Se pâme devant les livres d’archéologie, ethnologie, sociologie, Agrippine, il aime les gens et désire le meilleur pour eux, il veut soigner la Terre ,la comprendre, la désirer, la trouver belle, toujours.

Agrippine ne le rejoint jamais parce qu’elle a le mal des transport, tout transport .
Elle écrit des lettres à Augustin.
Auxquelles il répond toujours, par respect voire envie, tu ne rends pas compte lui dit il parfois, tu ne vois pas ce que je fais, c’est très important, et ça n’est pas que pour moi, c’est important aussi pour le reste de l’humanité.
Mais le temps pour te répondre je le trouverai toujours.

L’humanité en face d’elle et elle attirait quand même son attention.

Agrippine se demande souvent ce que cela cache, autant d’altruisme.
Elle n’y croit pas vraiment, rien qu’une lettre, elle ne demanderait que ça.
Une lettre à laquelle il ne répondrait pas, qu’il s’en fiche ou s’en détache ne serait-ce qu’un peu.
Quand Augustin revient à Paris, il couvre Agrippine de cadeaux, de trouvailles, de petits bouts de roche qu’elle ne verrait sans doute jamais in situ, puisqu’elle ne l’accompagne jamais.

Un jour Agrippine a parlé de « ces cailloux » qu’elle alignait sur sa table de chevet comme sur un autel, un caillou, un pays, un homme gentil qui pense à elle au point de ramasser des cailloux pour elle.

Quand elle dit « cailloux » Augustin rit et pense pouvoir en rire jusqu’à la fin de sa vie.




5


Suspensions.


C’est l’amiante qui nous a tué.
Et la laine de verre et les pluies acides .
Tout ce qui se trouvait dans les livres, revues scientifiques et autres essais nous a tué.
Tout ce qui peut tuer les gens nous a tué aussi.
Des cadavres tièdes banals , digestes.
Notre séparation, cet enfant que nous concevions était notre bouleversement climatique personnel .
Notre facteur le plus polluant : ce temps qui partait, quelques mois encore .
Cet amour rendu au centuple évoluait en un air sec, en moisissures, et autre réchauffement inévitable de tous les antagonismes accumulés, mal enfouis sous l’amour.

Augustin ne manque pas à Agrippine.
Il ne sait pas le faire.
Quand il part, elle sait pourquoi il part.
Il lui explique et elle sait qu’il reviendra.
Même si une lettre, une seule qu’il n’enverrait pas lui plairait bien, elle ne cherche pas à être malheureuse de ça, elle a bien de la chance lui dit on d’être aussi jolie, lovée dans cet homme aussi doux et aimant.

Mais leur couple, cette petite planète exiguë allait soudain être rayée de l’univers, comme un maladroit Big Bang en eux.

« Nous avons regardé fondre pendant trop d’années nos neiges mortelles. »

C’est l’idée qu’émit Agrippine dans sa dernière lettre à Augustin.


*


Revenons en au fait.

J’ai peur.
C’est ma première relation émotionnellement stérile avec croissants le matin et mots doux sur répondeur .
Une relation dont la rupture dure plus de temps que l’union en elle même.
j’ai peur parce que je sais pourquoi j’ai peur.

Problème numéro un :

j’avais choisi le bon.
Comme quand on vous dit, lui , tu sais je crois que c’est le bon, tu vas pouvoir faire ta vie avec.

J’ai donc couru après celui qui m’allait.
Je m’étais dit à quoi bon il ne me supportera jamais alors ça n’est pas grave.
Mais l’homme gentil en question dans toute sa splendeur et sa générosité, me gâcha le sourire en me tenant la main.
Tous deux assis dans le patio de notre jolie maison bourgeoise.

C’est idiot !
Je le savais bien pourtant, qu’il fallait toujours laisser les meilleurs à la traîne, non pas vous, désolée, ce sera peut être pour une prochaine fois.
Et les bons se retirent chez eux, courent après une autre .
Dans la plupart des cas, ceux que je connais se sont mariés, adéquats, dents langues et doigts enlacés.

A tous ceux qui portent le badge : « ne te conviens pas », approchez !
Perdu d’avance : je prends.


*


Puisqu’Augustin ne serait jamais capable de se détourner de son choix initial, ni de lui-même, puisque j’avais épouser un homme sur de lui, ma lourde tâche consisterait à le faire devenir accessible corrompu et sensuel, comme tout le monde.

Pour ce faire j’eus l’ambition de devenir cocue.



***



Il me fallait juste une actrice.
Mon second couteau que j’inciterai à voler le rôle principal.
Comme une actrice qui ne saurait pas son texte mais qui le livrerait mots pour mots.
Une pro.
Il me fallait pour cela une fille malhabile donc imprévisible dans laquelle Augustin tomberait. Appelons là, l’Insoutenable.
Celle qui le ferait entrer dans le monde fade de la filouterie amoureuse.

J’avais trouvé l’aberration.
La fille discrète qui n’a rien d’une conquérante, qui cherche un homme et fuit les amants, qui couche désespérément, avec la respectabilité d’un dictionnaire des synonymes, ou un précis sur l’effet de serre.
L ‘amante inattendue.

La vraie salope.
Une folle anonyme, une fille célibataire qui cherchait l’amour, qui par conséquent le chercherait partout où il ne se trouve pas.
Homme marié, frappe une fois.


*


Ma bonne fée, la voisine du dessus : Sophie, était celle qui remettrait mon couple sur des bases bancales magiques.
.
Je ne voulais pas perdre mon temps en erreurs, je voulais être trompée tout de suite, un salaud maintenant.


***


Un trop bel oiseau aurait fait fuir la cible très vite .
Un homme cérébral et légèrement introverti comme Augustin cherche une fille peu lumineuse, perfectible, avec une sexualité implicite dans les moindres gestes.
La frustration en se léchant les doigts huileux de graisse de poulet.
La trace de la bouche sur le rebord du verre.
Pas un feu follet lui glissant le pied entre les cuisses sous la table conjugale.
Un adultère minute.
Je l’avais bien choisie, sa Belle.


Plate comme un sous main.
Parce qu’on n’attrape pas les mouches avec des gros seins .
Longiligne et élégante, des lunettes : une vision imprécise peut être source d’érotisme ( Augustin a une vue piètre, une nuit alors qu’il désirait se rendre aux toilettes, il a trébuché, je me suis levée, l’ai aidé à retrouver son chemin et il m’a soulevée pour me faire l’amour contre la porte), des études de sociologie, un an de vie commune avec un ancien du lycée d’Augustin, des sujets de conversations en commun mais pas trop, les blancs entre deux personnes qui connectent donnent envie de faire l’amour.
Il se trouve que, quand on a plus rien à se dire, on va au lit.


Un véritable piège tendu au fil de plomb.
J’avais du parler à cette Sophie une petite dizaine de fois.
Bonjour.
Le temps qu’il fait.
Je n’avais jamais vraiment parlé avec.
Sophie la voisine.
Une femme proche.
De l’appartement.
J’ai arrêté de penser à Sophie quelques minutes.
Et je me suis demandée pourquoi il fallait à tous prix être tendu pour être amoureux.


*


Rétroviseur.


Oui vous avez bien entendu.

Je l’avais pourtant bien compris dès le début.
Qu’il fallait courir à sa perte.

Prenons mon premier sursaut du cœur par exemple.

Je ne sais pas trop comment déterminer le premier.
Un parcours sentimental ne commence pas à celui qui entre en vous avant les autres.
D’ailleurs tout est dit dans la locution « parcours sentimental », le sexe, ça peut se profiler bien plus tard.

Et d’ailleurs le lot « sentiments + sexe » est souvent vendu séparément.


*


J’ai bien envie de parler de celui qui a attiré mon regard de môme de six ans.
D’abord parce que c’est toujours touchant des gosses qui se reluquent, et puis aussi parce que dès ce petit ingrat, le Magnifique ! j’aurais du me méfier, tirer des conclusions, etc…
Pour ne jamais chercher autre chose que ça.
L’indélicatesse, le déséquilibre, le qui-vive.

Il s’appelait Johann.
Il me plaisait bien Johann, parce qu’il était le clown de la classe.
Pour preuve , il enfilait des feutres dans ses oreilles comme pour mimer une sorte de monstre qui aurait des crayons enfoncés dans les oreilles.
Il le faisait dès qu’il le pouvait, que l’institutrice le voie ou non, et c’était toujours très drôle de le voir les retirer vite fait dès que l’ordre de les quitter tombait.
Souvent dans la hâte, il lui restait les capuchons dans les oreilles.
Ce qui nous faisait tous bien rire, moi encore plus.

Je savais que je ne le regardais pas comme les autres.
Déjà parce qu’il était du sexe opposé et que cet état de fait intrigue pas mal, et d’autres parts, parce que je réclamais en silence ces moments où il faisait le pitre, où je rêvais qu’il ne donne ce spectacle que pour moi.

Sur le chemin de l’école, lorsque ma mère me sommait de manger plus vite (à la cantine , les surveillantes se plaignaient d’avoir à attendre que MADEMOISELLE ait fini de manger, ça mordait sur leur temps de pause), je ne pensais qu’à Johann, ses crayons enfoncés jusqu’aux tympans.

Mais chaque matin, il y avait une chose que j’espérais bien plus encore.

Le matin, Johann arrivait très tôt.
Avant tout le monde.
Il allait en garderie.
Et pendant cette heure où il attendait l’heure légale pour un enfant d’être apte à écouter en classe, il faisait des éventails, avec des feuilles de papier quadrillés, il les coloriait, et les distribuait aux plus jolies filles de la classe.

Je l’attends encore.

Comment ai-je me fourvoyer au point au point de vouloir être tranquille avec quelqu’un de très sur, un cours en bourse stable, une bonne tenue de route, comment j’ai pu tomber si bas ?

Je me suis lassée de la vraie définition de l’amour, cette chose faite pour crever de douleur tout le temps .
J’ai du me lasser, en avoir ras la gueule, déborder de ce bon sens.

Je ne vois que ça.
J’ai eu trop de chance.
Trop de cadeaux à la pelle.
Comme ça pour rien, poupée abîmée, poupée remplacée dans l’heure.
Des parents efficaces comme un service après vente.
Remboursée alors que vous n’achetez rien.
Avoir tout sans réclamer. Enfant gâtée.
S’il vous faut un coupable.
C’est moi.
Je me rends.

Poursuivons quand même.
On ne sait jamais, en reculant comme ça, loin en moi, qui sait ce qu’on pourra trouver.
Des circonstances encore plus pénalisantes, ou de l’amour, beaucoup à revendre, on verra bien.


*



Passons au suivant.

L’amour unilatéral, mais à l’inverse cette fois.

Il s’appelait Philippe.
Un petit blond avec des boucles qui rebiquaient au dessus de ses oreilles.
Il avait des yeux pétillants, et la voix éraillée comme un petit fumeur.
Je n’aimais pas ses petites mains potelées et je n’aimais pas qu’il m’aime devant tout le monde.

Ce dernier tenait à ce que je passe le chercher chez lui chaque matin afin d’être sur que je passe un maximum de temps avec lui.
Les jours où j’étais malade, il refusait de venir à l’école.
Il m’aimait comme un chien.

Un jour je lui ai planté un crayon sur le plat de la main comme ça pour lui faire comprendre qu’il ne devait pas m’aimer, que tout était impossible entre nous.

Un autre matin il a éclaté en sanglots parce que son chien Jojo était mort.
Et comme j’avais aussi un chien auquel je tenais, j’ai compris sa douleur, lui ai touché le bras comme une infirmière en lui disant que je comprenais.
A cette instant il m’a prise pour épouse, j’en suis certaine, plus jamais un homme ne m’a regardée comme ça.

Désirée pour la vie à sept ans, qui dit mieux ?
Je me suis débarrassée de l’encombrant mari l’année suivante , une union laissée sans suite : cause départ.

De nouveau célibataire, je me suis mise en chasse pour toujours, à sept ans on n’a pas la vie devant soi.
La vie on ne sait pas ce que c’est , on le verra bien plus tard, quand on reproduira les erreurs fatales de nos parents.

J’alternais les sources de joie entre les gâteau Kipling à la fraise ( si quelqu’un m’en retrouve un paquet je l’épouse sur le champs) et les visions fugaces de mon avenir avec les hommes. Oui à cet âge peu tendre ( ce qu’on souffre !), on ne pense qu’à ça,
sa vie de femme plus tard dans beaucoup d’années quand on sera mariée où et avec qui.


*


Sophie est venue dîner un soir .
Je lui ai dit c’est idiot de vivre si près les uns des autres de se sourire et puis basta.
Augustin devait rester deux semaines en France.
Il était détendu, sans projet fixe, amoureux de moi.

Il alla ouvrir la porte.
Sophie.

Une connaissance, oui bien sur elle habite au dessus, ils ont l’ascenseur en commun depuis trois ans que nous habitons ici.

_Pourquoi tu l’as invitée au fait ?
_C’est pour faire connaissance les gens sont des sauvages qui se grommellent bonjour tous les matins.

Elle était étincelante comme un carré de chocolat blanc.
Je savais bien que je devrai renouveler les invitations pour qu’il trébuche.

Je savais que tout ceci allait sans doute se compliquer.
Et je le cherchais.
Je me trompais.
Tout allait rouler très vite.
Ce jour là, j’allais m’en apercevoir et être si surprise, que ce jour allait être le plus attirant de ma vie.

Je les admirais alors qu’ils faisaient connaissance.
J’aurais adoré le rencontrer ici à cette table, le redécouvrir, tout ignorer de son travail, lui poser des questions.
J’aurais pu répondre à n’importe laquelle de celles de Sophie, je savais tout.
Elle devait tout apprendre de lui pour désirer le dernier mystère, l’ultime question à laquelle répondre, tout en s’avalant la bouche, où on va ?

Elle ouvrait la bouche si grand pour ajuster ses « ah bon ? ».
Je ne voulais pas les déranger.
Ce soir-là je leur aurais prêté la chambre à coucher.



6



Hygiène.


Est-ce que tout ça vous dit quelque chose ?

Pour me guérir car il paraît qu’il le faut, il faudrait me dire que j’ai juste commencé très tôt à choisir le mal et à ne vouloir que ça.
Me faire comprendre que je partais de travers.
Je sortais de mon couloir.
Je mangeais la ligne de départ, faux départ.
Ce qu’on peut me plaindre !

Arrêtez je reviens enfin à moi même, mon coma sentimental je m’en débarrasse.
J’ai été absente de la scène amoureuse pendant sept ans, je me réveille et personne ne se réjouit pour moi.

Personne pour dire on est content que tu sois là.
Heureusement ,dès ma sortie il y aura une crapule pour me récupérer.
Et il faudrait me guérir encore ?
Soigner les biens portants on aura tout vu.

Et toi petite fille tu en as vu aussi , quand Johann ne te tendait pas d’éventail, le matin à huit heures vingt.
Jamais tu n’as eu l’indécence de te plaindre, parce que c’était bon, tu le savais bien, que dans ta tête, ce petit garçon serait merveilleux, pour toujours.
Comment m’aurait on guérie d’ailleurs ?
Des solutions d’adultes figés dans le béton, pour une gamine en lévitation.

Et à ces âges-là on n’a pas le temps de résoudre ses problèmes relationnels, il y a les jouets, les fraises Tagada, les copines, les petites robes, la rentrée, les devoirs, les poupées, viens manger, lève toi.
Le temps on ne connaît pas, alors forcément si ça ne va pas, on n’en sait rien, pas encore ,oh et puis de toutes façons on ne veut rien savoir de tout ça.

Eteins la lumière il est tard.


*


Problème numéro deux.

Les hommes qui brillent.
Et ceux qui ne brillent pas
Et il y en a eu d’autres, plein, mais à dix ans, je me souviens bien, j’ai utilisé le mot amour, j’ai écrit je t’aime.
J’ai abordé la question.

C’était mon voisin.
Il s’appelait David, plus vieux que moi d’un an, un homme !
Mais quand il a commencé à déposer des échantillons de parfum dans ma boîte à lettres, mes parents ont dit ça suffit c’est quoi ce bazar, ce bazar comme vous dîtes c’est ma vie sentimentale émergeante, et vous n’avez pas fini de la voir .
Ca les énervait, ça les faisait rire, dans le fond il ne savaient pas très bien quoi en penser, juste qu’il était plus vieux et que j’étais trop jeune.
Ce sont les arguments clés, ils resserviront souvent, même encore maintenant.


*


A dix ans ce qui est très drôle, c’est qu’on apprend le secret, tout ce que l’amour a de grand et de dégueulasse sous une couverture rose avec Barbie dessinée dessus.

Mais que j’étais bête à l’époque !
J’aurais du courir chez lui sonner pleurer devant sa mère qu’on nous marie et qu’on n’en parle plus, dix ans et alors.

Mais à cet âge, j’avais déjà le sens des proportions, non ça ne peut pas se faire ça n’est pas possible c’est trop !

Je lui ai écrit des lettres, lui de petits mots ( je suis rarement tombée sur des poètes prolixes), ça a duré deux ans, jusqu’à ce qu’il parte en pension : il était très dur avec sa mère, volait des barrettes à cheveux dans les magasins ( tout le butin chaque matin sous enveloppe devant ma porte), claquait la porte de sa chambre.
Il était adolescent.
Il me fascinait.

Mais là on avance dangereusement dans le temps.
Ca n’est déjà plus l’enfance, voyons, qu’est ce qui a bien pu m’arriver de si dur pour que je m’empoigne comme ça avec mon présent amoureux.


*

_Sophie m’a demandé si elle pouvait se rendre à l’une de mes conférences, ça ne te dérange pas.

Il me fait rire, il me demande si ça me dérange.
Il conçoit la notion de jalousie.
Il admet que ça puisse me toucher qu’elle s’intéresse.
Ceci est de très bonne augure.




Austère familias.



Si l’enfance n’a pas été si causante que ça, titillons ce qu’il y a autour.

Voyons, il y a peut être quelque chose qui cloche au niveau de la famille.
C’est une considération idiote puisque tout cloche toujours à ce niveau-là.
je suis moitié bien née.
Si on considère qu’être bien née c’est avoir dans son sang des gênes de gens qui ont de l’argent et donc qui n’en ont rien à foutre, des snobs agréables avec une bonne éducation qui les a obligés à lire de grands livres où des choses très importantes sont dites.
Des gens sereins car ils se sentent protégés, et bien dans leur enclos.

Moitié donc.

L’autre est plus comique à résumer.
Fuir l’ennui et vivre toujours !
Disons que c’est le genre de gens à vous taper dans le dos pendant que vous mangez, résultat : la gorgée de bière que vous étiez en train d’avaler se déverse sur votre chemisier tout neuf , vous courez à la salle de bain en les traitant de cons ,ce qui les fait rire encore plus, puis vous finissez par vous traiter de con vous même de ne pas avoir prévu une tenue de rechange ,alors que vous saviez parfaitement qu’ils se comportent toujours comme des collégiens dans un réfectoire.

A chaque fois on ne vous y reprendrait pas.

La moitié qui a lu Kant ( la moitié paisible) vient principalement du sud de l’Allemagne.
Une partie est protestante, donc n’affiche rien, à honte de posséder, est tatillonne avec des riens.
L’autre partie est juste un peu catholique non pratiquante, se fiche du temps qu’il fait, dépense tout ce qu’elle peut comme s’il fallait vivre tout le temps, se permet d’avoir un humour morbide, se force à être un peu désagréable avec tout le monde pour déceler les vrais amis ceux qui ne pardonnent rien.
Ils sont cette propension à tout foutre en l’air parce que l’ordre établi est une putain à cent balles qui vous racole tous les jours et il y en a ras le bol de l’opiniâtreté.
Leur comportement affectif est simple.
Ils se marient.
Font des enfants.
Les grands cerfs brament pour avoir les plus belles biches.
La forêt les rassemble, et la mort s’ensuit.
Le tout en râlant quand même, il faut se soumettre, oui, mais comme un insoumis.

C’est la moitié qui ne lit rien qui se vautre tout le temps, est énervée tout le temps.
Ils se sont tous mariés pour avoir des maîtresses ( on le tient le lien) .
Ils ne connaissent pas le réconfort que procurent ces enclumes de savoir qu’ont écrit les plus gros cerveaux teutons, ces encyclopédies en pantalon qui nous certifient dur comme fer qu’ils peuvent tout expliquer.
Et donc ne souffrir de rien.

Ca les aurait calmé.
Au lieu de ça, adultères, mensonges, suicides, arrière-grand-mère schizophrène , grand-mère pas mieux, et patati et patata.
Je ne dis pas que ça n’arrive que chez eux, mais quand même ils auraient pu canaliser ce trop plein d’énergie autrement.
En prévoyant la chantilly pour écrire mon nom sur un gâteau, en s’aimant, en me laissant tranquille avec leurs gênes.
Les deux moitiés bien sur ,se détestent et s’y prennent bien, ça dure depuis l’alliance.
Il savent faire.

Toutes ces moitiés en moi se détestent elles aussi et s’affrontent bêtement tous les jours parce qu’elles ne savent plus quoi faire de leur interminable guerre.

La fin, elles n’en voient pas le bout.
Résultat : les vivres diminuent, les soldats sont à bout, il y a des mutineries et le général fait un golf.


*


Il est toujours plus simple de se défaire d’un amour profond et réel que d’un amour vécu à moitié.

Ceux qui s’aiment tiède ne savent pas la chance qu’ils ont.
Ils se courent après en tous sens, ils n’ont plus une minute à eux, plus de temps du tout pour les complaintes.
Ils ont ce privilège de s’aimer un peu.
L’amour absolu est chiant.
Il pousse à réfléchir sur son sort.
Je sais qu’Augustin et Sophie se sont vus cet après midi ils sont allés boire un café ensemble je les ai vus.

Je gagne, tout se passe comme imprévu.
Ils ne voient rien, ils ne pensent à rien, ils coucheront ensemble.
Tout est là.
L’amour absolu ,Augustin et moi, ce couple à trois et toujours deux qui complotent pour que l’autre se tire.
L’un de nous était de trop.

Comme il ne doit pas s’en vouloir d’être ici ! Je gagne !
Je les vois derrière cette vitre et à ce moment très précis où j’ai refermé mon manteau parce que j’avais un peu froid, j’ai replacé une mèche de mes cheveux.
Je mordillais ma lèvre inférieure.
Je le trouvais si doué à tout mettre par terre !
Je retrouvais mon idole.
Augustin.


Rapport 3 :


Condamnation.
C’est tout.



7


Plaquettes.


Je me doutais bien que ce moment allait arriver.
Faîtes le tri choisissez vos armes, moi je ne sais pas
Incriminer cette pauvre gosse c’est dégoûtant.
Ma condamnation je peux en décider toute seule, merci.
Vous déplacer pour ça , ça n’était pas la peine.
Je tombe amoureuse quand je le décide, mon désir change de nom souvent tout simplement. Et elle n’y est pour rien.
Mon mariage.
Ca fait sept ans, alors ça aussi quel cliché, ils ont tous leur chance de nous faire tomber ceux là.
Sept ans d’inflexion.
Je devais me distraire pendant toute la durée de la mission.


Je ne faisais attention à rien.
Pas de messages effacés en hâte sur le répondeur, pas de lettres illégitimes jetées à la poubelle, tout était là, comme à la bibliothèque, à consulter sur place.
Je ne savais pas trop quel torpilleur agirait le premier.
Augustin qui me découvrirait en posture de femme retorse ou bien Sophie qui commençait tout juste à trouver mon époux intelligent comme peu d’hommes savent l’être, comme tu as de la chance Agrippine, je t’envie.
Nous verrons bien.

Je sors avec un homme marié ( et oui le cliché continue) depuis quelques mois.
J’ai abandonné l’idée du bonheur à deux, le numerus clausus qui donne soif.
Au début je m’étais dit, il va falloir le lourder vite fait, un homme marié qui trompe sa femme c’est pathétique, croire qu’il vous aime l’est encore plus.
J’ai vingt ans de moins que lui, ce qui aggrave le cas.

Et si vous tenez à incriminer quelqu’un.
Utiliser Bukowski, c’est à cause de lui tout ça, mais je ne sais pas à cause de qui ni de quoi je me suis mise à le lire. Bien avant d’être habituée à l’amour.
Il faut bien désigner un faible qui n’est pas là, à fortiori quelqu’un qui n’est plus du tout . C’est bien plus courageux que de projeter sur pilori la petite fille que je suis encore peut-être.

C’est sûrement elle qui s’est arrêtée à la lettre B à la librairie, elle a cru que derrière ce nom un peu polonais devait se cacher un méticuleux docteur, un savant un peu moins dingue que ceux qu’elle côtoyait.

A une époque il m’a beaucoup aidée, mais aujourd’hui sa pensée m’encombre, c’est vrai :

Voilà un homme qui aura passé près de soixante ans de sa vie à s’arrêter nu sur toutes les femmes avec un éclatant sourire jusqu’au bas-ventre, et voilà qu’il passa la dernière année de son existence à se convaincre que tout ceci n’avait jamais vraiment existé.
Qu’aimer une seule femme pour tout le temps était la clé de la réussite intégrale .
Une dernière année de vie à activer son pourrissement émotionnel.
Il devait savoir qu’il allait mourir avant sa vie amoureuse, alors il l’a suicidée.


*


Intervention.


Vient le problème numéro trois.
Je suis navrante.
Pas moyen de faire tomber mon propre mari.
L’homme que je connais le plus au monde dans le plus abjecte et le plus énorme des pièges. je suis en dessous de tout ce qui m’a faite.
Ce soir je vois mon amant.


*


Si vous me voyiez rire à côté de lui en me collant à son bras, vous vous diriez la pauvre petite, une vraie caricature.
Et vous auriez raison.
On sait que ça va mal finir alors on laisse pourrir la relation lâchement mollement comme deux personnes habituées au désamour.
Ca on connaît.
On pense toujours que la répétition des erreurs sera un jour féconde mais pas du tout.
Au contraire.
Comme on les connaît bien ces erreurs qu’on fait tout le temps et bien ,on se sent aussi bien dedans que dans son pull préféré.
L’habitude, ce qu’on aime ça !

L’homme en question voit bien quand on commence à s’endormir, à avoir nos repères comme des gens qui construisent quelque chose, on rigole on se dit t’as vu, rien à faire, on n’en sort pas. Dans le fond on est comme tout le monde. On file droit.
Ca doit être ça le genre humain, se faire à l’idée qu’on court à sa perte, en se bidonnant.

On s’est déjà amusé à décortiquer notre relation.
Chose que nous n’avions pas faite avec nos conjoints respectifs.
T’as vu où on tombe, on est triste tout de même, tout se qu’on essaie d’éviter à tous prix et bien on termine tout vautrés dedans ,enlacés, plein d’amour, et on va tout faire mourir comme ça, tous les deux.
Notre seul chance, la clandestinité.
C’est le seul luxe qui nous reste.
C’est à dire être minables comme seule chance de s’en tirer malsains.
Mais saufs.


*


L’homme marié en question que l’on va appeler hum hum (parce que si j’ai le malheur de citer son nom ou même de l’affubler d’un autre, il me tuera et notre histoire sera bien finie, oui ce serait une chance pour nous de finir mal comme ça en se déchirant ,au moins, ce serait beau, mais on ne saisi jamais ses chances, vous savez bien) ; hum hum c’est parfait.
Et ça le fera rire.

Je ne sais pas trop ce que nous sommes en train de vivre.
Je croise parfois ce plaisir en chemin.
C’est un petit malin de quarante-huit ans, qui n’a pas encore quitté son enveloppe de jeune homme, encore très vigoureux sauf jours de grosse fatigue où il devient tendre.

Il n’est pas content de tromper sa femme, mais le fait quand même parce qu’il a l’impression que ça vaut la peine, il sait très bien où ça va le mener.
A se demander où il en est.
Comme un acteur de cinéma.


*


Des mois ont passé avant que Sophie ne débarque à la maison sans prévenir plusieurs fois par semaine pour venir voir mon extraordinaire et érudit époux.

_Nous pensons écrire un livre ensemble « l’influence de la musique sur le comportement humain », il a dû t’en parler évidemment .
_Non.

Ils ont travaillé ensemble des soirées entières.
Je me suis dit oui bien sur un géo biologue qui écrit un livre avec sa voisine sur la musique et l’influence de je ne sais plus quoi ils auraient pu trouver plus crédible.
Ca sonne vrai, ils coucheront ensemble.

C’est bon Augustin, je crois que nous nous somme débarrassées de l’amour absolu.
Nous allons pouvoir vivre tranquilles maintenant.


*


Augustin est parti en Somalie pendant deux semaines.
Mais où sont ses lettres ?
Peut être n’arrivent elles pas jusqu’en France ?
Mes mains sont libres, ne déchirent pas d’enveloppes.
Elles ne tiennent plus rien.
Oui c’est ça ,on doit les détourner, ces lettres, il a dû m’en écrire tellement !
Et là ils doit s’inquiéter : Agrippine reçoit elle toutes mes lettres je ne veux pas qu’elle pense que je ne suis pas à elle, elle le sait bien elle ne doute pas elle sait que je lui appartiens et qu’elle m’appartient aussi je pense à elle.

Il doit se dire tout ça.
L’œil triste au fond d’un bureau de poste.

Je suis montée voir Sophie au quatrième étage.
Je voulais qu’on parle ensemble de ce qu’elle a cru voir arriver entre eux deux.
Il faut que je lui explique que tout ceci , que c’est moi qui l’ai inventé.
Même le livre, je l’ai généré, elle n’est rien, elle n’a rien en tête que je ne sache déjà.

J’ai fabriqué la machine à couple et je vous ai mis dedans, voilà tout ,mais il ne t’aime pas.

Elle a ouvert, elle souriait.
Elle m’a préparé un café
Et sur la table du salon.
J’ai vu un timbre africain sur une lettre fraîche.


*


Augustin est revenu.

Je pense être en pleine fin de rupture avec mon mari.
Je touche le but.
Nous en sommes aux dernières fois où nous couchons ensemble en tant que personnes seules, nous nous retrouverons bientôt.
Je vais vous éviter la lecture de piètres détails à connotations sexuelles, vous aimez ça oui, mais ça ne sert à rien, même avec le pire, le plus sordide, lorsqu’il est dit, on ne peut pas égaler l’effroi d’un sobre :
J’ai fait semblant de faire l’amour ce soir.

Mais bientôt ce sera différent.
Il ne pensera plus à Elle et se retournera vers moi.
Je le déferais de Sophie.
Il n’y a rien à faire, il ne peut pas l’aimer elle, puisqu’elle n’est pas moi et il m’avait bien dit certifié prouvé que j’étais l’univers.
Si je suis l’univers, elle ,que peut elle être ? que lui reste t elle ?

Il n’y a plus rien autour de l’univers d’Augustin.
Elle n’a pas pu trouver sa place là où il n’y en a pas.
Je le sais.
Qu’il ne partira pas d’ici.
Nous allons divorcer mais comme ça, pour rire, pour voir jusqu’où on peut aller.
Et il me redemandera en mariage.
Il sera comme avant ou non, plutôt comme jamais il n’a été.
Je rencontrerai un autre homme et cet homme ce sera lui.
Augustin.


*

Tout va bien.

Revenons à hum hum.
Ca lui va bien ce nom .
On peut le prononcer de différentes façons, l’onomatopée qui racle la gorge ou celle qui signifie que c’est délicieux.
Ca le résume bien.
Il y a quelque chose de très désagréable en cet homme qui le rend imparfait donc idéal.

Mon prince désarmant serait forcément une sorte de crétin hâbleur, sensuel, jamais désabusé, fêtard, grande gueule, toujours beau, marié, mauvais joueur, un crétin au sens noble, celui dont on dit pendant une soirée, celui là je lui casserais bien la gueule, mais personne ne s’avance, de peur de s’en prendre une.
Ce genre-là.

Laissez moi tous vos crétins je les récupère.
Je les restaure, donnez les moi, ce sont dans ceux là qu’on fait les meilleurs amants, alors je prends.

Tout ce qu’on nous raconte sur ce minable en canasson blanc qui débarque au pied de votre tour, et qui vous voit sereine au milieu de quatre nourrissons, à la poubelle !

C’est le pire qu’il vous faut, toujours.
Le mieux pour moi.
La crème des mecs gentils, le père irréprochable, l’homme fidèle, j’en divorce aujourd’hui.

On ne peut pas s’empaler tous les jours sur un cliché.

Je tiens à préciser une chose.
Ma vie amoureuse me comble.
Le souci c’est qu’elle va se faire tuer si elle continue à se balader comme ça au grand jour.
Ce pourquoi elle est morte d’avance, en somme, je la prépare pour la dissection.
Avant qu’elle meurt, je tenais à lui faire vivre autre chose.
Et elle allait s’en rappeler !




8



Inflammable.


Pendant un énième voyage d’Augustin, ma vie amoureuse a dévoré le plus bel anglais du monde.
Mais comme il était amoureux, il a fallu que je m’empêche de l’être ou nous n’aurions rien vécu de sublime.

Je ne me souviens pas avoir vu plus beau, plus grand, plus fort, j’ai vu ce que c’est quand il n’y a rien au dessus.
Quand c’est la fin, la tête dans le mur, déjà depuis le début.

Même son nom est beau, et me fait frôler l’orgasme.
Je suis sensible à la musique de son nom.
Je le susurre à ses oreilles .
Je fais de son nom un mot d’amour, mais si je le révèle il me tuera ( encore un !) et je ne pourrais pas finir ce livre, ce qui ne serait pas un mal diraient ceux que je dérange dans leur vie aux dents molles.

Amoureuse il ne fallait donc pas.

Secrètement je le laissais me déchiqueter.
Etre le pire pour moi donc le bon, l’unique, celui qui allait faire passer les autres pour de tristes ectoplasmes.

Je me suis toujours étonnée de trouver à chaque fois pire que le précédent.
Comme quoi, ma quête n’était pas vaine.
Ca marchait bien, de viser le bas du tableau, les recoins des caves, les restes.
Vous vous demandez encore ce que j’appelle le pire.

C’était lui, le pire de ma vie, mon prince pire.
Il était beau comme un astre que j’aurais connu personnellement.
Je devais bien être sa deux millième victime, son énième morceau de viande, voire une sombre escalope mangée en hâte.
Et il était là, enfin !
Parfait pour moi, le genre qui ne descend pas amoureux.
Le genre qui ne revient jamais, et qui fait semblant de noter votre numéro.
Qui tombe sur vous, vous écrase, vous broie et basta.

J’avais pris la bonne décision.
De l’aimer le chérir mais en sournoise, dans des cahiers, je me vidais de mon amour chaque soir, pour être sèche devant lui.
Deux mois.
Huit semaines pour faire tomber le colosse.
Dans ma main.
Un jour il m’a dit les femmes je sais ce qu’elles veulent toutes, écoute moi bien tu n’auras jamais rien.
Je suis tombée en pâmoison.
Direct.
Ce que j’en avais à fiche de ne rien avoir !
C’était précisément ce que je cherchais !
Que rien ne soit réciproque, que rien ne dure, rien du tout !
C’est alors que j’ai commencé à aimer comme il se devait, en ne me reconnaissant pas dans l’autre, en ayant rien en commun avec, aucune attache, aucun rapport avec moi, de l’amour oui mais sous forme de rien et de nada.

Que du vent, de l’air.
Les liens, comme des laisses.
Non ça, jamais.

Le monstre de ma vie.
Mon démon celui qui se pose sur l’épaule pour vous dire ce qu’il ne faut surtout pas faire pour être heureux, il était à moi ; la route barrée, le virage fatal.
C’était lui.
Il ne rappela jamais.


*

Enfin !


Agrippine lâche moi , non ne rampe pas c’est ridicule, j’aime Sophie tu dois me laisser partir.
Non je ne peux pas.
Agrippine, ne rend pas les choses plus compliquées, j’ai rencontré une femme extraordinaire tu l’es aussi mais différemment et cette différence un autre l’aimera.
Non je n’en aimerai jamais un autre.
Mais si, tu as tes amants, ils t’aimeront eux.
Non pas comme toi.
Ne t’inquiètes pas je serai toujours là pour toi mais comme un ami ton meilleur ami si tu le veux mais laisse moi partir nom de dieu !

Je n’ai même pas sourcillé en entendant le mot « amants ».
Nous étions partis au dessus de toute animosité, c’est qu’il n’y avait plus d’amour du tout, juste une savane parsemée de deux carcasses sèches et tous les mots à terre.
L’espoir se débarrasse de nous.
Les vautours en ligne tendent leurs pattes pour un atterrissage réussi.
Les charognards peuvent bien crier « amants » que nous ne bougerions pas plus.
Il n’y a plus rien pour nous faire réagir, pas même la peur de ce que l’autre pense croit ou crie.
Nous sommes sur l’île où tout se sait et se formule.
Nous sommes à manger par terre, nous sommes des antilopes à l’arrêt, avec correspondance pour la vertu, une escale dans le rien du tout .




*




Réanimation.


La désintox oui
ça fait peur.

Comment se sent on quand on a rampé pour un homme, quand on ne sent plus ses genoux, que l’on revient du rien ?
On reprend son souffle.
On s ‘examine comme vous le faîtes, avec vos calepins, et vos hommes en gants blancs partout chez moi, à chercher la viande morte du bout de leur épouvante.

Il est temps de se refermer de revêtir son masque.
J’ai rampé pour un homme que puis je faire de pire maintenant.
Sentir mes membres à nouveau, qu ‘ils ne traînent plus sur le sol, que je constate, remanie mon échec. Pense à eux.

Il n’y a rien à faire.
J’ai quitté ma dignité enfin, pour aimer, que puis je faire de mieux.

J’ai touché à l’adultère, je sais bien ce que ça représente pour les deux criminels, tromper ça n’est pas grand chose ,si ,c’est un monde qui s ‘ écroule pour ceux qui l’ont subi, et pire encore pour les protagonistes.
C’est une pâle copie de la fadeur dans son propre quotidien.
Enchaînés plus qu’avant .
C’est plus qu’un mariage une tromperie.
Il faut le cacher.
Ca ne doit pas se savoir.
C’est tellement beau.
Il ne faut pas appeler à telle heure .
Ne pas se dire qu’on s’aime.
Il ne faut pas traîner ici ou là.
Il y a des gens pour nous voir et raconter et dire, remplir la savane plate, la peupler.


Mais quand on n’y a goûté, c’est la dépendance dès la première dose.
L’homme pris, ligoté sur son lit conjugal.
Dans la rue on apprend à se cacher, à cacher, à ne plus vivre.
Avoir un amant ça n’est pas avoir deux vies.
C’est ne plus en avoir du tout.

Ne jamais toucher à l’alcool tout comme à l’adultère.
Aux homme pris, aux hommes qui ont une vie posée sur un autel entre nous, même dans un lit, même cachés sous les draps.
Le numerus clausus qui donne soif.
Tromper c’est comme une cuite à l’infini.
Un homme après l’autre on jure d’arrêter.
Reposer cet amant sur le comptoir, éloignez de vous tout contenant comme le cœur, cette choppe à vices, et sortez de cet établissement.
Vite fait.
Un verre, même un seul c’est encore trop.
Y penser…Il est déjà trop tard.


*


Une fois seule, bien seule, toute seule, les rues ,les gens, les magasins, les aspirateurs, les compteurs à gaz, les chiens, tout devient terrain inhospitalier, menace, plante vénéneuse, plat trop épicé, bienvenue dans notre monde aux bras tendus.
Au beau sourire.

C’était devenu la seule solution pour vivre indécemment.
Sans replonger.
Et un bon divorce, tout comme une belle rupture, valaient mieux que tout mariage.

Ce matin-là, je signai les papiers du divorce, je m’étais séparée pour toujours.

Agrippine contre Agrippine c’était terminé.


*


Maintenant.


Etre seule. C’est de la pornographie.
Tout le monde le sent. Que vous êtes libre d’espérer n’importe quoi pour votre sexe, toutes les issues deviennent possibles.
J’offre une image complaisante de ma sexualité.
J’allume.
Une gitane répudiée qui danse au loin, un étourdissant spectacle, une ville de lumière faisaint face à une jungle de binômes tristes.
Je montre sans le savoir mes sordides organes génitaux non utilisés.
Je parais aberrante improbable, sans mœurs fixes.

Je désirais être seule.

Quand je l’ai annoncé à hum hum, il m’a dit tu sais ton comportement ressemble à celui que j’avais à ton âge, c’est le genre de conneries qu’on sort quand on a trente ans ( l’âge si peu crédible).
Vouloir être seule , ça ne se peut pas.
Etre heureux ça ne se peut que d’une seule manière et te comporter comme une trentenaire désabusée ne t’aidera pas.
Tu fais vraiment ton âge et c’est tout ce que tu ne voulais pas, parce qu’en plus d’avoir peur des autres au point de les épouser ou de coucher avec pour éviter de leur parler, tu crains le temps, tout ce qui t’as construite, tu crains tout ce que tu est devenue.
Il se déshabille.
Et dit.
Bon écoute on n’a qu’une demie heure on n’est pas là pour rigoler.

« Tiens pour tes trente trois ans, oui ,tu devrais essayer de te demander en mariage toi-même, tu en aurais des surprises. »


*


Hum hum ne me croyait pas, à chaque appel, alors, toute seule ? Raillait-il !
Oui.
_« Oui oui bien sur, bon, t’as fini tes conneries ? »

Il y eut une époque où je m’asseyais de plaisir quand il se mettait à rire si fort.
Quand je raccrochais, je me refaisais la scène.
La bouche grande ouverte, vers l’arrière, des rediffusions comme autant de ruades de bonheurs.
Il fut une époque,
Où tout ce qu’il me donnait n’était jamais assez.
Quand nous étions beaux donc nuls, en pleine passion.


*


Bizarrement tout ce que représente un amant c’est un concentré de tout ce qui vous déplait chez votre conjoint.
Comme quoi l’adultère, ça n’est pas tromper, ça n’est pas tomber amoureux d’une autre personne, c’est juste déplacer, délocaliser , changer les meubles de place pour reconfigurer une pièce, une simple petite permutation.
Pour toujours arriver à la même conclusion, je l’aime, il m’aime, nous échouons.


*


Un an d’adultère avec la même personne , ça n’a pas de sens.
Ca ressemble fortement à un mariage de raison.
C’est pareil, les repères, les habitudes, la confiance, tout y est, en plus épisodique bien sur, mais tout y est quand même et laissez moi vous dire que ça ne vaut rien.
Tout ce qui dure échappe à votre contrôle et à votre instinct de survie.
On se noie et on en redemande.
Je ne voulais pas d’un adultère réussi.
Je ne voulais pas perdre face au mensonge, aux illusions des autres.


*


C’est un étrange paradoxe.
Plus un homme marié dit à sa maîtresse qu’il l’aime et plus en tant que maîtresse on sent qu’on ne représente rien du tout.
Parce que s’il vous aime tant et qu’il ne vit pas avec vous, c’est qu’il vous tient comme ça, loin de lui mais suffisamment proche comme un petit cul qu’il aimerait bien.
Ou la voisine sympa qui lui prête toujours du sel quand sa femme a oublié d’en racheter.
La femme de l’autre est très importante dans la relation extra conjugale.
C’est elle qui fait qu’il est là, avec vous.

Un amant hors pair est un amant qui couche avec vous, ne vous appelle que vingt quatre heure avant vos ébats, juste pour planifier et être sur que vous serez là.
C’est quelqu’un qui n’a même pas votre numéro en mémoire dans son portable, qui ne se souvient jamais du prénom de votre conjoint.
Il ne dit jamais « nous », et d’ailleurs qui êtes vous ?

Un amant amoureux est un amant fatigué qu’il faut réveiller.
J’ai donc dit stop.

*



10


Bilan.


L’amour boue à cent degrés.


*


Alors pourquoi me serais-je contentée de l’homme impeccable, comment me contenter de la perfection à tout jamais, comment se contenter d’aussi peu !


*


Il ne reste plus qu’à conclure, l’analyse légale, une fois les viscères débusquées.
J’ai tout mis sur la table, regardez, la petite fille, la famille, le passé le présent des autres, le mien, je plaide coupable, pour tout, j’en ai marre de continuer tout ça, pour quelque chose, je voulais juste que ça ne mène à rien …Et partir ainsi…Loin.


*


Le capitaine a quitté le navire et les marins se sont emparés du bateau.


*


Voilà, ma chère vie amoureuse ,ta fin est proche maintenant il va falloir saluer tout le monde, tout dire parce que si tu emportes ton secret personne ne te trouvera folle ou déglinguée, on te trouvera comme tout le monde et tu ne seras rien pour personne, un doux souvenir quelle horreur.

Ca s’est terminé avant le confort , le retour de l’amour absolu, le peloton de tête de la certitude, des couleurs homogènes, des projets qui aboutissent.

Il ne faut pas croire que l’adultère mène ailleurs qu’à un mariage, deux personnes qui se rencontrent restent deux personnes qui doutent.
Et deux personnes qui doutent préfèrent le faire ensemble.

J’ai appris le suicide de Sophie il y a deux semaines.
Elle est morte avec les lettres qu’Augustin m’avait écrites mais jamais envoyées, entre ses deux mains jointes.
Elle devait ressembler à une reine désolée que j’aie pu exister, manigancer, la mettre là-dedans. Les deux mains jointes sur les doutes d’Augustin, ses « puis je revenir vers toi mon Agrippine ». La corde que j’avais fabriquée pour son cou.

Dans de pires moment je me dis que l’amour grand vaut bien la fin des gens.

J’aurais pu ne pas bouger rester au chaud dans mon lit en attendant l’été, et peut-être qu’une canicule m’aurait, elle aussi, empêchée de sortir ; j’aurais été consignée pour obéissance à parler de tout et de rien a mes amis, à caresser le genou de mon époux, à attendre ses mots tendres, ma drogue licite.
Raide assise sur des fagots de bâtons de dynamite.


*



A quand le prochain car pour le bonheur.
J’avais dû torpiller la vie de beaucoup de gens, pour ma seule cause : aimer fort.
Regretter, oui je sais , ça fait bien, ça sonne rédemption, espoir pour moi.
Femme peu nuisible en fin de compte.
Elle n’était pas si méchante vous savez.
Mais ce n’est pas la cas.

Dire qu’il a fallu des entailles, des chairs en examen, pour vous convaincre de ce peu.
Que ce qui compte ça n’est pas cet amas de viande, c’est moi, c’est moi qui reste, je suis bien vivante regardez c’est moi là.
A juger.

Libre.
Libre.

Je vais m’en prendre pour combien de temps ?

Libre, ça n’est rien pourtant.
Je repense à l’incident avec Augustin.
Et si j’étais restée sourde près de lui. Avec Sophie la voisine en toile de fond, et l’influence de ma musique sur leur comportement humain.
Si je n’avais pas eu ces souffrances futiles.
Si l’amour absolu ne m’avait pas posé autant de questions.
J’aurais parié gros sur le bon chiffre et j’aurais raflé mille fois la mise, béni ma chance, la bonne affaire que j’avais saisie.

Et j’aurais joui , au degré faible.



*

De la liberté au trou il n’y a aucun pas.


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