Petits meurtres en Suisse
de Bruno Lebrun

 



Les essuies glaces ne parvenaient que difficilement à disperser les gouttes d’eau qui s’abattaient en trombe sur le pare brise de la vieille Clio rouge d’Alexandre Bouchard. Ils les avaient changé une seul fois depuis qu’il avait fait l’acquisition de cette épave il y a de ça cinq ans, alors qu’il venait d’être muté à Genève. Aigri de ne pas avoir été sélectionné dans la police scientifique, il était venu ici pour y couler des jours paisibles entre lac et montagne. A l’époque, il s’était rendu compte que son pare brise était rayé d’un demi arc sur toute une partie de sa surface. Un examen plus approfondi lui avait permis de trouver l’origine du défaut. L’usure plus qu’avancée des balaies faisait saillir le métal sur lequel ils reposaient, et entraînait, les jours de pluie comme aujourd’hui, la formation d’un sillon régulier et appliqué. Imperceptible au début, ce dernier avait, du fait d’une pluviométrie non négligeable dans la région, creusé son petit bonhomme de chemin, et, par là même, rendu la vente du dit véhicule quasiment improbable, si toutefois bien sûr, cette revente nécessitait une estimation pécuniaire.
Bouchard s’en foutait à présent comme de l’an quarante, il connaissait la ville mieux que la plupart des taxis et des chauffeurs des TPG réunis. Cela lui permettait, de ne pas revivre ces instants douloureux où il avait fallu changer ces satanés essuies glace, alors que la notice prétendait outrageusement qu’un seul clic suffisait. Bouchard, inspecteur de police chevronné, avait produit des clics en tout genre, nombreux, bruyants et cassants.
Il se faufilait donc sans problème dans une circulation rendue dense par ces intempéries, et frôlait de-ci de-là, des bus, des scooters, des jambes, sans jamais avoir à hausser le ton ni faire usage de son avertisseur sonore, et ne comprenait d’ailleurs pas pourquoi les autres, eux, le faisaient si facilement et pointaient souvent des majeurs insultants dans sa direction.
En cette matinée de janvier, il se rendait rue de la Bourse, non loin de la synagogue, ou un passant avait trouvé dès l’aube pêle-mêle, une jambe dans un sac poubelle, un couteau suisse de bonne facture et une lettre cachetée à l’intention de la police genevoise. Le passant avait d’abord repéré la lettre à même le sol. Il avait tiré fort sur la laisse que retenait son chien qu’une énergie nouvelle et pressante poussait à atteindre, on ne sait pour quelle raison, le bout de la ruelle. « Au pied ! Bon Dieu ! » avait-il vomi à son rotweiler puissant mais obéissant. Il la ramassa, la tâta et glissa la lettre dans la poche de son long manteau de feutre qui puait la pluie et le vieux chien. Il donna du mou à la laisse et Mamco la fit tendre comme un arc, ce qui énerva son maître qui lâcha à nouveau « Au pied ! Bon Dieu ! ». Il ouvrirait la lettre chez lui et la jetterait à la benne. Quelques vingt pas plus loin, Mamco fut arrêté net dans son élan, son propriétaire venait de trouver dans le caniveau, un magnifique couteau suisse aux multiples fonctions, dont une loupe qui, il le savait déjà, lui permettrait de griller des fourmis lorsque l’été revenu, il irait allongé sa viande sur l’herbe grasse de Genève plage, entre deux matages de culs de jeunes filles au pair. Bonne journée pensa-t-il, et il regarda furtivement derrière lui pour vérifier que personne ne l’avait vu. Il ne savait pas encore que des diverses fonctions qu’équipait cet outil légendaire, c’était la petite scie à bois tranchante qui avait été utilisée le plus souvent. Heureux, il continua sa promenade tiré par la force et la vigueur de son chien qui bientôt ne se fit plus sentir au bout de la laisse. C’était au tour de Mamco d’être récompensé. Il renifla le sac, le poussa, et tenta d’une patte lourde d’ouvrir le sac poubelle.
« Au pied ! Bon Dieu ! ».
Même si bon Dieu n’était pas son nom, Mamco s’arrêta et s’assit sagement en attendant son maître.
La langue épaisse et chaude du bon gros toutou vint s’aplatir sur la face blême du passant que les cheveux longs et gras, plaqués sur le visage par cette pluie naissante, rendaient encore plus cadavérique. Il était tombé à terre, sur le cul, et la langue du chien s’engouffra au passage dans sa bouche béante. Le premier réflexe de son corps le fit d’abord éructer sous l’impulsion d’un spasme violent pour finalement le faire vomir, son cerveau et son estomac n’étant plus en mesure de tenir compte des lois diverses et variées du code pénal qui punissent de tels agissements sur la voie publique.

Moins d’une heure après la chute du passant, Bouchard arriva et se gara devant les barrières mises en place peu de temps après l’appel des premiers témoins qui avaient alerté police secours pour débarrasser la rue d’un clochard malade et de son chien menaçant.
- Hé la ! Faut pas rester garer là !
- Ta gueule avait simplement répondu Bouchard sans regarder l’homme de loi de bonne foi, en faction dans cette portion de la rue, qui lui, avait reconnu le célèbre inspecteur « bouche de vieille » ainsi nommé pour ses colères façon vieille école.
Bouchard serra des mains et s’avança vers le gros de la troupe, non sans avoir jeté un œil au passant verdâtre encore assis sur le trottoir et que des infirmiers tentaient de raisonner. Tous étaient réunis en arc de cercle autour du sac ouvert par les légistes qui s’afféraient comme des urgentistes sur un grand blessé de la route.
- Et y’a quoi d’autre au menu avec le jambon ?
- On a encore une lettre et un couteau suisse, c’est un passant qui les a trouvés le long de la rue alors qu’il promenait son chien.
- Et c’est où maintenant tout ça ?
- Le commissaire est dans le fourgon là bas, il veut les faire partir à l'Institut de Police Scientifique et de Criminologie à Lausanne.
- Quel con ! Parce qu’il croit qu’il a laissé son adresse au dos de l’enveloppe ? Quelle tanche !
Bouchard fila d’un pas décidé dans le fourgon, ouvrit la porte coulissante et s’y engouffra pour venir s’asseoir en face du commissaire Wintz.
- Ah ! Bouchard, asseyez vous. Encore un morceau vous avez vu, et apparemment c’est pas le même corps.
- C’est peut être pas la peine de faire partir la lettre à Lausanne non ? Ça n’a rien donné la dernière fois, on ne trouvera pas d’empreinte sur celle-ci non plus.
- Les procédures, Bouchard, vous les connaissez ?
- Ok, ok pour le couteau je veux bien, mais si vous voulez des résultats laissez moi au moins la lettre pour que je puisse faire les rapprochements avec les autres ?
Wintz n’aimait pas qu’on lui suggère ce qu’il devait faire, mais en professionnel il avala sa rancœur et tendit la lettre à Bouchard. Ce dernier la rangea soigneusement dans la poche intérieure de son blouson, remercia son supérieur et lui annonça qu’il rentrait au bercail s’il désirait le joindre.
- Et le passant qui a trouvé tout ça, vous ne voulez pas le voir ?
- C’est bon je l’ai croisé, fouillez le pour voir s’il ne cache rien d’autre !

Arrivé au commissariat central, Bouchard après avoir soigneusement sorti la lettre de son blouson, s’installa à son bureau et la posa devant lui. Il ne l’ouvrit pas, passa ces mains dans ces cheveux pour les joindre derrière son crâne et bascula en arrière sur son dossier grinçant. Ces pieds firent de petits pas sur sa gauche et la chaise pivota pour le présenter devant un grand tableau de liège ou étaient punaisées des photos de membres, un pied, un bras, une oreille et un nez, une carte du canton de Genève qui indiquait les lieux ou avaient été retrouvés tous ces indices. Dans la journée viendraient s’ajouter quelques clichés de la jambe. D’un tiroir de son bureau, Bouchard sortit une vielle chemise cartonnée bleue.


Bouchard eut un léger ricanement et pivota de nouveau vers son bureau, ces pieds feignant les pointes des petits rats de l’opéra. Tout se mettait en place, il avait réussi à brouiller les pistes et personnes encore ne le soupçonnait. Cinq années à présent qu’il ruminait ce plan, 36 mois de préparation dans son petit appartement du grand Lancy, où il avait soigneusement, méticuleusement choisi ses victimes, les lieux des crimes, les indices qu’il laisserait, et les endroits où on les trouverait. Il y avait pourtant pas mal de monde qui travaillait sur ces crimes en série qui apeuraient la population du bassin lémanique, mais aucun inspecteur n’avait réussi à trouver la moindre piste. Bouchard, après chaque meurtre avait laissé cinq lettres, accompagnant chacune les parties de corps découpés, toutes préparées un an à l’avance avec l’application d’un technicien qui manipule des germes bactériologiques en salle blanche. Il savait que tous chercheraient le lien qui unissait ces missives et les conduiraient jusqu’au tueur, sauf que Bouchard avait rendu l’énigme si ardue que tous s’y cassaient les dents. Et il régnait ainsi en maître sur ce petit monde, petit roi fou au sang froid qui faisait la nique à la police scientifique.

Il avait laissé, avec le pied, ces vers prédicateur de Rabelais, qu’il s’était appliqué d’écrire à la main gauche :

« Cette année, les aveugles ne verront que bien peu, les sourds ouïront assez mal ; les muets
ne parleront guère ; les riches se porteront un peu mieux que les pauvres, et les sains mieux
que les malades.Vieillesse sera incurable cette année à cause des années passées... »

Avec le bras, il avait joint sur du vieux papier jaunit, des collages de papier journaux récupérés aux puces qui stipulaient simplement : « 19091440 pour Rays ? Pas net ? Va à grand-grimoire ! » A cette époque, il avait été épaté par la vivacité de son chef Wintz qui très vite, avait fait le rapprochement avec la date de l’arrestation du tueur légendaire Gilles de Rays et l’adresse Internet. C’est même à cette occasion que Bouchard avait décidé de terminer son œuvre par la tête de Wintz.
Avec l’oreille enveloppée dans un torchon de boucher, la lettre portait juste cette citation : « Certains hommes écoutent le silence de Dieu, d'autres le bruit du diable. »
Le nez, dont les orifices avaient été bouché avec de la gaze, était quant à lui accompagnait d’un pli cacheté contenant une page d’annuaire des différents postes de police de la ville.
Après avoir mis des gants latex, il décacheta avec soin la cinquième lettre trouvée le matin avec la jambe, alors que ses autres collègues investissaient les lieux pour se mettre à leur tour au travail. Il n’avait pas été surpris de trouver une étoile de shérif en plastique usé sur laquelle deux branches manquaient. Ces collègues l’entouraient à présent et tous se grattaient une partie de leur anatomie, le menton, la tête, le nez, le lobe de l’oreille. Bouchard ricana, les autres le regardèrent et attendirent, et Bouchard de sortir tout fier :
- Vous avez vu on dirait un W !
- Ouais et alors ?
- Nan nan rien. On dirait un W mais effectivement, et il retourna l’étoile, si on la met de cette on dirait un M !
Tous se détournèrent et reprirent leur travail en attendant l’arrivée de Wintz pour le débriefing quotidien.
Wintz haranguait ces troupes, les menaçait, tentait de les motiver, tournait autour de son bureau, s’asseyait, se relevait, longeait la salle de gauche à droite et de long en large les mains jointes dans le dos, mus par le seul stress qu’avait provoqué chez lui les coups de fil de ces supérieurs, du maire et de différents conseillers d’Etat. Et sept paires d’yeux sur les huit que comptait son service le suivaient. Manquait une paire, celle de Bouchard, qui griffonnait sur une feuille, une tête énorme aux yeux exorbités la bouche ouverte béante.
A la fin des injonctions de Wintz, tous se levèrent et il retint Bouchard qui sortait le dernier.
- Bouchard ! Bon dieu ! Prenait au moins l’air d’être intéressé quand je parle !
- Mais je vous écoutais commissaire, nous allons tous nous mettre au boulot pour traquer ce salaud, ne vous inquiétez pas. Alors ce soir Grand Théâtre commissaire ?
- Oui oui L’enlèvement au sérail, je dois rassurer deux trois pontes sur l’avancée de l’enquête ; je suis à la bourre déjà, je vais y aller à pied ce sera plus rapide.
- Vous désirez que je vous dépose ?
- Non non ça ira, je vais finir ce que j’ai à faire ici et je passerai par la vieille ville, ça ira plus vite.
- Ok, moi je vais retourner voir ce monsieur au chien, vous aviez raison, j’ai deux trois trucs à lui demander.
- Très bien, très bien, Bouchard. Bonne soirée.
- Bonne soirée à vous aussi commissaire.
Bouchard sortit, la pluie n’avait cessé et tombait de plus belle. Il jura et courut jusqu’à son véhicule, démarra et décida de faire juste un petit tour de quartier avant d’attendre monsieur Wintz un peu plus tard. Ces essuies glaces qu’il venait d’activer, ces maudits essuies glaces, ne servaient à rien sous ce déluge, et, ajoutés à la buée naissante, le gênaient plutôt qu’autre chose. Il décida de les arrêter et, se penchant bien en avant sur son volant, essuya d’un revers de main son pare brise, s’imaginant qu’il parviendrait à mieux deviner la route de cette façon. Il démarra en trombe, fit crisser ses pneus et pris le boulevard à vive allure.

Le lendemain matin, au commissariat central, les premiers inspecteurs buvaient tranquillement leur premier café d’une longue série, les mains se serraient, les voix pleines de sommeil commentaient la pilule qu’avait pris la veille le Servette contre Sion, et le ton montait tranquillement sur le jeu fade et sans conviction, mais onéreux de Karembeu, alors que, sur les tuiles du clocher de la cathédrale toute proche, le soleil pointait un rayon timide, mais prometteur.
Dans le couloir tout proche, certains gardiens de la paix s’activaient avec de plus en plus de hâte, l’un d’entre eux, une feuille à la main, gravit les escaliers qui le menaient à l’étage hiérarchique avec la rapidité qui avait fait défaut aux malheureux du FC Servette. Quelques instants plus tard, le même homme redescendait quatre à quatre les mêmes escaliers, se tenant à la rampe pour éviter une chute qui lui aurait empêché d’annoncer la terrible nouvelle, aux inspecteurs lestés d’un troisième café.
D’une voix haletante mais puissante, il interrompit le groupe :
- Hé ! Tout le monde au second dans la grande salle ! Il s’est passé quelque chose ! Magnez vous !
Le silence se fit, et comme suite à une alarme incendie, tous les gaillards, en grappe désordonnée, montèrent au second étage, ralentirent le pas à quelques mètres de l’entrée de la salle de conférence réservée pour les grands discours et les points presse, et entrèrent religieusement l’un après l’autre, pour s’asseoir sagement devant la grand estrade.
Il y avait là le commissaire divisionnaire Guzinger, chef de la police du canton de Genève, qui attendait patiemment que tout le monde soit installé et que le silence naturellement se fit pour prendre la parole.
- Messieurs…
A cet instant la porte s’entrouvrit de nouveau, et discrètement apparut la silhouette du commissaire Wintz, blême et maussade, qui vint rejoindre son supérieur sur l’estrade.
- Ha Wintz, je vous laisse la parole, vous connaissez mieux que moi les détails de cette tragédie.
- Merci commissaire.
Wintz était gris. Il passa machinalement la main le long du col de sa chemise pour tenter de le desserrer et prit la parole.
- Messieurs, il s’est passé quelque chose de terrible hier au soir. L’inspecteur Bouchard a eu un accident de la route en plein centre ville. Son véhicule est venu percuter de plein fouet un bus des TPG boulevard Helvétique pour une raison encore indéterminée, mais la pluie et la vitesse élevée de son véhicule y sont certainement pour beaucoup. L’inspecteur Bouchard n’avait pas sa ceinture de sécurité et le malheureux a fini défenestré dans son pare-brise. Malgré l’importance des moyens mis en œuvre pour le réanimer, l’inspecteur Bouchard n’a pas survécu à ses blessures et c’est tôt ce matin que l’hôpital cantonal nous a appris son décès.
Un léger brouhaha s’éleva dans la salle et Wintz reprit la parole.
- Messieurs nous vous tiendrons informés sur la date de la sépulture. Une quête sera mise en place dans les prochaines heures, l’inspecteur Bouchard était très apprécié et nous perdons un élément clé pour notre service, il nous manquera à tous. Est-ce que vous avez des questions ?
Il n’y eut que le silence pour toute réponse.
- Très bien messieurs, malgré cette triste nouvelle, la vie continue, et nous devons nous faire un devoir, en sa mémoire, de mener à bien l’enquête sur ce tueur sordide qui court encore dans nos rues. Messieurs, au travail !


CYRIAQUE74.

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