La passe du fou
de Bruno Dehaye

 

Jérôme souffla, interrompit sa marche et rajusta les sangles de son sac à dos. Il grimaça et reprit sa lente montée. Le soleil riait au zénith, écrasant de sa bonne humeur les montagnes qui se déshydrataient à vue d'oeil. Mais Jérôme ne goûtait pas spécialement ce genre d'humour torride.

Cependant, il avait trop besoin d'argent. Et de l'argent, il n'allait pas tarder à en avoir.

Dans un peu plus de trois heures, il aurait passer la frontière et se retrouverait en Italie. Comme le plus banal des contrebandiers.

Il se demandait bien, de temps à autre, ce que pouvait contenir ce fichu sac à dos. En tous cas, c'était drôlement lourd. Il avait promis de ne pas regarde à l'intérieur, et était bien décidé à ne pas rompre son engagement.

Après tout, il se fichait éperdument de ce qu'il transportait. Il ferait son travail, toucherait l'argent, et partirait ailleurs. La mer, peut-être.

La montagne commençait à l'ennuyer sérieusement.

Le matin encore, il paressait au creux de son lit, profitant de vacances méritées, après onze mois de boulot harassant et sans le moindre intérêt, au milieu de gens dont les préoccupations quotidiennes le laissaient de marbre. Il attendait pour l'heure des nouvelles de sa petite amie du moment, Karine. Il s'agissait d'une chouette gamine, qui travaillait dans l'audiovisuel et qu'il avait rencontrée à la station.

Il la connaissait depuis trois jours.

Ou plus exactement trois nuits. Trois nuits pendant lesquelles les joies de la montagne lui étaient passer totalement au-dessus de la tête. Si les Alpes étaient très chaudes en cette période de l'année, ce n'était pas uniquement dû aux assauts répétés du soleil.

Karine était en fait particulièrement charmante.

Pourtant, ce matin-là, elle était arrivée vers dix heures, mais sans le sourire coquin qu'il lui connaissait. Jérôme avait vu entrer dans sa chambre une fille catastrophée, au bord de la crise de nerf.

Un peu emprunté, le garçon l'avait prise dans ses bras, l'avait calmée, Puis avait demandé quelques explications.

- Il s'agit de Bernard, avait-elle grimacé.

Jérôme avait lui aussi grimacé, mais pas pour les mêmes raisons. Qu'une fille pleure au sujet d'un garçon et vienne raconter ses malheurs n'avait rien de vraiment encourageant pour l'avenir. Il n'avait pas la moindre envie de faire la connaissance de ce possible rival. Il fit toutefois semblant de compatir, pour l'aider à aller plus loin.

- C'est mon frère.

Jérôme soupira, soulagé.

- Il s'est cassé une jambe, continua-t-elle, en sanglotant.

- Une jambe ? s'étonna-t-il.

- Une jambe ! Tu sais, le machin qui sert à marcher, s'irrita-t-elle.

- Calme-toi, ma puce ! D'après ce que j'en sais, la fracture d'une jambe est rarement mortelle, diagnostiqua Jérôme. Pourquoi t'en faire ?

- Mais j'm'en fous, de sa guibolle !

- Là, j'ai du mal à suivre.

- C'est le fric, gémit Karine. C'est le fric.

Elle s'arrache à ses bras et se mit à arpenter la pièce, grondant comme une lionne en cage.

Jérôme s'intéressa soudain davantage au cas de la petite Karine. La nouvelle moto Africa Twin le faisait baver depuis quelques semaines, et dès qu'il sentait la bonne odeur des billets de banque, il rappliquait comme un chien débusquant l'adresse d'un charcutier.

- Quel fric ? demanda-t-il d'un ton faussement détaché.

- Ben... les vingts bâtons. Je ne t'en avais pas parlé ?

- Pas vraiment, non...

Et il se retrouvait sur cette montagne de malheur, transportant vingt cinq kilos d'il ne savait trop quoi, pestant contre le soleil, l'inconfort des sangles, et la bêtises des souris quand elles courent après un morceau de fromage hypothétique.

- C'est pas compliqué, avait dit Karine. Tu suis l'itinéraire indiqué sur cette carte d'état-major. Tu arrives en haut, à la Passe du Fou. Tu remets le sac aux Italiens, qui te donnent vingt millions -elles prononçait miyons- et tu n'as plus qu'à redescendre. Ne regarde pas ce qu'il y a dans le sac, surtout. Moins on en sait dans ces cas-là, mieux c'est.

- Et après ?

- Ben, on partage, non ?

- Et ton frangin ?

- Il n'était même pas au courant. Joseph m'a contactée il y a trois jours -Joseph, c'est le gars pour qui je dois faire le boulot- Je comptais avertir mon frère ce matin, pour ne pas qu'il se fasse trop de mouron avant. Et cet idiot s'est cassé la jambe !

Jérôme sourit. Un peu. Des sapins lui prêtaient maintenant miséricordieusement leur ombre et la Passe du Fou n'était plus très loin. Quelques centaines de mètres. Et à lui le fric. A lui les "miyons".

Car il ne comptait pas vraiment revenir en ville.

Karine ne savait rien de lui, sauf qu'il habitait à Paris et qu'il passait son temps à construire en banlieue des pavillons que les futurs propriétaires ne pourraient jamais payer.

Soudain, il s'arrêta.

Payer.

Qui lui disait que les Italiens allaient le payer ?

Et si tout ceci n'était qu'un piège ? S'il ne récoltait qu'un peu de plomb au fond de la cervelle pour tout "miyon" ? Si la belle Karine n'avait jamais eu de frère ? Si ce frère était cul-de-jatte ?

Si, arrivé à la Passe, c'était lui qui jouait le rôle du fou ?

Il posa le sac à dos sur le sol et se reposa un instant près de lui. Il n'avait qu'un moyen de savoir s'il repartirait riche ou mort, c'était d'aller au rendez-vous.

Et malgré le soleil, il n'était plus très chaud. En réfléchissant bien, il se demandait si cette histoire de contrebandier n'était pas une invention. Une belle saloperie d'invention. Avec l'ouverture des frontières, avec l'Europe et tous ces trucs auxquels il ne comprenait pas grand chose, il n'était plus certain que les douaniers existent. Alors, la contrebande...

Il devait en avoir le coeur net.

Il irait à la Passe du Fou.

Mais pas comme prévu

Il remit le sac à dos sur les épaules, obliqua sur la gauche, laissant momentanément son objectif s'éloigner de lui. Il aller passer en Italie par un autre col. Et il arriverait à la Passe du côté opposé à celui par lequel il était attendu.

La marche lui prit deux bonnes heures de plus. Deux heures qui lui parurent des siècles, deux heures passées à gémir sous le poids de la marchandise, à maudire Karine et tous les contrebandiers réunis. C'est complètement épuisé qu'il arriva à la Passe du Fou.

D'abord, il ne vit rien.

Puis, il se dit que les contacts qui l'attendaient devaient être un peu plus bas, sur le versant français. Alors, il marcha quelques mètres encore.

Et il la découvrit.

Karine était là, au centre d'une clairière, sous le ciel complice de juillet.

Karine était là, et elle riait, elle riait.

Fou. Il allait devenir fou. Ils l'avaient bel et bien piégé, Karine et ses "miyons", Karine et son frère, Karine et ses Italiens.

Bientôt, ce lieu serait débaptisé et renommé Passe de la Colère. Il bouillait de fureur. Lui faire ça à lui ! Si elle riait tellement, c'est qu'il devait y avoir un coup de Jarnac terrible. Il ne comprenait pas encore lequel, mais elle se foutait complètement de sa gueule.

Il s'approcha de Karine, courant malgré les vingt cinq kilos de son sac à dos, et hurla.

- Karine !

Elle se retourna, surprise, puis découvrit un Jérôme dégoulinant de sueur, harassé par des heures de marche. Prise d'un rire incoercible, elle continua à laisser éclater sa joie, balançant son buste d'avant en arrière, retrouvant avec peine son souffle, clamant sa bonne humeur.

Il s'arrêta soudain, la fixant de ses yeux fous, puis ramassa une pierre qui traînait sur le chemin jonché de pommes de pins.

Pourquoi riait-elle ? pourquoi se moquait-elle de lui ? Pourquoi ? Elle devait payer cet affront.

Il jeta la pierre en hurlant. Comme au ralenti, il vit Karine regarder cet objet qui ne collait pas avec son sens de l'humour traverser l'espace qui le séparer de son ami, puis entendit le choc sourd de la pierre heurtant le front de la fille.

Elle tomba, mélange de fille en fleur sous le chaud soleil d'été et de flaque de sang qui gicle dans les airs.

Et hurlant toujours, il jeta le sac à dos violemment contre le tronc rugueux d'un arbre. Le sac s'éventra, répandant son contenu sur le sol pailleté d'aiguilles de la clairières.

Il y avait là des dizaines de jeux société !

Vingt cinq kilos de jeux, tous identiques, intitulés "la Caméra pour Rire".

Et alors, seulement, seulement, il vit les caméras plantées autour de la clairière, les cadreurs qui le regardaient, consternés. Et l'animateur de télévision, hébété, qui laissait pendre son micro au bout du bras, inutile. L'animateur de télévision qui regardait sa collaboratrice, Karine de l'audiovisuel.

Morte.

Bruno Dehaye

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