Vous ai-je dit...?

©J.M. Ducret 2004

Mes chers amis,

Il y a longtemps que je voulais vous envoyer ce message et cette photo, prise depuis ma fenêtre, où l'on voit le lac au petit jour ; hélas, je n'y étais pas parvenu.  Ma lettre, le brouillon en était quelque part dans cette machine qui me relie à vous, mais où ? Et puis, miracle, ce matin, je l'ai retrouvé, là où il devait être et le voilà terminé. Tout juste à temps.

Depuis le dernier changement, (ne me demandez pas lequel), cette machine reste reliée à vous en permanence. C'est bien. Seulement, certains jours je ne comprends pas ce que j'ai écrit la veille ou l'avant-veille. Alors, j'y reviens plus tard. C'est pour cela que je ne vais pas vite.

Cela m'a pris des jours et des jours pour retrouver toutes vos adresses et les mettre dans la case des destinataires, puis pour insérer la photo, car je ne voulais pas me faire aider. Et il m'a fallu bien longtemps encore pour rédiger le brouillon. Objet : lettre à mes amis. Je ne dispose que de peu de temps par jour et chaque jour un peu moins, malgré le carnet dans lequel je note tout ce que je dois faire. C'est après le petit-déjeuner que je vous ai placés : "Écrire à mes amis". Et sur une autre page, j'ai détaillé tout ce qu'il fallait faire pour ouvrir le courrier électronique. Sans cela, souvent, je sautais une étape et, alors, je n'arrivais à rien. Ou bien je ne savais plus où j'en étais et j'abandonnais. 

Tout ce qui était si simple avant est devenu si complexe pour moi.

Mais aujourd'hui, jusqu'ici, tout marche à merveille.

Je suis dégagé, à présent, de tout souci matériel : mes enfants s'en chargent. Et une dame de compagnie-infirmière m'aide à me retrouver dans cette grande maison. Peu à peu, nous fermons les pièces inoccupées, car si j'y rentre par mégarde, je m'y perds. L'autre jour, il m'a fallu une heure pour aller de la bibliothèque à ma chambre. C'est inouï. Alors, j'ai semé des livres tout au long du chemin, pour la prochaine fois, mais ce n'est pas très pratique.

J'ai des visiteurs. Souvent. Malheureusement, je ne les reconnais pas tous et pas toujours. Pourtant, je sais bien que mes enfants et petits-enfants en font partie. Parfois, je leur raconte des choses de leur passé qu'ils avaient oubliées ; d'autres fois, je les trouve différents et je ne sais rien d'eux. C'est très impoli de ma part, c'est vrai, mais qu'y puis-je ?

Vous ai-je dit que cette photo, je l'ai prise moi-même depuis ma chambre ? J'ai toujours beaucoup aimé la photographie. Je pense que c'était un matin ou un soir de cet hiver. Oui... je m'en souviens, à présent. L'air sec et vif emplissait mes poumons tandis que j'admirais le gris bleuté ourlé de rose des terres et que sur les eaux à peine ridées du lac... Je vous l'envoie pour que vous pensiez à moi en la regardant.

Une personne de la commune m'apporte mes repas (je ne sais plus comment s'appelle ce service, plein d'initiales), elle porte un badge pour que je sache qu'elle se nomme Brigitte. Elle est très gentille et j'aime bien ses repas. Mais Caroline (elle aussi a un badge, c'est l'infirmière) doit surveiller parce que, parfois, je veux couper ma viande avec la cuillère ou mettre du sel et du poivre dans le dessert. Elle dit que la semaine dernière, j'ai mangé la salade avant l'entrée et la glace après la soupe. C'est sans doute vrai.

Jusqu'il y a peu, je lisais encore assez, mais de plus en plus, les mots dansent devant mes yeux ou ne me disent rien. Sur ma table de chevet, à côté d'une  photo où j'ai écrit "Clélia", je vois "Cent ans de solitude". J'ai dû le lire en entier autrefois, puisqu'on me dit que j'ai enseigné García Márquez à l'Université ; maintenant, je ne dépasse jamais le premier chapitre, car à la fin, j'ai oublié le début. Et pourtant, c'est tellement passionnant. Je voudrais bien connaître la suite.

Aujourd'hui ou hier (enfin, il n'y a pas longtemps), j'ai eu en cadeau, pour mes quatre-vingt-cinq ans, une magnifique veste d'intérieur damassée, très confortable. Il paraît que j'ai voulu dormir avec comme si c'était un pyjama. Caroline a bien ri et moi aussi, finalement. Ce n'était pas très grave.

Mes chers amis, vous ai-je dit que cette lettre est la dernière ?

Certes, je pense que je pourrais encore vous écrire un peu, peut-être, quoique cela risquerait d'être plus décousu, mais... je m'en vais.

Lundi ou... enfin, bientôt, je vais entrer dans une institution, je ne sais où. Ici, tout le monde dit que ce n'est plus possible, pas prudent, trop compliqué. Mes enfants ont dit oui. Je ne verrai plus le lac. Vous le regarderez pour moi...

Je vous embrasse.

Maurice.

P.S. : J'espère que vous recevrez mon message !

©Pierre-Alain GASSE, novembre 2004.

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