Trois textes courts
de Bernard Soubirous



Tours de roues

C'est dimanche après-midi dans le bourg de Marcheville sur Taffe. Dans la rue principale l'on a tracé de trottoir à trottoir, entre le salon de coiffure et l'épicerie fermés, la ligne blanche de départ et d'arrivée de la course. Quelques barrières métalliques longent les deux côtés de la chaussée, de part et d'autre de la ligne sur une quinzaine de mètres.
Dans une rue voisine interdite à la circulation, les concurrents se préparent. Les uns mélangent en mystérieux dosages des boissons (des breuvages ?) dans des bidons de plastique blancs ; d'autres s'hydratent à petites gorgées au goulot de bouteilles d'eau minérale ; certains oignent leurs muscles d'embrocations malodorantes en mouvements rectilignes de bas en haut ; quelques uns essaient déjà leur matériel en roulant un peu. Tous devisent en riant, se saluent en se claquant les paumes, embrassent les femmes des autres concurrents, contents de se retrouver sur un circuit, pendant que les accompagnateurs vérifient la pression des pneus, astiquent rayons et jantes, huilent les roulements. Des voitures sont garées dans la rue, coffres ouverts contenant des sacs de sport, des roues de rechange, des bouteilles d'eau, des survêtements.
Un peloton d'hirondelles en maillots noirs et blancs, trissant énergiquement dans l'air, file à toute allure dans une course circulaire.
Casqués, tronc et épaules gainés de lycra coloré, mains recouvertes de mitaines de cuir, les compétiteurs et leur matériel impeccable se rangent derrière la ligne blanche.
Dans un instant sera donné le départ de la course en fauteuils roulants.

Juillet 2006



Sur le chemin des Mahusses

C'était la fin d'un après-midi très gris d'un dimanche de Pâques très ordinaire. Je regagnais les Mahusses, le lotissement où je réside. Les rues étaient désertes et les fenêtres des logis bien fermées. Les arbres dépoussiéraient leurs branches en les secouant mollement. Je tournai au bout de la rue. Je n'avais fait que quelques pas lorsqu'une brève et forte rafale de vent me fit un instant détourner et baisser la tête. Quand je la relevai un homme se tenait là devant moi, survenu je ne savais d'où. Décontenancé, je faillis le bousculer et m'apprêtai à faire des excuses que je fus incapable d'exprimer.
Grand, bien découplé, la barbe bien taillée, les yeux foncés, le cheveu brun épais, il portait un long manteau ample et souple. Il me regardait, à la fois grave et bienveillant, sans vraiment sourire. Je ressentis un fugace réchauffement dans les extrémités, et fus pris d'un vague vertige qui s'estompa dès qu'il m'adressa la parole d'une voix bien posée, aimable et un peu autoritaire dans l'intonation. Je fus surpris d'être tutoyé quand il s'enquit d'un endroit où l'on servirait du poisson. Je lui indiquai un restaurant japonais, là-bas en ville. J'étais déconcerté, peu habitué d'être abordé. L'homme gardait les bras le long du corps. Des mèches de cheveux tremblotaient sur son front. Il éleva un peu la voix, et je perçus sur ses lèvres un peu fortes un accent étranger indéfinissable. « Je suis un rejeton qui sort d'une terre desséchée, proféra-t-il. Il s'interrompit, cherchant une suite qu'il sembla réciter. « Je ne juge point sur l'apparence et ne prononce point sur un ouï-dire. Justice, équilibre, droiture. La jalousie et l'hostilité disparaîtront. Il ne se fera ni tort ni dommage ».Il prit une inspiration. Maintenant j'étais plutôt abasourdi, et même consterné par ce que je venais d'entendre prononcé sentencieusement. J'allais reprendre mon chemin, décidé à l'écarter sans le prier de m'excuser, plein de compassion attristée. La nuit, à larges touches, peignait tout en gris sombre, mais l'on voyait encore faiblement.
Un coup de vent fort et soudain balaya un instant les mèches sur son front alors que pas une feuille dans les arbres, pas un papier par terre ne frémissaient. Il leva le bras un peu comme un personnage articulé, et la large manche du manteau glissa, dénudant son poignet. Il me salua, paume verticale bien ouverte à la hauteur de l'épaule : « Au revoir, Simon ». L'homme me dépassa très rapidement. Pendant trois secondes à peine je restai confondu, interdit, incrédule. Je me retournai vivement, un gel glacé ballottant dans l'estomac, une bille de plomb rebondissant dans le cœur. Intrigué, je courus en dix pas au coin de la rue, déjà hors d'haleine. Il avait disparu. Comment expliquer cette subite apparition, cet incompréhensible évanouissement, ce coup de vent soudain. Et les marques que j'ai vues sur son front, comme de profondes griffures ou multiples entailles creusées, semblait-il, à la pointe d'un scalpel ; et la cicatrice, comme une pièce de monnaie, que j'ai vue sur son poignet quand il a levé sa main en me saluant par mon nom, Simon.
Je repris mon chemin, troublé, perplexe, regrettant fort de n'avoir dit ni fait rien d'opportun. Des réminiscences bibliques et évangéliques me revinrent alors en tête. Etrange, très étrange rencontre sur le chemin des Mahusses…Le chemin d'Emmaüs ?

Juillet 2006

À l'attention des lecteurs dont les connaissances bibliques et évangéliques sont nulles, faibles, vagues ou oubliées.
1) le dimanche de Pâques Jésus est ressuscité ;
2) pour la suite, lire dans l'évangile de Luc le chapitre 24 et les versets 13 à 34 : » Et voici, ce même jour, deux disciples allaient à un village nommé Emmaüs, éloigné de Jérusalem de 60 stades( 11km)……pendant qu'ils parlaient Jésus s'approcha, et fit route avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître…..
3) on comprend mieux le titre et son jeu de mots final (Mahusses n'a pas de sens particulier
4) symboles bibliques et évangéliques : le poisson ;le discours du personnage tiré par bribes du livre d'Esaïe ; les marques sur le poignet (le clou de la crucifixion), et au front (les épines de la couronne) ; le nom Simon (nom véritable de l'apôtre Pierre).
5) noter les étrangetés : vent soudain, apparition et disparition inexplicables du personnage
6) le personnage : mythomane ? mystificateur ? malade mental ? automate humain (androïde) ? Jésus lui-même ? autre ? Je n'ai pas moi-même de certitude à ce sujet.
Voilà, maintenant vous pouvez relire l'histoire.



La tunique de Martin

Par une journée très ensoleillée et glaciale du mois de février 339 une petite troupe conduite par un jeune officier romain d'origine hongroise, Martin, approchait d'Amiens. Les hommes avaient traversé des forêts enneigées, suivi par moments des traces de meutes de loups, croisé parfois des groupes de chasseurs équipés d'épieux, de dagues et de pièges, vêtus d'étoffes enveloppantes, coiffés jusqu'aux yeux de bonnets à oreillettes et de chapeaux à larges bords, souvent portés ensemble, et chaussés de bottes en peaux de bêtes. Ils avaient contourné des étangs gelés, parcouru des campagnes immobiles et glacées seulement parsemées de quelques fantomatiques ramasseuses de bois mort et de freux croassant. Ici et là de maigres fumées rectilignes s'échappaient de toits de chaume. Les hommes et les chevaux marchaient en silence, faisant craquer la neige, et soufflaient devant eux de fugaces vapeurs. On entendait seulement le roulement sourd, lourd et régulier des chariots chargés d'équipements et de vivres.
Martin avait hâte d'atteindre Amiens. Il frissonnait sur son cheval dans son manteau à demi brûlé. Au matin, le camp levé, la troupe avait pénétré dans un bois et débouché dans une clairière où campait près de plusieurs foyers une bande de gueux et de détrousseurs qui se querellaient violemment. L'arrivée de la compagnie romaine ne mit pas fin à leur rixe. Martin leur fit ordonner de cesser leur dispute. Les vagabonds cédèrent le passage en se dispersant dans le bois de part et d'autre du chemin. L'officier se félicitait de l'autorité romaine sur ces terres gauloises - la pax romana - quand des dizaines de brandons habilement lancés s'abattirent sur les hommes et les chevaux. Pendant les quelques instants de panique Martin ne s'aperçut pas que sa tunique était enflammée. Il sauta de cheval, se jeta et se roula dans la neige comme saisi de haut mal. Quand il se releva son manteau était à moitié consumé…
Maintenant le soleil ensanglantait la campagne blanche, l'air était plus sec, la bise plus cinglante et le silence plus pesant. Les soldats avaient remonté leur pièce de laine jusqu'aux yeux et baissaient la tête, engourdis, quasi abrutis. Ils franchirent enfin la palissade enclosant Amiens au nord. Martin remarqua une cabane en planches disjointes, à peine un abri, plutôt une grande caisse où l'on avait suspendu des chiffes mal cousues pour en voiler l'entrée que l'on ne passait que courbé. Martin put entrevoir à l'intérieur une paillasse crevée. Parut alors au coin de la cahute une créature bancale, petite, sans âge, déguenillée, édentée, un misérable transi et bégayant, les yeux exorbités, les cheveux pendant sur les joues creuses et imberbes, les côtes près de transpercer l'étroite poitrine. La vision de ce mort-vivant, ou de cet ascète, saisit les soldats de surprise plus que de pitié. Ce squelette effaré et claquant de ses quatre dernières dents avait maladroitement enroulé ses mains et ses pieds dans des chiffons crasseux. Pris soudain d'une obscure compassion, l'officier descendit de cheval, tira son glaive et alla vers lui. L'individu, horrifié, recula comiquement en claudiquant et s'affala dans la neige sale, découvrant coudes, hanches, fémurs, rotules et tibias. Martin dégrafa sa tunique, la déploya, et la déchira de son arme en deux pièces .Il lâcha le glaive, se revêtit de l'étoffe brûlée, s'approcha du malheureux qu'il releva d'un bras et enveloppa dans ce nouveau manteau. Il ramassa son épée, remonta à cheval et donna l'ordre de marche. Le miséreux, égaré, retomba assis dans la neige, grelottant, serrant le tissu contre lui, tout près des jambes des chevaux et des roues des chariots qui passaient, l'éclaboussant de fange. La troupe fit quelques provisions, puis quitta la ville par le sud à la nuit tombante pour établir un campement.
Martin dormait dans sa tente. Il se retourna plusieurs fois sur sa couche. Il voyait vaguement une vaste étendue de neige où sautillaient des familles d'oiseaux noirs croassant ; il fut ébloui par des centaines de tisons jaillis de nulle part dans l'air glacé et embrasant une rouge étoffe ; il fut saisi d'horreur quand un vieillard squelettique apparut soudain et se désarticula, puis lentement coula dans une mer de neige et s'y noya. Martin se réveilla brusquement, effrayé. Une flamme rouge se contorsionnait devant lui, se distordait comme si quelqu'un d'invisible se débattait dedans, enfermé dans un sac de feu. Cette flamme s'allongeait dans tous les sens, telles les flèches d'une gigantesque boussole infernale, puis s'étrécissait si instantanément qu'on eût pu la saisir comme un flambeau. Peu à peu ces langues de feu se dressèrent pour prendre une apparence confusément humaine que Martin reconnut cependant. Les flammes se résorbaient et disparaissaient à l'intérieur du corps du Christ revêtu d'une moitié de tunique impeccable. Bouleversé, le soldat romain porta ses mains sur ses yeux et les retira aussitôt. L'image était là, devant lui, vivante. Il suffoquait. Une boule de chiffons rêches s'enfonçait dans sa gorge, un poignard creusait son coeur. Martin se leva pour tomber à genoux, comme un mystique ou un malade. Il resta un moment accablé, reprenant haleine, le front douloureux entre ses mains tremblantes. Alors, lui le païen finit par murmurer « Seigneur. « Il releva la tête et crut voir un instant sur le corps du Christ enroulé dans le manteau couleur de sang le vieux visage émacié d'un homme.
Le soleil était blême et l'air âpre harcelait choses, bêtes et gens. Le gueux s'était couvert de sa tunique rouge feu dont un pan encapuchonnait sa tête. Il errait aux abords d'un étang à la surface polie, trouée en quelques endroits par des pêcheurs matineux. Il cherchait du menu bois, des herbes et des racines comestibles. Ses divagations le conduisirent dans un campement de trimardeurs et rôdeurs dont certains peut-être avaient incendié la tunique de Martin. Ils le laissèrent s'asseoir devant une haute flamme et s'emparer de quelques bouts de viande et d'os mal cuits ou calcinés qu'il avala tout saupoudrés de cendre. Il voulut s'accroupir avec peine et approcher ses maigres mains du foyer. La tunique entrava ses mouvements, il bascula et s'abattit dans la flamme qui attaqua l'étoffe. L'infortunée créature, incapable de rouler dans la neige, gigotait comme une bête piégée. Hurlant d'horreur autant que de douleur, le petit homme se releva en martyrisant son corps débile. Haletant, il trottina du plus vite que sa boiterie le permettait, pitoyablement déhanché, vers l'étang gelé. Les vagabonds suivaient de regards effarés, indifférents ou amusés, cette torche vivante. Ils la virent déraper sur la glace et s'engouffrer tout d'un coup, les pieds devant, dans un trou de pêcheur. Quand deux ou trois galvaudeux osèrent s'aventurer à tout petits pas sur l'étang en se tenant tout tremblants par les bras, l'eau était déjà étrangement gelée, comme si l'on avait tiré un couvercle de glace sur un cercueil.

Août 2006

Note : Saint Martin de Tours, né vers 316 en Hongrie, mort le 8 novembre 397 à Candes (37). Vers 339, officier romain, il partage son manteau avec un pauvre mourant de froid ; la nuit suivante, le Christ revêtu du demi manteau donné au pauvre lui apparaît en songe, et il décide de se convertir. Il fonde le premier monastère d'Occident (à Ligugé, près de Poitiers). Il est élu évêque de Tours en 371.


Retour au sommaire