Politique Fiction
de Bernard Fèvre



Prologue

En 2091, le Shao-Nin, régnait en maître sur un gouvernement religieux tout à sa cause... Il était aussi le grand commandeur des Armées. Celles-ci après le conflit victorieux en 2070 contre les Chin-Noy, se contentaient ( par décret ) de défiler une fois par mois dans la Cité Présidentielle, afin que le peuple n’oublie pas, qu’il devait à son dirigeant : leur bonheur et leur sécurité. Et sous l’impulsion de Gou-Tcho ( le Shao-Nin ) le Bon-Disme s’était développé, en apportant l’altruisme, la non-violence et la paix. Mais ce jour là …


1

Le Palais tout entier résonnait des prières du matin alors que je me dirigeais vers le bureau du Shao-Nin. De retrouver la résidence sous dix centimètres de neige, me fit du bien, après ces deux mois passés en Indo-Rasie, où la chaleur moite, étouffante ( pas une goutte de pluie pendant mon séjour ) m'avait ramolli le corps et l'esprit. Je me sentais donc tout ragaillardi, ( même si je craignais un peu cette entrevue si matinale.
Les factionnaires m’ouvrirent la porte du bureau où Gou Tcho m'accueillit.
— Ah ! Sun Ra ! Content de vous revoir ; avez-vous fait bon voyage ?
— Oui ! Merci, Excellence !
— Bien, bien.
Gou Tcho allait de long en large égrenant son chapelet de Santal, visiblement préoccupé.
— Vous êtes bien sûr au courant des derniers événements ?
— Bien sûr Excellence ! ( dans le Sup-Jet, pendant mon voyage de retour, j’avais pu visionner la retransmission de l’émeute à Londonia, la troisième en six mois dans cette ville. Et c'était sans compter - songeais-je - les micros-manifestations ayant eu lieu à Pariss, Brousselles, etc..
— Vous savez attaqua Gou-Tcho, que les élections sont dans un an. Cette énième manifestation...
( Que nos gardes civils ont de plus en plus de mal à réprimer, pensais-je encore )
— ... à la limite de l’émeute sèment le trouble dans l’esprit du peuple et l ‘incline à penser que les contestataires ont raison, tout cela déstabilise notre gouvernement, je ne vous l’apprends pas ?
— Euh ! ... Effectivement.
— Il faut remédier à cela au plus vite coupa Gou-Tcho ; je sais ce que vous allez me répondre : Le travail de vos espions n’à rien donné de probant. Pas de caches d’armes trouvées, ni de
dépôts ou imprimeries clandestines où seraient entreposés les livres, prospectus et pamphlets. Des dizaines de sympathisants arrêtés, interrogés, sans aucun résultat.
— Nous ne pouvons les torturer non plus, vous savez que c’est contraire à notre philosophie, et les menaces et extraditions ne suffisent plus à faire peur !
— Qui sont les chefs de ces mouvements, qui manipulent ces foules ?
— On ne sait pas... à chaque fois que nous pensons tenir des responsables, ils nous échappent in-extrémis, à croire qu’il y a des traîtres parmi nous qui les informent à temps.
— Hum ! Que pouvez -vous faire de plus alors ?

Au regard maintenant absent de bienveillance du Shao-Nin, je sentais que je jouais peut-être ma place de secrétaire particulier. Cette récente nomination avait pourtant tout pour me plaire. Non par ambition ; mais être auprès de Son Excellence avivait mon sentiment de jouer un rôle historique pour le développement du bon-disme. Mais je devais m’avouer que l’échec de nos services, ( et aussi probablement mon manque de conviction ) étaient pour quelque chose dans cette absence de résultats.
— Vous savez, renchérit le Shao-Nin ( interrompant mes pensées ) que j’ai toujours confiance
en vous Sun-Ra...
( Ouf ! Pensais-je soulagé.)
— … Aussi, faites le maximum pour mater cette rébellion. Avec fermeté bien sûr, mais aussi avec bonté. Je vous l’avoue - sur le ton de la confidence - : mes amis et moi-même, nous nous sommes battus pendant vingt cinq à trente ans pour créer une société meilleure et un monde en paix. Ce furent des années d’efforts, de sacrifices, tout cela est menacé comme jamais et. Bon ! Se reprit Gou-Tcho en regardant sa montre, je dois recevoir le ministre du Rituel, je vous laisse et vous dis bonne chance, revoyons-nous dans un mois.
— Très bien saluai-je songeur quant à cette chance.


Je quittais le Palais, et je me mêlait à la foule des prêtres et laïques qui, telles des abeilles ouvrières bourdonnaient à l’intérieur de la Cité Présidentielle.
De nombreuses personnes me reconnaissant, me saluaient d’un hochement de tête trop respectueux à mon goût. On savait que j’étais le bras armé du Shao-Nin. On s’imaginait à tort qu’un mot de moi à Gou-Tcho signifiait la prison pour les récalcitrants au régime. Cette image là me révoltait. Si depuis ma naissance je ne vivais que pour le Bon-Disme, je restais en revanche ouvert au monde et aux idées nouvelles. Si Gou-Tcho était comme un père pour moi, je gardais mon libre arbitre intérieur, et sans le trahir, je n’avais jamais exercé le pouvoir que l’on me prêtait.


2

A quelques kilomètres de là ; se tenait une réunion privée... — " Et pour conclure, chers amis, Ces dernières batailles font déjà date dans l’histoire de notre mouvement de libération. Enfin les services d’ordres reculent devant nos forces grandissantes, les médias de moins en moins muselés, de moins en moins mensongers, se font l’écho de notre avancée. Aussi ; tous unis continuons de nous développer, d’être plus forts. Avec patience et courage, ce n’est pas une Loi, mais la Société que nous abolirons." — Voilà achève la jeune femme blonde ; qu'en pensez-vous ? — Pas mal Florence intervient Pierre Remours, d’accord pour le discours fédérateur et enthousiaste, mais il faut continuer à semer nos idées en douceur : dans les écoles, les lycées et auprès des intellectuels, des médecins, des scientifiques, dans les usines aussi. Plus nous rallierons de monde et moins nous aurons besoin de violence pour gagner.
— Je suis d’accord avec vous sur le principe admet Florence, mais je préfère l’action directe. Bloquons des quartiers, montons des barricades comme dans l’ancien temps !
— Oh ! là, comme tu y vas coupe Les Paul : toujours pleine d’énergie à ce que je vois ! Mais procédons avec prudence. Ne donnons pas l’occasion au gouvernement de durcir sa répression. Veux-tu des blessés, des morts ? Voilà qui refroidirait les indécis prêts à nous rejoindre. Et nous devons être constructifs et pas seulement révolutionnaires pour être révolutionnaires !
— Bon, puisque vous êtes d’accord tous les deux, admet Florence, je répercuterai les nouvelles consignes dès ce soir.
— C’est bien. Sur ces bonnes paroles conclut Pierre, séparons-nous vite. Nous referons le point dans deux mois à l’hôtel de Lutèce comme convenu.
Les deux principaux responsables du Directoire Pour la défense de l’humain ayant quittés son appartement, Florence dégage du fond secret de son armoire son appareil de Morse, pour envoyer les messages aux chefs de sections….
C'est marrant se dit-elle, en 2091 se servir d’un appareil de transmission sorti tout droit d’un musée ! Mais les fax ou portables pouvaient être sur écoute, valait mieux être prudente. Son devoir accompli, Florence repensa à la réunion de ce soir... Si elle fut brève mais instructive ( ils avaient entre autres évoquer les problèmes financiers, les éditeurs à soudoyer pour imprimer leurs tracts etc.) Tout cela la laissait frustrée... A vingt cinq ans : elle se sentait pleine de vie et de désirs inassouvis. Ah ! Rencontrer le grand amour. Avoir des enfants qu'elle pourrait élever dans une société plus dangereuse peut-être mais libérée de cette religiosité ambiante si étouffante : Ne pas nuire à autrui, être toujours compatissant et compréhensif, etc. L'être humain n'était pas si bon qu’ils veuillent ( là haut depuis le Palais ) nous faire croire. C'est sûr que leurs préceptes étant inculqués ( martelés ? ) dès l'enfance, finissaient par formater l'esprit pour toute la vie. Ni elle, et ni son père, hélas trop souvent éloigné d’elle, accaparé par ses fonctions, n’acceptaient cette situation.
Enfin se dit-elle, la révolution attendra bien un jour ou deux. Elle prépara son dîner, et un œil distrait à la télé 3D, mit à jour son travail pour sa journée du lendemain.


3

— Allons Capitaine Sheller ! Soyez franc, vos conclusions sur cette émeute de Londonia.
— Et bien, Premier Secrétaire ; cette fois ci, nous avons été débordés... Ils étaient trop nombreux pour que nos gaz et balles en caoutchouc les arrêtent. Et puis bizarrement ils n’en ont pas profité et se sont dispersés d’eux-mêmes. Je crois que cette stratégie cache quelque chose.
— Comme s’ils voulaient tester notre résistance ?
— En effet, tant que son Excellence n’autorisera pas les armes à feu, les prochaines manifestations seront fatales pour nos gardes civils. Depuis la Pax Universalis, décrétée par son Excellence, l’armée est notre dernier recours.
— Oui, je sais bien, mais soyons heureux d’abord de vivre en paix depuis dix ans déjà. Et Gou-Tcho répugne à la faire intervenir. Il y a eu trop de morts et de victimes innocentes, lors du dernier conflit, rappelez-vous. Et si nous voulons que le peuple nous obéisse, c'est à nous de montrer l'exemple.
— Nous pourrions créer une milice civile, car des renforts sont nécessaires.
— Hum ? J’y réfléchirai ….Et vos agents d’infiltration, que deviennent-ils ?
— Aucune nouvelle ! C’est un mystère. Leurs derniers rapports parlaient de rencontrer les meneurs de la rébellion, dans un lieu secret et depuis...pfft ! Disparus ! Qu’est-il arrivé ? On ne sait pas ?
— Autrement dit, Capitaine, c’est l’impasse.
— Euh ! Pas encore. Nos scientifiques travaillent sur des micros satellites greffés sous épiderme, et indétectables car sait-on jamais, mais nous avons des problèmes de rejets et de brûlures. Bref, nous avançons mais lentement.
— Bien, continuez, je vous dis au-revoir Capitaine.
— A bientôt Premier Secrétaire.


4

Bien plus tard, dans son appartement privé du Palais, Sun-Ra après avoir légèrement dîné, s’installa devant son autel Bon-Dique et se mit à prier avec gravité. Réfléchissant aux événements de ces derniers mois. En fait tout avait commencé il y a deux ans, lorsque la dernière Loi 49-7 fut votée ( interdisant la naissance d’enfants pour une période de quinze ans ), et instaurée afin de freiner la surpopulation mondiale. Et nombreux en privé étaient ceux qui se révoltaient contre cette mesure. La jeunesse et les étudiants en particulier avaient démarré la rébellion : grèves, manifestations et tracts incendiaires s’étaient enchaînés ! L’instinct de laisser une trace de son existence était le plus fort ! Et moi-même j'étais assez d’accord avec ça. A vingt huit ans, célibataire par conviction religieuse (du moins le croyais-je ).Car l’amour pour l’humanité en général n’était-il que la peur d’aimer une femme en particulier ? Et quelques aventures sexuelles avec des nonnes n’étaient pas ces histoires d’amour dont parlaient les romans : Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants... Depuis quelques temps, mon cœur et mon esprit étaient partagés entre ce désir égoïste - cet Inconnu - et mon sacrifice religieux.
Trois derniers coups de gong, je referme l’autel où est enchâssé le Mandala Sacré et je préfère aller me coucher, car aucune solution ne m’apparaît ce soir. Je m’endors, une main posée sur ma poitrine étreignant mon médaillon porte-bonheur , seule concession superstitieuse que je m’accordais.


5

Un mois passa où le statu quo semblait régner ; aucune manifestation d’envergure, pas de remous dans les médias, le gouvernement toujours aussi ferme ne cédait pas et vaquait aux affaires courantes : pollutions industrielles inévitables, ( même si tout le monde roulait en électronucléaire depuis plus de vingt ans ), développement des langues anciennes dans les écoles : hébreu, sanscrit, etc. et aussi : histoires des anciennes civilisations, car c’est bien connu, le passé éclaire le présent. Et pour mieux diriger son monde Gou-Tcho ne craignait pas la controverse et cet enseignement bien orienté laissait à penser au peuple que le Bon-Disme était la meilleure philosophie depuis trois mille ans. La quasi-disparition des délits, le plein-emploi, un climat social pacifiste, etc...La confiance en un gouvernement sévère mais juste et bien encadré par une armée à la botte du Shao-Nin. Grâce à tout cela, les gens adhéraient d’eux-mêmes à la façon dont la société évoluait.

Tout cela arrangeait bien Florence qui à coup de THV ( train à haute vitesse ) traversait le pays de long en large. Et sous couvert de son travail de Documentaliste Bibliothécaire, en profitait pour convertir à ses idées de plus en plus de gens : étudiants, intellectuels, chercheurs scientifiques. Au passage, elle glissait ça et là dans des livres des tracts dénonçant l’emprise spirituelle que le gouvernement exerçait sur le peuple.
Pour l’instant, revenue à Pariss où elle habitait, elle accomplissait son travail routinier et peu exaltant sur l’holo-archiveur de la bibliothèque.
— Mademoiselle, un renseignement s’il vous plaît ?
Florence lève les yeux de son écran pour rencontrer ceux d’un homme... grand, habillé sobrement d’une belle tunique gris anthracite, unisexe ( comme la mode l’exigeait ), mais dégageant beaucoup de séduction naturelle.
— Oui ?
— Je recherche un ancien livre paru au 20e siècle : " Dieu existe, je l’ai rencontré ! ".
— Euh, un instant, …quelques tapotis sur le clavier plus tard…. Voilà, 2e étage, rangée L et rayon D pour Dieu.
— Merci bien.

Une heure plus tard, Florence un café à la main, profitant de sa pause, déambule dans les allées.
Tiens ! se dit-elle, mon visiteur de tout à l’heure. L’homme était attablé, absorbé dans son livre, tout en prenant des notes, réfléchissant tout à coup en levant les yeux au plafond, et ce faisant me reconnais, me fait un signe de sympathie comme pour m’inviter à s’asseoir près de lui. Ce que je fais.
— Votre lecture vous satisfait ?
— Oh oui ! Je recense les particularités théologiques des écrits laïques.
— Vous êtes professeur ?
— Oh non ! Je suis agent recenseur, et je chiffre les statistiques des familles ayant eu des antécédents religieux etc.….
— C’est très intéressant non !
— Bof ! C’est surtout historique comme travail….
Ils discutèrent pendant vingt minutes encore de choses et d’autres, Florence assez étonnée de rester si longtemps, visiblement sous le charme de l’inconnu.
— Je dois retourner à mon travail dit-elle.
— Oui, bien sûr...J’étais content de faire votre connaissance, au revoir !

Sa journée finie, Florence quitte la bibliothèque, descend prestement l’immense volée de marches qui l’éloigne maintenant de l’esplanade de la bibliothèque. Et prête à s’engouffrer dans le Métro-Sol, rencontre à nouveau ( Tiens ! se dit-elle, jamais deux sans trois ) son visiteur si charmant.
— Hello ! lui fait-il. Je vais au nord de la ville....et vous ?
— Pareil.
— Voyageons ensemble voulez-vous ?
— O-k, ça me va.
Une heure de trajet plus tard les avait rapprochés ; et plus que de la sympathie naissait entre eux.
— Et si je vous invitais au restaurant propose l’homme.
— J’en connais un très sympa, acquiesce Florence, j’appelle pour réserver si vous voulez.
Elle actionne son Vidéo-Portable.
— Allô ! Luigi ! C’est Flo.
— Ah oui, salut Flo !
— Ce soir, je t’amène un invité, veux-tu nous préparer une table ?
— Ça sera fait, compte sur moi.
— Merci ; à tout à l’heure !


6

Dans une jolie salle lambrissée, sentant bon les herbes provençales, Florence et son compagnon en étaient au dessert.
— Au fait dit-elle, je suis malpolie, je m’appelle Florence, Florence Parker.
— Et moi ! Alexis, Alexis Dumont ( ou Dutertre ou Martin, se dit Sun-Ra, peu importe !) Cette fille me plait ; mais je me méfie. En effet, ses services de renseignements l’avaient alerté sur les allées et venues un peu trop fréquentes de cette femme qui sous couvert de formation professionnelle, avait accès à trop de renseignements et de monde, grâce aux réseaux Intelsat. Et sans tourner à la parano ; il fallait éplucher la vie des gens gravitant autour de ce média.
— Que pensez-vous des derniers évènements politiques ? attaque Sun-Ra pour la sonder.
— A vrai dire, ment Florence, je ne sais qui à raison ? Le gouvernement ou bien les contestataires ? Je suis seule et trop jeune pour trancher.
— Je ressens la même chose avoue Sun Ra / Alexis. ( si cette fille est une rebelle, ce serait bien dommage pense t-il, elle semble vraiment honnête, sincère )....Attendons peut-être de voir qui va gagner les élections, si la situation ne s’aggrave pas par ailleurs.
— Parole sage ! ( On croirait entendre mon père, songe Florence, sauf que le connaissant, si sage qu’il est et si bouillant d’énergie intérieure, je ne l’imagine pas ; vu sa position au sein du gouvernement attendre un an sans bouger ! ). Au fait Alexis, quel est ce joli médaillon à votre cou, il est très original !
— Ah, c’est toute l’histoire de ma vie ! Mon porte-bonheur, je dirais. En fait je suis orphelin et je fus recueilli dans un foyer d’éducation à ma naissance et ce médaillon était sur moi. Je le dois visiblement à mes vrais parents, même si ces motifs me sont incompréhensibles, je n’ai en tout cas, jamais retrouvé la trace de mes parents.
En effet, sur une face, on voyait des dessins géométriques bizarrement enlacés, entourés d’une chaîne de symboles qui ressemblaient de loin à des caractères runiques ? Et sur l’autre face : un ours, assis sur un trône, la patte droite qui caressait une sorte de lion des temps anciens, et la patte
( ou main gauche ? ), étreignait une épée, ( enlacée d’un serpent ) et sur le pommeau un globe de cristal qui rayonnait sur toute la surface.
— Très curieux en effet, admet Florence…Je pense comprendre votre solitude, moi-même je n’ai plus que mon père, ma mère étant décédée alors que j’avais six ans.
— Voilà qui nous mets sur la même longueur d’onde.
— En effet. Je vous laisse un instant.
Florence se lève et se dirige vers les toilettes, au fond de celles-ci frappe à une porte.
— Alors Luigi ! résultat ?
— Et bien le détecteur est formel, c’est bien un moine Bon-Diste, et de haut rang encore !
— Dommage, il me plaît bien pourtant ; mais je sens que je peux le convertir à nos idées….
— Fais comme tu veux, mais sois prudente !
Malgré sa déception, Florence souriais, le détecteur d’Aura avait parlé. De tous les êtres humains émanaient une lueur particulière, blanche, jaune etc.. Et les religieux dégageaient une Aura violette très reconnaissable ! Ce détecteur, résultat de travaux du plus haut niveau ( et le cadeau de mon cher paternel songeait Florence ), était enchâssé dans la table où Florence amenait ses invités. Et surtout les nouveaux venus dans le réseau, qui se révélant être des espions étaient sous prétexte de missions envoyés aux confins de la planète, et se retrouvaient seuls, sans argent, et sans contacts ! Bref, nous étions tranquilles un bon moment.
Florence regagna sa place.
— Et bien Alexis, cette soirée fut un grand plaisir, mais il est tard, je dois rentrer.
— C’est vrai, moi non plus je n’ai pas vu le temps passer avec toi ? Car on peut se tutoyer n'est- ce pas ? Tiens, ma carte de visite, appelle-moi si tu es d’accord ?
— Ça me va. …( Un baiser rapide sur la joue ) A bientôt Alexis.


7

Dix jours plus tard au Palais, Gou-Tcho réunissait son conseil de sécurité. A sa gauche se tenaient agenouillés ses hommes : révérends et bonzes. A sa droite : responsables civils et militaires.
— Messieurs ; Chen-Hu m’a informé avec certitude qu’une grande opération de révolte qui serait simultanée dans trente grandes villes, se prépare !
— En effet Excellence, acquiesce avec gravité le Révérend.
— Le calme apparent de ces derniers temps, poursuit Gou-Tcho n’était là que pour mieux nous endormir !
— Pourtant, intervient le Général Vergennes, ( chef de toutes les armées ) mes hommes ne m’ont rien signalé, je suis surpris ! Un tel complot se remarquerait, des indices ou des fuites me seraient parvenus.
— C’est justement la preuve qu’ils préparent un véritable coup d’état, renchérit le Révérend. Il ne nous manque que la date.
— Aussi, attaque Gou-Tcho, après avoir longuement prié et réfléchi et, en accord avec le corps religieux, qui forme en ce moment une chaîne de prières, et aussi malgré mon profond désir de paix, je suis obligé de vous demander de prendre toutes les mesures nécessaires pour arrêter et emprisonner quiconque est suspect. Et d’utiliser les armes si nécessaire ! Mieux vaut une mauvaise révolte, qu’une vraie révolution ! N’est-ce pas ?
— Exact, Excellence. Je vais donner les ordres nécessaires, opine le Général.
— Excellence - intervient le Premier ministre D’Aubigné - faut-il préparer votre exil le temps que la situation s’apaise ?
— Inutile, messieurs, le peuple interpréterait cela comme un aveu de faiblesse. L'armée est puissante et tout à notre cause ; et ce n’est pas une poignée de révolutionnaires qui vont nous déstabiliser ! Allez, messieurs ! Faites vite !
— Bien Excellence, font en chœur les deux hommes.
— Révérend, ordonne le Shao-Nin, je serai dans mon bureau privé, tenez-moi au courant des événements….
— Comptez sur moi, Excellence.


8

La décision du Shao-Nin eut des conséquences dramatiques. Les arrestations de sympathisants se multiplièrent, et cette fois-ci avec violence. Les imprimeries clandestines furent brûlées, des descentes de police eurent lieu dans les lycées, les usines etc. …La réaction ne se fit pas attendre : dans tout le pays, les émeutes coururent, des barricades ( on n’avait pas vu ça depuis 200 ans ) furent érigées, des armes sorties d’on ne sait où apparurent aux mains des rebelles. Jeunes et moins jeunes combattaient bravement, malgré déjà de nombreuses pertes. L’armée, visiblement sous les directives de Gou-Tcho, se contentait d’opposer une résistance toute relative. Le Shao-Nin, ne voulant pas non plus passer pour un dictateur ! C’eut été contraire à Loi Bon-Dique ! Du coup, les combats tournèrent à la guérilla urbaine.
Après plusieurs semaines, une accalmie se produisit. Chaque camp semblait vouloir reprendre son souffle. La vie économique du pays tournait au ralenti. Ni vainqueur, ni vaincu ne se dégageait de cette situation infernale.
Malgré cette situation dramatique Sun-Ra et Florence, au fil des rencontres, devinrent très amoureux et inséparables. Ce matin était l’heure des confidences sur l’oreiller.
— Tu sais, je t’ai menti, avoue Alexis. Je suis un proche conseiller de Gou-Tcho...
— Je m’en doutais, coupe Florence, ( qui dans un élan de sincérité lui avoue le stratagème du détecteur d’Aura ) Je sens bien que nous sommes sur la même longueur d’onde, maintenant.
— C’est vrai, j’ai réalisé que j’étais dans l’erreur. Je suis Bon-Diste depuis mon enfance, et j’ai compris, grâce à ta générosité, ta force naturelle et ta liberté intérieure, que nous allions trop loin dans notre idéal. Les gens acceptaient notre religion, que parce que les armées étaient derrière Gou-Tcho. Et si celles-ci sont utiles pour nous mettre à l’abri d’agresseurs, cette force nous rend intolérants et intraitables !
— Exact, mon chéri, et tu pourrais nous aider à convaincre le gouvernement et Gou-Tcho, de faire cesser les combats, il y a eu trop de morts, de victimes innocentes. Tous mes amis du Directoire sont d’accord pour faire la paix.
— Je retourne au Palais, je ferai le maximum pour raisonner le Shao-Nin.
Ils déjeunèrent rapidement, s’habillèrent, et sur une dernière étreinte se souhaitèrent bonne chance.
Sun-Ra parti, Florence s’interroge encore sur lui. Il semble sincère, mais peut-il changer si vite ? Ne va t-il pas nous trahir ?


9

A quelques distances de là, deux hommes discutent….
— Prince, faut-il lancer l’offensive ? La situation paraît favorable ?
— Non ! Commandant Gerwan, attendons encore un peu, les combats vont certainement reprendre. Laissons les s’user ! Nous aurons moins de résistance en face de nous.
— Comme vous voudrez, Prince, mais je suis impatient.
— Moi aussi ! Mais attendons le signal.


10

Songeur, Sun-Ra, assis à son bureau, épluchait les listes de suspects établies par ses services de renseignement. Gou-Tcho avait refusé de le recevoir. Seul le bonze préposé au Rituel, avait accepté de le rencontrer. Il lui avait déclaré assez sèchement : " Je comprends votre position, Premier Secrétaire, mais le corps religieux est contre toute réconciliation. Nous n’abolirons pas la loi 49-7. Pensez donc à l'avenir. C’est à travers nos prières que nous est apparue cette solution. Il me semble que les vôtres …de prières soient moins ferventes qu’auparavant, non ? "
( Etait-ce vrai me dis-je en repensant à cet entretien ? )

— Premier Secrétaire ! fait en entrant son attaché administratif, nous avons arrêté un des meneurs de la révolte. Elle - car c’est une femme - est en garde à la prison de Mon-Sauris. Voulez- vous l’interroger ?

Une heure plus tard, Sun-Ra se trouve nez à nez... avec Florence !
— Flo, que s’est-il passé ?
— Juste après ton départ, ce matin, j’ai été arrêtée par un lieutenant et ses hommes de troupe. Quelqu’un m’a dénoncée ! …Sors-moi de là s’il te plaît. Je crains le pire.
— O-k, je retourne au Palais. Gardes ! Veuillez ménager cette femme, je reviens bientôt. .
Pendant ce temps là, la nouvelle de l’arrestation de Florence, se répand très vite. Des bandes armées investissent la prison. Les gardes n’opposent qu’une faible résistance et Florence est libérée. Ce sont des centaines d’hommes et de femmes qui courent un moment plus tard faire le siège du Palais. Les chefs militaires, sans l’assentiment du Shao-Nin, n’osent faire tirer sur la foule ! Et c’est devant une armée de fusils baissés que Florence, à la tête des assiégeants, investit la Résidence.
Ignorant de cette situation, Sun-Ra, discutait âprement avec Gou-Tcho, et le révérend Chen-Hu...
— C’est non ! Comment vous permettez-vous de me dicter ma conduite ! Je vous trouve bien changé, Sun-Ra ! Libérer cette rebelle c’est libérer tout le monde, êtes vous inconscient ?
Je n’eus pas le temps de répondre, des coups sourds se faisaient entendre à la porte, et qui étaient accompagnés de : Ouvrez ! Ouvrez ! autoritaires.
Le Shao-Nin, s’y plia….

Apparaissent alors, des dizaines de personnes, Florence en tête qui, à mon immense surprise se jette dans les bras du Révérend !
— Papa, …Enfin ! J’ai eu chaud je crois ! fait-elle avec un grand sourire.
Tous, n’en revenions pas ! Le révérend s'explique :
— Eh ! oui, Sun-Ra, Flo est ma fille. Car à l’âge de trente ans, j’ai passionnément aimé une bonzesse, et clandestinement, vous l’imaginez. Hélas sa mère mourut d’une infection rare. Ce drame fit vaciller ma foi. Et j’hésitais longtemps avant de me décider à trahir Gou-Tcho. Je l’avoue, c’est moi qui ai inventé ( avec l’aide de nombreux moines ) cette insurrection ! J’espérais une révolte salutaire ; au prix de nombreuses vies hélas, mais j’ai choisi le moindre mal je pense.
— Et l’armée, Révérend ? Le coupe Gou-Tcho, qu’en faites-vous ?
— Elle s’est en majorité rangée derrière moi, Excellence ; mais dois-je encore vous appeler ainsi
— Autrement dit, c’est la mort pour moi ? C’est cela ?
— Non, je ne serai pas aussi cruel que vous ! L’exil vous fera réfléchir plus sûrement !
— Alors ! Sun-Ra - mais je préfère Alexis - m’interpelle Florence, surpris, non ?
Ca ; je l’étais. Autour de moi les visages souriaient, et une ère nouvelle s’annonçait. J'imaginais déjà un avenir rempli de joies profondes et de difficultés aussi. Il faudrait réformer et libérer les gens de la prison mentale où ils étaient enfermés depuis si longtemps. Retrouver la voie du milieu, celle des écrits anciens. Gros travail en perspective. Je mis la main sur mon talisman porte-bonheur, comme pour y puiser de la force. Aie, fis-je, celui-ci était devenu brûlant, il semblait rayonner d’une lueur rouge cerise inquiétante ? . Je l’ôtai, et le jetai dans un coin. Etrange ? Mais je résoudrai ce problème plus tard. J’avais tant à faire pour l’instant !


11

Plus loin, plus tard...
— Le signal est arrivé, Prince.
— Ah ! J’en suis heureux, donnez vos ordres Commandant Gerwan, j’ai hâte de retrouver mon frère, ça va être une surprise pour lui ! ( Rires….)
— En effet, Prince, maintenant qu’en bas ils se sont bien fatigué, et semblent vivre dans le rêve.
Capitaine Just-Inn ! Lancez l’attaque !

Sept jours plus tard, venus d’une région inconnue de la galaxie : des centaines de vaisseaux spatiaux, entraient dans l’atmosphère terrestre...


12

Sun-Ra étire longuement ses bras, respire profondément, et fait quelques mouvements du cou pour chasser l'ankylose qui le guette. Sept jours s'étaient écoulés depuis l'abdication du Shao-Nin. Attablé devant un monceau de paperasses et de projets de lois à peaufiner pour les présenter au Conseil de la Nouvelle Coalition, il mesurait maintenant l'ampleur de sa tâche !
Comment faire pour insuffler aux gens un nouvel état d'esprit ? Conserver le meilleur des anciennes institutions et réfréner l'immense besoin, que tout à coup des millions de personnes avait de bouleverser et de révolutionner la société. Il se produisait depuis plusieurs semaines, un souffle nouveau de liberté et d'enthousiasme, qui pouvait en allant trop loin, casser la fragile union des civils et religieux.
Florence lui manquait. Il avait besoin de son énergie, de sa fougue. En ce moment, elle était avec son père, qui tentait de convaincre les religieux et civils récalcitrants, de coopérer au nouveau gouvernement. Une minorité faisait sécession, et malgré la grande influence du Révérend, de nombreux moines avaient suivi Gou-Tcho dans sa retraite. Et ce faisant, semaient le doute chez les amis et alliés du Premier Secrétaire. Sun-Ra, très déçu, devait puiser au fond de lui, et prier ! pour convaincre encore et encore le peuple, de la justesse de ses actions.
Le bip du Vidéo-Fax le sorti de ces pensées.
— Oui, Colonel Fabre ! Qu'il y a t'il ?
— Je vous envoie ce rapport, de la part des Veilleurs Astronomes. Ils nous signalent une très importante activité cosmique, à dix mille kilomètres de la terre. Peut-être une pluie de météorites et sans gravité, mais j'ai préféré vous avertir. Je reste à votre disposition... Mes respects, Premier Secrétaire.
— Merci Colonel !
Allons bon ! Il ne manquait plus que ça... Bien, je finis ce rapport sur le nouveau programme scolaire. J’irai me détendre après autour de l'étang de la Résidence. La vue apaisante des lotus à la surface de l'eau me fera du bien.


13

A l’Assemblée du Peuple, députés et journalistes s'invectivent !
— Nous ne sommes plus au 20e siècle messieurs ! S’exclame un reporter du Notre Globe.
— ....La laïcité à tout prix, le mondialisme économique, les lobbies et contre-pouvoirs... nous savons où ça nous a menés ! La spiritualité, - peut-être imposée - nous a amené la paix, la disparition de la délinquance, etc. Je propose un référendum pour entériner les nouvelles dispositions du Conseil de la Nouvelle Coalition.
— Belle idée, monsieur Cervin ! mais prématurée lui répond le député du Centre Arverne. Pansons d'abord nos plaies : cette révolte a laissé des séquelles ! Des pertes importantes en hommes et aussi en matériel. La vie sociale est complètement désorganisée ; et puis...
— Justement, monsieur Gastaing, relançons cette société sur des bases neuves tout de suite !
Lancez ce référendum ! Nous les médias, vous aiderons à organiser les votes.
— Référendum, référendum, référendum, une exclamation monte du centre de l'assemblée, le public amassé là réclame lui aussi le changement !
Un brouhaha enfle les rangs des députés. Cris et injures fusent. Le moine chargé du Temps de Parole fait tinter son Gong violemment, pour ramener le calme dans l'hémicycle.
— Messieurs, messieurs ! crie-t-il en vain...

Ce même soir, loin de toute cette agitation, Florence, son père et Sun-Ra sont très tranquillement installés devant une tasse de thé, au domicile de Flo et comparent le résultat de leurs enquêtes et de leurs démarches respectives.
— Je constate beaucoup de virulence chez les jeunes, déclare Flo. Nos amis du Directoire ont du mal à les calmer. Ils veulent se joindre aux militaires de leur âge, et fonder un parti indépendant, pour disent-ils : que la dictature religieuse ne revienne jamais !
— Nous voilà mis dans la peau de Gou-Tcho, réplique Sun-Ra, obligés d'être autoritaires pour ne pas être débordés par une vague de mécontentement. Quelle ironie !
— Laissons faire le temps, intervient Chen-Hu. Dans deux où trois mois, cette fièvre qui est bien compréhensible sera retombée. Acceptons ce qui nous arrive et après nous ferons le tri dans tout cela.
— Bien parlé, acquiesce Florence. Dînons, voulez-vous ?
Trois semaines passent...


14

Florence et Sun-Ra, main dans la main, profitent d'une journée ensoleillée pour s'extasier devant une exposition d’œuvres d'art en plein air. Celle-ci, organisée dans les jardins du Luco, battait son plein. Il faut dire qu'entre autres la rétrospective Dali attirait des gens du monde entier.
Un homme, empressé, la mine sévère, ignorant ces beautés environnantes, les abordent.
— Premier Secrétaire ! Désolé de vous importuner, mais votre présence au Palais nous est indispensable. Le Conseil militaire s'est réuni en urgence...
— Que se passe-t-il ?
— Des satellites ont été désintégrés ! Pourtant nous ne sommes en guerre contre personne. Et nous attendons vos ordres pour agir en conséquence, car ceci n'est pas un accident.
— Très bien, allons-y vite !
— Une voiture vous attend, Premier Secrétaire.
Dix minutes plus tard, le trio s'engouffre dans un Cab-Express, qui rapidement s'envole au-dessus de la foule, en direction de la Résidence.


Lorsque Sun-ra et Florence arrivent, l'effervescence règne autour du Général Vergennes et de ses officiers déjà présents. Vingt personnes au moins, avaient pris place autour du bureau où le Shao-Nin dictait auparavant ses décisions politiques. Derrière eux, des civils de l'Agence Spatiale déposent rapidement sur la table des fax, des photos satellites, etc. avant de regagner pupitres et machines, qui débitent du papier, crépitent, ronronnent, couvrant presque le bruit des voix.
— Général ! Interroge Sun-Ra, voulez-vous bien m'expliquer ce qui se passe au juste.
— Et bien ; Nous essayons de décrypter la boite noire de la station orbitale, dont la réplique est ici. Nous n'avons aucune nouvelle de nos astronautes depuis l'explosion des nos satellites. Et je crains le pire !
— Que voulez-vous dire ?
— Hélas, Premier Secrétaire, nos espions internautes ont fait le tour de la planète, et suite au départ de Gou-Tcho, et contrairement à nos craintes, il n’y a eu aucun soulèvement, conflit ou de menaces contre la Nouvelle Coalition. Il nous faut donc songer à une attaque extraterrestre.
Tout le monde fait silence dans la salle. Depuis plus de deux cent ans, plus personne ne croyait à cela. La galaxie était si vaste. On espérait plutôt une invasion pacifique.
— Avez-vous défini une tactique, Général ?
— J'ai déjà fait préparer les avions de chasse. L'Armée de Terre est en alerte opérationnelle, et j'attendais vos ordres pour envoyer une escadrille de Jets supersoniques pour qu'ils s'élancent dans la stratosphère.
— Est-ce tout ?
— Euh ! Non, il reste dans des caches souterraines secrètes, des canons laser, capables, mais nous l'espérons, de désintégrer n'importe quel ennemi à moins de mille kilomètres dans l'atmosphère.
— Je n'en savais rien, s'étonne Sun-Ra.
— Ils ont été construits sous les ordres de Gou-Tcho. Suite au conflit contre les Chin-Noy, et en prévision d'une autre guerre. Mais ils n'ont pas fonctionné depuis leurs tests, il y a quinze ans.
— Espérons qu'ils marchent, fait Florence.
— Bien, conclut Sun-Ra. Faites au mieux et prions pour la victoire !


15

A cinq cent kilomètres de là, sur la côte Ouest, deux marins montent la garde sur un Escorteur de la Navale. Et discutent pour s'occuper l'esprit.
— Et toi, Philippe ? Où vas-tu à la prochaine Perm ?
— D'abord, je passe chez ma copine, et après nous allons chez ma mère qui est malade.
— Rien de grave, j'espère ?
— Non. Tu sais, elle a quatre vingt sept ans, c'est normal à cet âge....Et toi ?
— Pff ! Le travail. Je bosse mon exam. pour passer Sergent. Encore deux mois et. arghh..
Sa voix s'étrangle ; un homme, surgi d'on ne sait où, lui saute à la gorge, l'entraîne par-dessus bord, et tous deux tombent à la mer.
— Alain ! Crie en vain Philippe, il n'a pas le temps de dégainer son pistolet qu'il est déjà trop tard. Philippe sonne le branle-bas de combat sur la cloche du pont. Très vite, des hommes-grenouilles plongent. Ils sondent l'eau à l'aide de puissantes torches, trouvent le cadavre du jeune soldat, et ils voient s'enfuir un homme, sans masque ni bouteilles, qui nage comme un vrai poisson ! Incroyable ! Mais il est déjà trop loin pour être rejoint.
La même scène se reproduit sur toutes les côtes. Mais c'est par centaines que ces hommes-poissons : tuent, prennent à l'abordage les navires, et détruisent le matériel et l'armement. Ces êtres humains ? nagent trop vite et trop profondément pour être arrêtés.

La nouvelle de cette invasion maritime fait le tour du pays. Les journaux dramatisent encore plus ces événements : " La terre est envahie " " Des mutants sèment la mort dans les océans ".
Au Palais, l’Etat-Major est sous tension. Les ordres fusent ; on essaie de faire face à une stratégie d'attaque inconnue sur Terre. L'armée de Terre étant inopérante face à cette guérilla, on tente tant bien que mal, de résister à la panique de la population, de rassurer si possible...
Sun-Ra, Flo et son père, le Ministre de la Défense, écoutent avec stupéfaction les dernières et bien tristes nouvelles : Tous les Jets supersoniques ont été abattus ! Lorsque ceux-ci sortirent de l'atmosphère terrestre ; des dizaines de vaisseaux stellaires les accueillirent à coup de bombes lumineuses et sonores. Avant de succomber, les équipages parlaient de boules de lumière qui faisaient vibrer, ébranler, éclater les avions. Ces boules destructrices, sifflantes d'ondes sonores infernales, déchiraient le métal ! éclataient le tympan des soldats. C'était une arme inconnue. Et en plus... quelle démonstration de puissance !
— Que faisons-nous ? Demande le général Vergennes à Sun-Ra.
— Hum ? Messieurs, nous allons voter à main levée. J'ai sous les yeux un rapport de nos amis internautes : partout sur Terre, c'est la même situation. Tous les pays sont catastrophés. Nous devons pactiser, temporiser ! Lançons un message de paix. Qu'en pensez-vous ?
Après une intense discussion, décision fut prise de céder pour endormir l'ennemi. On verra plus tard quelle riposte à opposer à l'envahisseur.
Un Lieutenant sort dans le couloir pour annoncer au reporter Cervin, la mauvaise nouvelle.


16

— Commandant Gerwan !
— Oui, Prince.
— Je crois qu'il est temps de rendre visite à nos chers cousins Terriens. N'est-ce pas ?
— En effet, leur armée Navale est hors-service et la destruction de leur aviation leur aura servie de leçon. Et nous ne craignons pas leur armée de Terre !
— Bien ! Atterrissons vite, alors.
— A vos ordres, Prince.
Le lendemain, par une belle journée printanière, les Terriens, ébahis et apeurés voient alors se poser : dans leurs campagnes et dans leurs villes, des milliers de vaisseaux en forme de longues bouteilles ! Sur ses cotés : de grandes ailes qui irradient d'une couleur jaune-bronze qui met mal à l'aise.
Dans les jardins de la résidence, un navire spatial vient d'atterrir, et ce au mépris des dirigeants de la Nation, réunis là. Les gardes s'avancent, faisant rempart de leurs fusils, tandis que Sun-Ra et tous ses amis s'approchent au-devant de l'engin.
Une porte latérale s'ouvre de sous une aile du vaisseau. Plusieurs hommes en tenues militaires en descendent....Des hommes au visage fin, à l'allure élancée. On était frappé tout de suite par la vision de leurs oreilles. Celles-ci étaient longues et se finissaient en pointes. Elles palpitaient telles des ouies de poissons. Leur port de tête altier, leurs yeux gris-verts qui semblaient osciller, comme une vague un jour de tempête en mer ; tout cela dégageait une aura inquiétante.
Ils promènent sur la Résidence et les Terriens un regard condescendant, et font en se retournant une haie d'honneur ; et l'on voit descendre du navire : Stupeur ! Le sosie parfait de Sun-Ra....
Les oreilles à cela près. Florence regarde son compagnon, ébahie. Celui-ci lève les mains au ciel, en signe d'incompréhension.
— Je suis le Prince Esbar. Nous avons appris votre langue, Terriens. Quant à toi Sun-Ra, eh oui ! Je suis ton frère jumeau..... Il y a des années, un vaisseau spatial se posa sur la Terre en échappant à la vigilance des humains. Nos parents alors pilotent en reconnaissance dans cette région de l'espace, te déposèrent à la porte d'un de vos temples, avec autour du cou un micro-récepteur caché dans un médaillon...Que je ne vois plus d'ailleurs ! Et ce bijou servit à nous renseigner sur vos activités. Le temps a passé et nous voici décidés à prendre le pouvoir sur votre planète.
— Et ? Fit Sun-Ra.
Le Prince ne répond pas et fait un signe de la main vers sa gauche.
— Je suis le Commandant Gerwan, dit en s'avançant un homme de forte stature, et paraissant une soixantaine d'années ; l'officier extraterrestre est vêtu d'une toge verte, ample et bouclée par un gros médaillon jaune safran. Sur ses épaules brillent ce qui semble être les signes de son grade.
— ... Je commande notre flotte galactique, continue Gerwan, et dans votre pays comme ailleurs, nos soldats s'emparent des postes clés des gouvernements. Je vous conseille de ne pas résister, car nous avons besoin de vos océans, et nous détruiront quiconque s'opposera à nous.
— Entrons tous pour en discuter, ordonne le Prince en indiquant de la main la Résidence.
Tout le monde suivit à contrecœur.

Quelques semaines plus tard, les Terriens prirent l'habitude de croiser un peu partout, ces êtres venus d'ailleurs. Ceux-ci en général, se contentaient de se conduire en touristes. De leur part, il n’y avait aucune animosité ni provocation. Il faut dire qu'à la vue de leurs pistolets laser, portés a leurs ceintures, personne n'était tenté de les déranger.
C'est aussi ce à quoi songe le Premier Secrétaire, qui dans son bureau accueille le capitaine Sheller et le journaliste Cervin.
— Messieurs, je vous ai demandé de venir ; pour ensemble réfléchir à une stratégie de riposte. Et pour commencer, j'ai ici l'état des lieux de nos armées : le matériel est aux deux-tiers détruit, le moral des troupes à la baisse etc. bref, rien de bien réjouissant.- se tournant vers Sheller - :
— Capitaine, avez-vous du nouveau à m'annoncer ?
— Oui, et heureusement ! Comme vous le savez, les étrangers ont désarmé tous nos gardes civils, mais ils n'ont pas trouvé les armes - bien cachées - détenues par les ex-opposants à Gou-Tcho ( nos amis maintenant ). Tout cela nous donne une réserve de plusieurs milliers de fusils, de mitrailleurs et de munitions pour plusieurs mois.
— Ah ! Enfin une bonne nouvelle....Et vous monsieur Cervin ?
— Et bien, d'après nos enquêtes et sondages discrets ; la population est calme mais pas du tout résignée. Elle attends, elle espère - tout comme nos élites - un signe fort du gouvernement.
Je constate que malgré ces années de pacifisme - dues au bon-disme - les gens sont prêts à se battre.
— Sinon : on m'a rapporté les étranges conduites de nos visiteurs.
— Exact, Premier Secrétaire intervient Sheller. Ils font sans cesse des allées et venues en bord de mer. Ils restent des heures dans l'eau, en boivent de grands verres, retournent après en ville avec de grands jerrycans remplis de cette eau. Visiblement, leur organisme survit grâce à l'eau salée.
— Et de cette info, que peut-on faire ? Empoisonner l'eau ? Que sais-je encore ?
— Hélas non, impossible de cibler des zones exactes.
— Au fait, monsieur Cervin, accepteriez-vous de vous infiltrer auprès des étrangers ? Sous le prétexte, par exemple d'un reportage sur leur mode de vie, etc. Qu'en pensez-vous ?
— Mouais. Si leur Commandant l'accepte.
— Nous savons qu'ils ont établi leur quartier général à la Piscine des Touraines. Je sais que ça peut être dangereux, mais êtes-vous d'accord ?
— Puisqu'il le faut, n'est-ce pas !
— Je sais que vous étiez un reporter intrépide, fait en souriant Sun-Ra.
— C'était il y a dix ans, grimace Cervin.
— Nous espérons beaucoup de vous, l'encourage Sheller.
— Evidemment, soupire Cervin. Et bien c'est d'accord. Mais attention, je ne vous promets pas de miracle.
Après avoir discuté un bon moment des détails de l'opération, ils se quittent sur une poignée de main, franche et décidée, scellant une solidarité, une estime, voire un début d'amitié.


17

Dans son salon particulier du vaisseau amiral, le Prince Esbar questionne Gerwan.
— Commandant, je suis inquiet, combien de temps pourrons nous tenir ici ? Nous avons maté les Terriens, mais vous me dites que nous sommes à court de munitions, c'est cela ?
— Hélas, Prince. Il nous reste assez d'énergie dans les piles atomiques pour repartir, mais les réserves des fusils et canons-laser sont épuisées. Et si jamais les humains se révoltent, nous ne les retiendrons pas très longtemps. Ce qui nous sauve pour l'instant, c'est leur docilité et aussi qu'ils croient que nous sommes surpuissants alors...
— Que proposez-vous, sinon ?
— Je pense, à titre préventif, faire des otages, de quoi les dissuader de se rebeller. Mais ça peut être à double tranchant !
— Tant pis. Faites cela, Commandant.
— Comme il vous plaira, Prince.


18

Trois jours plus tard, le journaliste Cervin, se présente à la Piscine où il est accueillit par le Lieutenant Tri-Dann.
— Compte tenu de la bonne attitude de vos compatriotes, le Commandant Gerwan a accédé à votre requête. Aussi, veuillez me suivre et je répondrais à vos questions.
L'entretien se déroule au sous-sol où : au milieu de nombreuses et immenses caisses, qui, à moitié ouvertes laissent entrevoir des tonnes d'armes et de munitions et où des canons énormes trônent... des soldats vont et viennent sans cesse, des cliquetis d'armes résonnent sous le haut plafond. Une activité de fourmis, sous des ordres secs et anonymes, qui tombent des haut-parleurs.
Assis sur des chaises en métal, devant un bureau encombré de cartes d'état-major, Cervin met en marche son C-D Prog.
— Donc, vous venez d'une lointaine galaxie ?
— En effet. Notre planète s'appelle Rem-Mouss, et est située à trois milliards d'années lumières de votre Soleil. Et suite à la prolifération d'une algue parasite, qui a empoisonné nos océans, nous avons du nous exiler. Des milliers de navires essaimèrent à travers l'espace, pour nous trouver une planète habitable.
Cervin est étonné par la franchise de son vis-à-vis...
— Mais alors, pourquoi employer la force ? Nous aurions pu vous accueillir, vous intégrer, en tout cas, trouver une solution.
— Ah ! ça c'est votre bon-disme qui parle. Mais notre peuple est de nature guerrière et possède un instinct de survie puissant...
— Vous ne semblez pas être d'accord, fait Cervin, qui sent un trouble chez le mutant.
— J'ai reçu une éducation humaniste diriez-vous, je suis diplômé d'histoire, de philosophie.
— Que faites-vous dans l'armée, alors ?
— Ma famille est aristocratique, et est obligée de suivre et d'obéir au Prince. Et voilà le résultat fait-il en indiquant le sous-sol avec dépit.
Cervin est étonné et se sent en sympathie avec le jeune lieutenant. Voilà une piste à creuser se dit-il. La conversation se poursuit autour de divers sujets et une heure plus tard, l'entretien est fini. Cervin quitte avec soulagement la Piscine et se dirige rapidement - d'un coup de Mètro-Sol - vers l'appartement de Florence, où Sun-Ra, Chen-Hu et Sheller l'attendent avec impatience.
— Alors ? Interroge Sun-Ra.
Cervin défait son manteau, sa veste et sa chemise pour poser sur une table basse, les instruments de mesures qui étaient collés sur son torse.
— Voyons cela, fait Sheller tout en déballant et en branchant un analyseur de données. Celui-ci crépite un moment et éjecte un ruban de papier, que le Capitaine lit avec étonnement.
— Eh bien ! Quelle surprise, êtes vous sûr monsieur Cervin, d'avoir vu leur entrepôt militaire ?
— En tout cas ça y ressemblait; Et puis ce serait logique, car c'est leur quartier général.
— Qu'il y a-t-il ? interroge Flo.
— Et bien, les appareils n'ont rien enregistré. Aucunes émanations atomiques, chimiques où même électromagnétiques. Si c'est bien leur arsenal, leur armement est soit désactivé soit inopérant. !
— Ce qui veut dire, Capitaine ? intervient Sun-Ra, en se levant tout excité.
— Que nous avons une chance de reconquérir notre liberté ! Mais attention, c'est peut-être un piège.
— Prévenons l'état-major, s'exclame alors Chen-Hu.


19

Sous une apparence de vie normale, la cohabitation perdurait sans heurts. Mais en secret, des centaines d'hommes et de femmes : civils et militaires déguisés, fournissaient, grâce à des filières bien organisées, des armes et des munitions à des combattants volontaires prêts à tout.
Pendant ce temps, au fil des rencontres et interviews, Cervin et le Lieutenant Tri-Dann avaient sympathisés. Le jeune gradé, ignorant la faiblesse militaire de son peuple se confiait :
— En réalité, Michel ; si tu me trouves plus humain que mes compatriotes, c'est parce que je suis écœuré ! Dans peu de temps, nous aurons absorbé toute l'énergie vitale de vos océans. Les algues, les poissons, tout disparaîtra. L'eau ne fera plus office de régulateur, le climat sera détraqué. Il y aura des tempêtes des inondations. Etc.
— Ainsi, voilà la vérité.
— Oui, hélas. C'est pour cela que nous sommes habitués à la guerre. Très vite les gens se rendent compte de notre vraie nature ; et ça devient l'horreur ! Combats, morts, destructions...
Tri-Dann était désabusé. Cervin, lui est peiné pour son ami, qui se montre si franc et si généreux. La grande révolte se préparait, et cela eut été dommage de sacrifier le jeune mutant. Fallait-il le mettre dans la confidence ?
— Et si tu essayais de convaincre le Prince. Nous pourrions vous aider à trouver une planète ou bien un remède, un vaccin, que sais-je encore ?
— Oh ! Le Prince ne fera rien sans Gerwan et ses sbires. Il leur fait toute confiance. C'est bel et bien Gerwan en réalité qui commande.
— Bon, écoute, je dois rentrer au journal. Je te laisse y réfléchir tout de même.
— Ouais, c'est ça ! Allez, à bientôt.


20

Tri-dann n'en eut pas le temps, car on lui confia la mission de prendre des otages. Des milliers de familles furent parquées dans des hangars, dans des stades. Le gouvernement était indigné et révolté, mais ne réagissait pas. Il restait sourd au grondement du peuple : La Paix... et la patience à tout prix fut la seule réponse apportée par les dirigeants.
Quelques semaines plus tard, un camion s'arrête devant les portes de la Piscine.
— C'est la livraison du chlore, annonce le chauffeur.
— Faites moi voir le bon de commande, fait le garde. Un deuxième garde s'approche de l'arrière du véhicule. Un coup de matraque l'accueille. Les bâches et ridelles s'abaissent, laissant apparaître des soldats qui tirent depuis un canon mobile. Un obus fracasse la porte et tue les autres gardes. Cela se passe comme espéré ! Les mutants qui accourent lèvent les mains en signe de paix, et les soldats investissent les lieux. Quelques bagarres à coups de matraques et de couteaux ont lieues au sous-sol, mais bientôt la Piscine est aux mains des libérateurs. Les armes extraterrestres, vidées d'énergie sont emmenées à fin d'analyse. Le pari de cette charge héroïque est gagné. Les postes vitaux de la société sont regagnés un à un de la même manière.
Les militaires décident de parquer provisoirement les hommes-poissons dans les mêmes lieux qui avaient servi pour les Terriens. En attendant !


Sun-Ra psalmodiait devant son Autel Bon-Dique. Florence à ses cotés travaillait sur son portable. Le choc des derniers mois s'évacuait en elle. Une révolution plus une invasion, cela faisait beaucoup !
Le Prince Esbar et sa suite s'étaient enfuis et toujours dans la nature. Sans satellites pour espionner l'espace, on ne savait si les mutants avaient quitté la planète ? Quoi qu'il en soit, Flo à l'unisson de la population retrouvait son optimisme. Leur ami Michel Cervin, avait réussi à convaincre Tri-Dann de se soumettre à de multiples examens biologiques. Celui-ci, ayant pris le parti des humains, s'y prêtait volontiers. De toute façon, pour son peuple il avait trahi et méritait la mort.
Florence écoute son amant prier. Bizarre se dit-elle, où trouve-t-il cette patience et cette détermination. Même si depuis leur rencontre il ne pratiquait guère sa religion, en ces moments d'intense doute, il se dirigeait immanquablement vers son Mandala... Pour y puiser la sagesse disait-t-il ! On venait d'organiser un référendum : Que faire des extraterrestres ?
Le résultat était mitigé : 49,5 pour cent des gens étaient pour les renvoyer dans l'espace. ( Mais avec la crainte de les voir revenir plus armés et plus nombreux ? ). Les 50,5 pour cent restant étaient pour les intégrer en attendant de leur trouver un vaccin ? ou bien de pratiquer sur leurs organismes une opération pour qu'ils puissent vivre d'eau douce ! ...Cela semblait bien utopique ! Bref, on avait laissé à Sun-Ra le soin de prendre l'ultime décision. Les autres responsables du pays étaient aussi indécis que le peuple. Sun-Ra ayant fini sa prière, Florence demande :
— Alors Alexis ? ( elle préférait ce faux prénom, souvenir de leur rencontre.
— Et bien, je ne ressens pas de solution à ce dilemme, tu sais que notre religion nous interdit de tuer toute forme de vie... Au moins essayons-nous. Mais là franchement, je ne sais quoi penser ? Si les mutants repartent : ils risquent de mourir ou de recommencer sur une autre planète. Et s'ils restent : ils ne vivront pas longtemps sans eau de mer. Et je ne crois guère à une possible transformation de leurs corps.


21

Le Prince Esbar ne se pose pas les mêmes questions. Accompagné du Commandant Gerwan et d'une petite troupe, il a trouvé le monastère où Gou-Tcho vit reclus depuis son exil. Pendant que des soldats montent la garde, on discute ferme à l'intérieur d'une pièce embaumant l'encens.
— Alors, que dites-vous de ma proposition ? interroge le Prince.
— Je dois y réfléchir. pourquoi accepterais-je votre alliance ?
— Parce que vous voulez retrouver votre puissance et votre rang ! ... Parce que le peuple vous est toujours fidèle, et est désorienté par le nouveau gouvernement, alors que votre prestige est intact !
— Plusieurs milliers de soldats, des dizaines de vaisseaux sont en orbite et nous attendent : prêts à intervenir, renchérit Gerwan. ( ce qui était faux.
— Admettons. Et pourquoi vous ferais-je confiance ? Si vous êtes aussi forts que cela, pourquoi me demander mon aide ?
— Vous êtes plus intelligent que Sun-Ra, élude Esbar. Et dès votre retour au pouvoir, nous quitter
ont votre planète, et vous resterez le maître sur ce pays.
— Hum ! Je dois réfléchir.
Après quelques considérations matérielles évoquées comme le timing et la stratégie à adopter etc. Les étrangers s'envolent discrètement, laissant le Shao-Nin dans l'expectative.


22

Deux semaines plus tard, Gou-Tcho a pris sa décision. Il à réunit tout ses fidèles : sa garde prétorienne - bonzes et bonzesses -, les milliers de soldats restés proches de ses idées. Tout ce monde là, avide de revanche et puissamment armé, est prêt à marcher sur la Capitale.
Par une belle nuit étoilée où l'on célèbre un antique 14 Juillet ( commémorant une révolution ), des explosions brisent le charme de cette soirée festive... De partout jaillissent, des cris et des pleurs. Et les morts sont déjà nombreux.
Les troupes du Shao-Nin, épaulées par les hommes-poissons du Prince Esbar investissent les rues. Ils montent à l'assaut des édifices publics : L’Etat-Major des Armées, la Tour Nationale du multimédia, la Résidence etc. Tous ces bâtiments sont bientôt aux mains des assiégeants.
Sun-Ra et ses amis se sont réfugiés au sous-sol du Palais. Là, dans un abri anti-atomique, ils écoutent avec stupeur le résultat de ces attaques. Il y a des milliers de victimes. La garde civile et l'armée sont prises de court et sont à moitié décimées. Une mauvaise nouvelle vient encore de tomber : les vingt canons-laser ( derniers recours contre l'ennemi ) sont inopérants. Même si leur armement semblait inactif ; les extraterrestres, avec le renfort des hommes de Gou-Tcho, ont retrouvé toute leur pleine puissance destructrice. Les alliés et amis de la Nouvelle Coalition sont emprisonnés ou abattus sur place. Les esprits étant à la joie de la fête, personne n'avait pris de précaution. Des combats - même à mains nues - opposent civils et militaires dans les rues. C'est une nuit effroyable ! Au petit matin, le siège de la Résidence semble levé. Comme si de toute manière, que Sun-Ra et ses amis soient sains et saufs importait peu.
Le spectacle dehors est insoutenable ! Des cadavres jonchent les rues. Il semble qu'en une seule nuit, toute la haine et la méchanceté se soient donnés rendez-vous.
— Quelle horreur, murmure Florence.
— Je crois que l'être humain est devenu fou, lui répond Sun-Ra, le visage défait et moralement abattu devant toutes ces vies détruites.


23

Dans la grande avenue qui mène au centre ville, les panneaux de 4m par 3m ( qui habituellement délivrent les messages publicitaires ) font tourner en boucle l'image du Prince Esbar et de Gou-Tcho, qui avec arrogance et fierté proclament : Chers amis de la liberté et de la paix ! Moi et nos bons amis mutants, nous avons repris le contrôle de la situation et les ennemis de la religion sont enfin défaits. Tout ensemble, nous rebâtirons une société plus juste, plus...
— etc., etc. etc... parodie Chen-Hu, on dirait Big Brother.
— Qu'est-ce que c'était ? demande Flo.
— Oh ! Un très vieux roman de science-fiction du 20e siècle. Où un fou dirigeait le monde à travers des écrans ? Et les gens étaient comme robotisés, inertes, ne pensant même plus à se rebeller.
— Et ça finissait comment ?
— Mal, hélas !
— Avant que ça n'arrive, intervient Sun-Ra, nous nous battrons. Il y a forcément de l'espoir, une solution. Ce qui nous arrive est trop monstrueux.
— Pour l'instant, propose florence, allons nous réfugier quelque part. Le temps de trouver cette solution...


24

Devant tant de souffrance, de morts à pleurer ; des millions de gens de par le monde, se mettent à prier, à implorer du Ciel et des Dieux oubliés un réconfort, une aide, un salut providentiel. Tous les bon-distes, écœurés se joignent à l'unisson de ces voix, qui sans se concerter, veulent et recherchent le bonheur. Pendant des heures, des jours, ces prières, ces mantras semblent créer une pulsion, une force incroyable ! L'atmosphère est chargée de cette énergie. Les nouveaux maîtres arrivés au pouvoir semblent eux-mêmes êtres touchés par cette vibration, cette aura de repentirs et de regrets. On les voit grimaçants et dépités, car plus personne ne travaille malgré les appels vibrants à se ressaisir, à combattre cette léthargie religieuse.
Florence elle-même, pourtant si réticente, s'est mise à psalmodier des mantras, encouragée par son père et Sun-Ra. Et tous trois, cachés chez leur ami Michel Cervin, heureusement rescapé de ce massacre - ils unissent dans la prière leur désir de paix et d'amour.
Tout cela dure tant et si bien, qu'il se produit une lueur magnifique dans le cœur et l'esprit des gens. Une illumination ! la nature, l'univers a entendu ces prières. C'est comme une vague qui se propage sur toute la planète. Même Gou-Tcho et les mutants sont touchés et imprégnés par cette force. Et la Vie, cette éternité, le monde visible et invisible réagissent à cette clameur intérieure. Et les hommes comprennent enfin qu'ils se sont rendus coupables d'avidité, de pouvoir et de haine.
L'Univers, dans sa subtilité et sa sagesse intrinsèque répond à ces prières.
Et... dans ce qui paraît durer un millionième de seconde ? ou une éternité ? : Cette planète, la galaxie, tout disparaît, s'évapore, devient esprit pur. Ce monde de guerres, de souffrances et de haine enfin s'éteint en Paix. Et rejoint un éthéré, une autre dimension, inaltérable, sereine...



— Allez ! Au lit maintenant !
— Oh, non ! Grand-père.
— Si, si, mon petit bonhomme... Demain c'est l'école.
— Dis-donc, papy ? C'était quand déjà ton histoire ?
— Attends voir. Le brave vieux compte sur ses doigts....C'était il y a 180 ans.
— Et où ?
— Là bas, là haut, fait évasivement le vieux.
— Et dis-moi, tu n'aurais pas bâclé la fin par hasard ? Pour que j'aille me coucher plutôt...
Mais j'aime bien la fin. C'était vrai au moins ?
— Qui sait ?



FIN

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