Lindesay Mistery

(La mariée était trop belle...)

 

I

   A travers les vitres de la chambre nord du premier étage, James contemplait la baie de Sydney, comme il le faisait chaque matin, depuis bien longtemps maintenant. Sous le vent d'est qui s'était levé avec le jour, les eaux bleu-vert moutonnaient et les arbres du parc de Lindesay secouaient leurs ramures en gémissant. Le ciel était d'un bleu limpide et profond. Demain les mariés auraient beau temps, mais les dames aux épaules nues allaient devoir se couvrir, songea-t-il.

Ses quarante années de bourlingueur sur tous les océans et mers du globe lui avaient donné la connaissance des astres, des vents comme des flots et, depuis cette retraite dorée, il avait acquis celle des eaux de Sydney Harbour qu'il déchiffrait à livre ouvert. Depuis plus de quinze ans, James était le gardien de Lindesay Estate, la superbe demeure bâtie à Darling Point en 1834 par le Superintendant Cambell Drummond Riddell. A l'époque, c'était la seule résidence de la pointe. Aujourd'hui, quelques autres rivalisaient encore avec elle, mais son parc avait été divisé et loti par des propriétaires impécunieux et l'État avait dû se résoudre à l'acquérir pour éviter le pire et à la louer pour couvrir une partie des frais d'entretien.  James en avait été nommé gardien et le mariage qu'on y célèbrerait demain après-midi serait son soixante-quinzième. N'affirmait-il pas avec orgueil se souvenir du nom et du prénom de tous ses mariés ? C'était un exercice qu'il pratiquait tous les jours pendant son inspection de la propriété.

Dans une heure, le futur couple (pas si futur que cela, à ce qu'il avait compris mais n'était-ce pas la norme à présent ?) serait là, avec l'organisatrice du mariage, le pasteur et les témoins pour la répétition habituelle et le réglage des derniers détails. Lui était un australien un peu atypique, grand et mince certes, mais réservé et pas sportif. Elle, était française, bien que cela ne s'entendît pas du tout, et bien plus exubérante et exigeante que lui. C'était elle qui dirigerait la barque, il en aurait mis sa main au feu. Mais il les avait trouvés bien assortis, dans leur différence. Et cela ferait un beau couple. Hélène et Steve. C'est à cause de sa famille, à elle, que le mariage avait lieu à cette époque un peu inhabituelle de fin d'hiver. Car dans l'hémisphère nord, c'était la période des congés d'été.

Une voix acidulée fit sortir James de ses pensées : Gladys, sa compagne américaine, de dix ans sa cadette, le réclamait. Il se hâta vers elle car elle n'aimait pas attendre. Aventurière sur le déclin, elle l'avait harponné dans un café chic de Darling Harbour, quelques  années plus tôt. Aventurier repenti, il s'était laissé faire. Finalement, ils s'entendaient assez bien, quoique son look pour le public, à la Greta Garbo finissante, avec ses lunettes noires et son foulard fuchsia, lui parût à présent un peu déplacé.

Elle apparut dans le chambranle de sa chambre à coucher. Dans une robe droite toute simple en lin blanc, dont la transparence laissait deviner un corps encore élancé, elle avait fière allure. Hélas, pensa James, cette chambre m'est étrangère à présent. C'était la punition qu'elle lui avait imposée, pour une incartade de trop. A soixante-quinze  ans passés, il ne fallait pas trop se plaindre. Il rajusta son veston et eut un regard vers le miroir qui couronnait la cheminée de la pièce : celui-ci lui renvoya l'image d'un vieux monsieur aux cheveux blancs soigneusement peignés vers l'arrière, d'une élégance un peu surannée : non vraiment, il ne fallait pas trop se plaindre.

Que vouliez-vous, Gladys ?

Vous n'oubliez pas, mon ami, que j'ai rendez-vous chez le coiffeur, dans Paddington, à dix heures. M'y emmènerez-vous ?

Voyons Gladys, vous savez bien que ce matin il y a répétition pour le mariage de demain. Je dois être là.

C'est vrai, excusez-moi. Je vais appeler un taxi.

James sortit sa montre du gousset de son gilet, l'ouvrit dans la paume de sa main et cligna un peu des yeux pour déchiffrer l'heure : neuf heures et demie. Il avait le temps de reprendre une tasse de thé : il redescendit à l'office par l'escalier de service, remit la bouilloire à chauffer sur la cuisinière dont les cuivres rutilaient dans le clair-obscur, vida le fond de la théière dans l'évier et laissa ses mains refaire le breuvage, tandis que sa pensée vagabondait.

Lorsque l'infusion fut prête, il approcha sa tasse et lorsqu'il l'eut remplie aux quatre cinquièmes, sortit de la poche intérieure de son veston une flasque de whisky dont il se versa une bonne rasade. James était écossais. Embarqué comme mousse à quatorze ans, il avait gardé de son pays natal son accent, rude aux oreilles autochtones, et ce penchant pour le thé arrosé.

Il venait de déposer sa tasse vide dans l'évier de grès, usé par un siècle et demi de bons et loyaux services, lorsque le carillon de la porte arrière tinta. James rajusta sa cravate, tira les pans de sa veste et s'en alla ouvrir. C'était ses invités.

Bonjour, James. Nous ne sommes pas en retard, j'espère ? dit la future mariée.

Pas du tout, vous êtes les premiers. Le pasteur n'est pas encore là et votre organisatrice non plus.

James, je vous présente mon père et ma mère, et ces deux-là, ce sont une de mes demoiselles d'honneur et son compagnon.

On se salua de quelques formules usuelles.

Venez par ici. Nous allons passer au salon et je vais vous montrer le jardin où aura lieu la cérémonie, messieurs-dames.

Vous pensez qu'elle pourra bien avoir lieu dehors, James ?

Absolument, mademoiselle Hélène. Demain, il fera frais, mais il fera beau, exactement comme aujourd'hui, vous pouvez en croire le vieux  marin que je suis.

La petite cohorte enfila le couloir sombre qui sentait la cire et le renfermé. James alla ouvrir les contre-volets des deux portes-fenêtres du salon. Au milieu de la pièce, tendue d'une toile imprimée jaune moutarde, une bergère de velours assorti faisait face à une cheminée de marbre blanc surmontée d'une grande glace. Dans un coin, un piano droit ; dans l'autre, une harpe. Des tableaux champêtres ou mythologiques aux murs ; quelques bibelots soigneusement disposés. Cela sentait le musée. James ouvrit la porte-fenêtre de gauche et fit passer ses visiteurs sur la terrasse, protégée par un auvent, complété en hiver de bâches, translucides sur les trois côtés. Puis il leur ouvrit la gloriette qui donnait accès au petit jardin français : un parterre de petits buis soigneusement taillés, avec au centre une fontaine érectile, commandée par un mécanisme hydraulique et qu'il ne ferait apparaître que demain, pour la cérémonie. On revint dans le parc, pour découvrir la vue sur Sydney Harbour, définir les places de chacun pendant la cérémonie et procéder à la répétition.

Le Révérend David I. Bretts, un homme portant beau, d'une petite cinquantaine d'années, cheveu grisonnant et stature imposante, avait demandé l'autorisation de venir à la répétition avec son épouse, qui ne connaissait pas la propriété. C'est qu'on n'entrait à Lindesay ni facilement ni gratuitement. Le règlement adopté par le National Trust of Australia, propriétaire du bâtiment, était strict : ouverture au public, pour des réceptions n'excédant pas cent vingt personnes, douze fois par an au maximum, avec une kyrielle de conditions annexes. Et ouverture à la visite, sur rendez-vous, moyennant cent cinquante dollars minimum. Que le pasteur ait voulu faire profiter son épouse de l'occasion qui lui était offerte se comprenait donc sans peine. Et celle-ci, une femme assez forte et quelconque, en pantalon et tunique, se tenait un peu à l'écart des autres participants, réunis à l'avant du parc, où devait avoir lieu la cérémonie, observant de loin la répétition... 

II

Le lendemain samedi dix-huit août au matin, comme prévu, un petit vent d'est balayait des nuages blancs effilochés sur les eaux de la baie de Sydney, découvrant un soleil aux rayons encore timides. Dans son lit baquet d'ancien marin et de nouveau vieux garçon, James se réveilla au lever du jour, écouta la radio une petite heure, à son habitude, se leva pour inspecter le ciel et, toilette faite, passa son habit pour laisser à celui-ci le temps de se déprendre de sa tenace odeur de naphtaline avant le début de la cérémonie. 

Lorsqu'il fut rasé de près, parfumé et soigneusement coiffé, le miroir en pied de la salle de bains lui renvoya l'image d'un élégant sexagénaire, à lui qui en avait soixante-quinze passés ! Cela le mit de bonne humeur et c'est en sifflotant une alerte chanson de marin qu'il descendit à la cuisine vers huit heures. Puis ce fut la cérémonie du thé, des toasts, de la marmelade d'oranges, des œufs aux bacon, sans oublier le bol de flocons d'avoine dans du lait tiède. Aujourd'hui, il convenait de déjeuner copieusement. Dieu sait s'il aurait le loisir de goûter aux petits fours de la réception ! Il prépara ensuite, comme chaque matin, le plateau-déjeuner de Gladys, qu'il plaça dans le monte- charge. Il ne pouvait plus entrer dans cette chambre-là ! Il tira le cordon pour la prévenir.

Il se dirigea ensuite vers la petite pièce qui lui servait de bureau, jeta un coup d'œil au faire-part ouvert sur le maroquin ainsi qu'au planning de la matinée, rédigé de sa main, à l'encre violette, d'une écriture toute en déliés. Les tables et les chaises étaient là depuis la veille, ainsi que la boisson. Restait à faire la mise en place par le personnel du traiteur. Mais, à dix heures, on devait livrer les fleurs et il y aurait plusieurs compositions à installer dans les vasques de la terrasse, sur les tables du salon et dans la chambre où se préparerait la mariée. A onze heures, c'est la photographe qui devait venir faire ses repérages. Il devrait superviser tout cela, en veillant surtout à ce qu'il n'y ait aucune dégradation de la propriété.  A treize heures trente était prévue l'arrivée des musiciens (trois violonistes, le règlement n'autorisait que les instruments à cordes) et, à quatorze heures, celle de la mariée et de ses demoiselles d'honneur, en limousine, depuis leur hôtel de la City. Premières photos, re-poudrage, énervement, pleurs. A quinze heures, tout cela devrait être réglé pour que la mariée fasse son entrée sur la pelouse du parc au bras de son papa, devant le parterre des invités assemblés, au son de la marche nuptiale de Mendelssohn ou de Schubert, il ne savait plus exactement !

 Hélas, l'expérience lui avait appris qu'il y avait souvent des anicroches, aussi précisément qu'ait été prévue la cérémonie ! Le hasard trouvait presque toujours le moyen de glisser son grain de sable dans ces rouages bien huilés, et au fil des soixante-quatorze mariages qu'il avait vu célébrer à Lindesay, il n'avait souvenir que d'une petite dizaine qui se fussent déroulés exactement comme prévu. Mais enfin, il avait appris à faire face à ces contretemps et ces contrariétés avec le calme et le détachement nécessaires. Il en serait encore bien ainsi cette fois ! Et finalement, son soixante-quinzième serait un succès, comme les autres. Et les mariés, en quittant les lieux, après les derniers invités, le remercieraient avec chaleur.

C'est donc l'esprit serein que James alla répondre au coup de sonnette des premiers arrivants. C'était le fleuriste, comme prévu. Il ouvrit en grand le lourd portail métallique afin que le van de livraison puisse se garer sous le sycomore centenaire de la cour d'entrée.

III

La cérémonie allait commencer et le regard exercé de James enregistrait tous les détails. Les invités - robes longues en camaïeu de mauve et costumes sombres - s'étaient massés  au fond du parc et certains avaient déjà un verre à la main. Le personnel du traiteur avait un peu anticipé sur l'horaire qui avait été arrêté. Il fit la moue : cela laissait présager quelques désagréments pour la fin du cocktail. Sortant sa montre de son gousset, il constata que la cérémonie avait moins de cinq minutes de retard sur l'horaire prévu ! On pouvait difficilement faire mieux. Après avoir traversé la terrasse couverte, la future mariée était en effet en train de poser un escarpin rehaussé de fausses pierreries sur la pelouse du parc. Elle s'avançait, un brin tendue (il le sentit à son sourire contracté), dans une robe aux reflets bleutés, au bras de son père, un petit homme à barbiche et cheveux poivre et sel, tandis que les musiciens  du quatuor à cordes jouaient le Canon en Ré de Pachelbel. Les témoins, les demoiselles d'honneur, les parents des uns et des autres, les amis du couple, aucun des acteurs de la cérémonie ne faisait défaut. Le soleil brillait et, au fond du parc, devant la perspective de la baie, le pasteur Bretts se préparait à accueillir la mariée qui vint se placer au côté de son futur époux.

James nota cependant un peu d'énervement dans l'air puisque le pasteur,  après son mot d'accueil, au lieu de demander au père s'il conduisait librement sa fille au mariage,  comme il se doit, passa aussitôt à la première lecture. C'était un poème de Thomas Campbell, intitulé Freedom and Love, un peu mièvre à son goût, mais dont il ne contestait pas les deux premiers vers, au demeurant fort connus :

                                                How delicious is the winning

                                                Of a kiss at Love's beginning.... !

 Puis ce furent les questions fatidiques et l'échange des consentements : Mademoiselle Untel, consentez-vous, à prendre pour époux M. X, pour le servir et le chérir, dans la joie comme dans la peine, tout au long de votre vie ? OUI. Monsieur X, consentez-vous à prendre pour épouse Melle Untel, etc... OUI. Moi, Hélène Dubuisson, je te prends comme époux et me donne à toi.... Moi, Steve Weiss, je te prends comme épouse et me donne à toi... Les consentements furent échangés en anglais et en français, pour la compréhension de tous, et le marié, qui récitait de mémoire, trébucha sur une syllabe ou deux, ce qui dérida un peu l'assistance.

C'est à ce moment que parfois survenait le premier incident, le plus classique de tous : au moment de l'échange des alliances, le témoin ne les trouvait pas ou les avait oubliées ou n'en trouvait qu'une. On encore, il était impossible de les passer aux doigts gonflés par la chaleur, l'émotion, le stress. Heureusement, James en avait plusieurs jeux sans grande valeur en réserve pour parer à toute éventualité. Mais rien de cela ne se produisit. Les anneaux furent normalement échangés, le pasteur annonça que le mariage était célébré et les nouveaux époux s'embrassèrent. James respirait déjà mieux.

La sœur cadette de la mariée commençait la seconde lecture, un extrait d'un poème français d'un certain Paul Eluard qu'on avait pris la précaution de traduire sur les livrets de la cérémonie pour les profanes comme lui, lorsqu'un long cri perçant déchira les tympans de tous et figea l'assemblée dans un silence inquiet. Les musiciens en restèrent l'archet en l'air ! La lectrice interdite, la bouche ouverte sur sa première phrase. Les mariés échangèrent le regard de ceux à qui l'on vient gâcher une fête et le reste des présents se regarda d'un air interrogateur. 

Au second cri, encore plus déchirant que le premier, un homme jaillit des invités et dit :

Deux hommes avec moi, vite.  Que personne d'autre ne bouge !

Sa voix avait l'autorité des gens d'action habitués à commander et, lorsque les invités le virent porter la main à un holster, sous son bras droit, par-dessous son veston de cérémonie, tout le monde comprit qu'on avait affaire à quelque policier. Troy Mackenzie, ami du marié, était en effet inspecteur de police à Melbourne. Mais  son ami lui avait aussi demandé d'assurer incognito la sécurité de la cérémonie, en raison d'une lettre anonyme qu'il avait reçue à son bureau, quelques jours plus tôt et qui, outre les félicitations d'usage, comportait quelques menaces voilées.  

Steve avait tout de suite songé à ses adversaires malheureux du dernier concours d'architecture que son cabinet venait de remporter. Il savait que cette défaite les avait mis en mauvaise posture financière et ni l'un ni l'autre des deux associés de Mac Leod & Mac Intyre Ass.. n'était connu pour s'embarrasser de sentiments en affaires. Ils auraient pu vouloir l'intimider suffisamment pour qu'il renonce à ce marché. Mais tout cela ne cadrait pas vraiment avec ce qui était en train de se passer ! Car Troy en aurait juré, ces deux cris étaient ceux d'une femme qu'on assassine !

Le premier des deux hommes demandés fut Steve, que sa jeune épouse essaya en vain de retenir, le second fut James et nul ne trouva à redire à cela, malgré son âge. Ils montèrent quatre à quatre l'escalier étroit qui menait aux chambres du premier, d'où avaient semblé provenir les cris, Troy Mackenzie devant, arme au poing, les autres derrière, prudemment.

La porte de la chambre "nuptiale" était ouverte  et sur le couvre-lit blanc, ce que Troy vit d'abord, ce fut l'emprunte d'une main ensanglantée. Du sang encore sur la boiserie du pied de lit. Il le contourna. De l'autre côté, dans l'espace entre lit et coiffeuse, étendue face contre terre, une jeune femme brune en robe longue fuchsia, gisait sur la descente de lit. 

Avec des gestes professionnels, Troy lui toucha la carotide. Elle ne battait plus. Il se retourna vers ses adjoints improvisés et s'adressa d'abord à James :

Bouclez toutes les issues et appelez la police. C'est un meurtre.

James s'exécuta, les yeux révulsés, les mains tremblantes  : un meurtre à Lindesay ! Dieu du ciel ! Il lui fallait un remontant d'urgence. Il se souvint de sa flasque et s'en octroya une longue rasade, avant de décrocher le téléphone et de composer le 111, le numéro de la police.

Pendant ce temps-là, Troy et Steve avaient entrepris de retourner le cadavre, mais l'un comme l'autre savaient déjà qu'ils allaient découvrir celui de Kim, l'ex-petite amie de Troy, du temps qu'il était en poste à Sydney. Steve la connaissait bien aussi, pour être sorti avec elle, mais bien plus longtemps auparavant, au temps du lycée. Il se regardèrent en silence. Troy l'avait vue monter aux toilettes quelques minutes avant le début de la cérémonie. Elle n'était donc pas redescendue. On lui avait porté deux coups d'un couteau de cuisine, le premier dans l'abdomen, et le second dans la région du cœur, qui avait été foudroyant. L'arme, enfoncée jusqu'à la garde, était toujours là. Troy laissa retomber le cadavre dans sa position initiale et se retourna vers son ami :

Il faut redescendre maintenant et prévenir les invités, Steve.

Oui, tu as raison, j'y vais.

Resté seul, Troy examina la pièce. Si le meurtrier (terme générique incluant dans son esprit masculin et féminin) portait des chaussures de cérémonie, à semelles de cuir, inutile d'essayer de relever des empreintes sur le parquet ciré.  Mais peut-être pourrait-on trouver celles d'une main sur le pied de lit, car la victime (il s'empressa de rectifier mentalement : Kim !) avait dû esquiver le premier coup qui ne l'avait atteinte qu'au ventre, en reculant autour du lit et l'assassin, en la poursuivant, aurait pu, par mégarde, poser sa main droite sur ce pied de lit, s'il était gaucher. Ce qui, il faut bien l'avouer, n'est quand même pas le cas le plus fréquent. Et puis, sans doute portait-il des gants. Autant dire que les indices allaient être minces. Le couteau proviendrait, sans nul doute, de la cuisine de la villa, déserte, selon toute probabilité, à ce moment-là. Il se demanda si dans les inspecteurs de permanence figurerait l'un ou l'autre de ses ex-collègues. Probablement. Pourvu que ce ne soit pas cet obtus de Richard Manson !

Au rez-de-chaussée, la quarantaine d'invités et le personnel accourrait sous la terrasse, à la rencontre de Steve, qui s'apprêtait à prendre la parole, la mine défaite et la voix étouffée :

Chers amis..., c'est horrible.... Il vient d'y avoir un... un... assassinat.

Le mot avait eu du mal à sortir de sa bouche et une gerbe d'exclamations de surprise et d'horreur monta de la foule assemblée.

Il étendit les bras pour la calmer et poursuivit :

Je vous en prie, essayons de garder notre calme. La police va arriver d'un moment à l'autre et nul n'a le droit de sortir de la propriété jusqu'à nouvel ordre.

Mais des cinquante bouches présentes montait maintenant la seule question qui vaille : 

Qui est-ce ?

Vous savez qui cela peut être ?

Qui ça ?

La victime ?

C'est quelqu'un d'entre nous ? 

Oh, mon Dieu !

Et chacun, de se retourner avec brusquerie pour chercher du regard, qui son conjoint, qui son cavalier ou sa cavalière. Mais à première vue, chacun avait sa chacune et vice-versa. Et le personnel ses collègues. Quand enfin, une voix de femme  dit :

Mais je ne vois plus cette jeune femme brune en robe mauve, qui semblait seule.

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre puis un silence de mort s'abattit sur l'assistance. La plupart chercha le refuge de bras protecteurs et des pleurs et des sanglots éclatèrent.

Steve, qui essayait de rassurer sa jeune épouse en larmes, sursauta lorsque le téléphone sonna. C'était un livreur que James décommanda.

IV

 Dans la propriété, refermée sur elle-même, régnait à présent une atmosphère qu'Agatha Christie n'aurait pas reniée : une dizaine de petits groupes s'était formée, par parentés ou par affinités, et chaque groupe observait les autres avec inquiétude et soupçon. Mais à l'intérieur de chaque groupe, on s'observait aussi avec presque autant de soupçons et d'inquiétudes. Pour conjurer l'angoisse, tous les regards se portèrent rapidement vers le buffet dressé sur la terrasse et on se jeta bientôt sur les canapés et les petits fours, engloutis nerveusement, puis on se mit à boire, bière, vin et même champagne. 

Le fourgon de l'identification judiciaire arriva presque en même temps que la voiture des inspecteurs. Mais seuls les remarquèrent ceux qui étaient à ce moment-là à leurs fenêtres ou dans la rue car on n'entendit hurler aucune sirène et on ne vit tourner aucun gyrophare. Lindesay Estate était une propriété d'État et la consigne était descendue d'opérer avec la plus grande discrétion.  C'était plus ou moins peine perdue, car les fourgons de la criminelle n'étaient pas vraiment banalisés, mais enfin, les ordres étaient les ordres !

A peine introduits par un James bafouillant, c'est donc le verre à la main et le petit four à la bouche que les inspecteurs Cornwall et Pickett surprirent la noce, sur la terrasse, pendant qu'au premier un corps, recouvert d'un drap, gisait dans l'indifférence quasi totale.

L'inspecteur Cornwall était un cinquantenaire trapu au front dégarni qui faisait irrémédiablement penser à un bouledogue par sa stature, son visage aplati et ses aboiements démonstratifs. En découvrant le spectacle, son sang ne fit qu'un tour et il hurla aussitôt :

Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ? C'est quoi ici, un pince-fesses ? On pose son verre, tout le monde au salon et dare-dare !

Son collègue, l'inspecteur Pickett, un blondin dégingandé, était l'élément aimable de ce tandem de choc et il entreprit de faire confluer les invités vers le salon en les poussant,  à bras ouverts.

Un étrange sentiment de honte s'empara soudain de tous, ramenés à la réalité par la tonitruante entrée de l'inspecteur Cornwall. Les bouches s'étaient fermées. Les regards se baissaient. Un silence lourd s'établit dans le salon.

Cornwall et Pickett dévisagèrent d'abord longuement et une par une les personnes de l'assistance, puis Cornwall ouvrit la bouche à nouveau et les échines se courbaient déjà, mais la tempête était passée et c'est d'une voix forte mais calme qu'il dit :

Fort bien. Vous êtes tous consignés dans la maison jusqu'à la fin des interrogatoires, qui se feront dans le bureau du gardien avec moi, et dans la cuisine avec mon collègue. Nous allons maintenant ramasser vos pièces d'identité. Cela nous fera gagner du temps à tous. Merci de votre collaboration.

Un friselis de murmures parcourut l'assistance. Il semblait que certains des invités locaux soient venus sans papiers : on était dans un pays de traditions anglo-saxonnes et l'usage ne s'en était pas encore établi. De plus, qui s'attend à être contrôlé à l'entrée ou à la sortie d'un mariage ? Et beaucoup étaient venus en taxi. L'inspecteur Cornwall reprit la parole :

  — Du calme. Vous pourrez justifier de votre identité par tout moyen à votre convenance, mais nul ne sortira d'ici avant d'avoir été entendu.

  Les deux inspecteurs ramassaient les passeports et les cartes d'identité ou les permis de conduire qu'on leur tendait, qui de mauvais gré, qui avec un sourire plus ou moins engageant. L'inspecteur Cornwall, dans ce genre de circonstances comme d'ailleurs dans toutes les autres de sa vie, était aussi insensible à la mauvaise humeur qu'aux tentatives de charme. Avec lui, le meilleur moyen de s'en tirer à bon compte était le regard franc et direct. L'inspecteur Pickett, par contre, avait la réputation de plaire aux dames et répondait volontiers aux sourires féminins. Tous les étrangers avaient des passeports qu'il fallait ouvrir à la bonne page avant de les empiler. Les nationaux avaient des pièces d'identité au format carte de crédit et  la collecte de ces dernières allait donc un peu plus vite.

Il y eut bientôt deux tas sur la table basse du salon. Cornwall prit le premier et donna le second à Pickett. Puis il dit :

  — Pendant toute la durée des premiers interrogatoires, vous êtes placés sous la surveillance de l'inspecteur Troy Mackenzie, présent parmi vous et désormais placé sous mon autorité. Cela va prendre un certain temps et vous êtes donc autorisés à vous restaurer, mais pas à vous arsouiller. Une bière ou deux par personne, de l'eau ou du jus de fruit. Ni vin ni champagne. Le gardien de la maison va s'occuper de l'intendance avec le traiteur. Du café va être prévu.

Esquissant ce qui voulait être un sourire, il poursuivit :

  — A tout seigneur, tout honneur. Nous allons commencer par les mariés. Madame, si vous voulez bien me suivre. Quant à vous, Monsieur, veuillez accompagner mon collègue.

  Hélène, réfugiée dans les bras de son mari, depuis le début de la scène, était encore en larmes de voir son mariage ainsi gâché par un drame aussi terrifiant. Son rimmel avait coulé et deux traînées noirâtres déparaient ses joues. Elle quêta son regard. Il lui fit comprendre d'un geste qu'il fallait s'exécuter et chacun suivit son mentor.

  V

  La mariée s'était assise de côté sur le coin de la chaise que Cornwall lui avait désignée, un tremblement nerveux au coin des lèvres. Elle renifla et sans un mot Cornwall lui tendit un mouchoir en papier. Puis, le passeport d'Hélène en main, il commença à lire :

  — Bien. Donc, jusqu'à tout à l'heure, vous étiez Mademoiselle Hélène Dubuisson, née le 23 avril 1972 à Rennes, domiciliée 35, cours des Alliés à Cesson-Sévigné, Ille-et-Vilaine, France et vous êtes ingénieur commercial. C'est correct ?

  Hélène ne put s'empêcher de sourire à l'anglicisme et au fort accent anglo-saxon du commissaire qui écorchait la géographie bretonne. Il feignit de l'ignorer et poursuivit :

  — Vous venez d'épouser M. Steve Weiss, 3O ans, architecte. Que pouvez-vous me dire sur ce qui s'est passé ?

  — Je ne sais pas. C'est arrivé si vite. Nous venions de passer les alliances. Ma sœur Magali allait commencer sa lecture. Nous avons entendu derrière nous , dans la maison un cri, puis un autre, puis plus rien.

Quel genre de cri ?

Un cri qui m'a glacé le sang, un long cri aigu, suivi d'un autre, plus bref.

Qu' avez-vous fait ?

Au second cri, Troy a demandé à Steve de le suivre pour aller voir. Il a dit que c'était un meurtre.

Il avait raison. Mais c'est son métier. J'ai constaté qu'il était armé. Vous savez pourquoi ?

Je crois que Steve lui avait demandé d'assurer la protection de la cérémonie.

Pas de chance, alors. Mais cette demande est un peu inhabituelle, non ?

Steve a reçu à son bureau plusieurs lettres anonymes ces dernières semaines. Alors, il a préféré prendre ses précautions.

Il y aurait donc un rapport entre votre mari et la victime ?

Kim a été la petite amie de Steve, il y a longtemps, et ils sont restés amis.

Vous la connaissiez ?

Je l'ai rencontrée une fois ou deux, depuis que je connais Steve.

Très bien. Je vous remercie Madame Weiss. Ce sera tout pour l'instant. Vous pouvez retourner au salon avec les autres.

  Hélène s'attendait à davantage de questions, mais le ton rogue sur lequel elles avaient été posées la dissuadèrent de toute réflexion. Elle se leva, souleva les pans de sa robe de taffetas et sortit sans un mot.

  Pendant ce temps, assis à la table blanche de la cuisine, Steve répondait aux questions de l'inspecteur Pickett, qui s'était levé et regardait par la fenêtre les arbres du parc frémir au vent d'est :

Vous disiez donc que vous connaissiez la victime ?

Oui, très bien. C'est une vieille amie. Nous nous sommes connus au lycée.

Il semble qu'elle soit venue seule à votre mariage. Vous savez pourquoi ?

Kim était célibataire en ce moment.

Ce qui veut dire ?

On l'avait quittée, il y a quelques mois et elle essayait de s'en remettre.

Racontez-moi ce que vous avez vu, entendu et fait entre l'instant du premier cri et notre arrivée.

C'est encore un peu confus dans ma tête, inspecteur...

Essayez toujours.

Bon. Ma belle-sœur commençait à lire le poème français prévu en deuxième lecture, quand nous avons entendu un cri de femme déchirant, long et strident, puis un second, plus bref, quelques secondes plus tard.

Qui venait d'où ?

De derrière nous, de la maison, du premier.

Qu'avez-vous fait ?

C'est un de mes amis, Troy Mackenzie, qui a réagi le premier, en disant que c'était le cri de quelqu'un qu'on assassine et qu'il fallait aller voir. On est monté en courant à l'étage lui, moi et James, le gardien.

Et là ?

La porte de la chambre nuptiale était ouverte, mais on ne voyait personne à l'intérieur. Sur le dessus-de-lit blanc, il y avait des traces de sang. Troy, qui était devant a fait le tour du lit et c'est là que nous l'avons trouvée, inanimée...

Elle respirait encore ?

Non. Troy  a touché la carotide et dit que c'était fini.

Dans quelle position était-elle ?

Comme vous l'avez trouvée, face contre terre, un couteau de cuisine enfoncé dans le cœur jusqu'à la garde.

Vous l'avez donc retournée ?

A moitié seulement. J'ai aidé Troy.

Que faisait-elle en haut à ce moment de la cérémonie ?

Oui, c'est bizarre. Elle est montée aux toilettes quelques instants avant le début, mais n'est pas redescendue, apparemment. Peut-être voulait-elle prendre des photos au téléobjectif d'en haut. Je ne sais pas.

Aurait-elle eu des raisons de ne pas vouloir assister de visu au mariage ?

- NON... je ne crois pas... je ne sais pas..

 L'inspecteur Pickett relut mentalement les notes de son calepin, le referma et le remit dans la poche intérieure  de sa veste avec son stylo.

  — Bon. Ce sera tout pour l'instant, monsieur Weiss. Vous pouvez rejoindre votre épouse, mais vous restez dans la propriété jusqu'à nouvel ordre, comme les autres.

  Steve fit un signe de tête qu'on pouvait prendre pour une approbation et sortit. Au moment où il allait refermer la porte, il entendit la voix de l'inspecteur lui dire :

Et dites au gardien de venir, s'il vous plaît.

  Lorsque James se présenta, l'inspecteur Pickett était toujours debout près de la fenêtre, mais il avait allumé une pipe en écume de mer bourrée de tabac aromatique. Parfois, l'inspecteur Pickett prenait ainsi la pose et jouait les Sherlock Holmes, lui qui n'était encore qu'un Dr. Watson en devenir. Cela fit sourire James, qui toussa pour signaler son arrivée :

  — Ah, vous voilà. Asseyez-vous.

Je préfère rester debout, si cela ne vous fait rien. L'habitude, vous savez...

Vous vous appelez James Elroy, vous êtes né à Edimburg le 11 novembre 1927.

C'est exact. Et  depuis quinze ans, je suis le gardien de cette maison.

Que faisiez-vous auparavant, Monsieur Elroy ?

J'ai fait carrière dans la Royal Navy, sir.

Appelez-moi monsieur, cela suffira. Je suppose que vous avez rencontré les mariés plusieurs fois avant aujourd'hui ? Parlez-moi d'eux.

Monsieur Steve et Mademoiselle Hélène sont venus me voir trois fois, je crois. La première, c'était il y a six mois environ, pour découvrir la propriété et faire quelques photos. Une seconde fois, deux ou trois semaines plus tard pour signer le contrat, avec leur organisatrice de mariage. Et puis hier, pour la répétition et la mise en place des derniers détails. Le reste s'est fait par téléphone.

Et qu'en pensez-vous, James ?

C'est difficile et délicat. Je n'ai pas l'habitude...

Certes. Mais rien de tout ceci n'est habituel, James.

C'est vrai. Eh bien... je crois que Mademoiselle Hélène est une femme de tête, qui s'emporte assez facilement, mais regrette tout aussi vite. Quant à Monsieur Steve, c'est la crème des hommes, pondéré et prévenant. Aussi réservé que Mademoiselle Hélène est expansive. Je pense qu'ils vont bien ensemble. Ils s'équilibrent.

Eh bien, dites donc, pour quelqu'un qui n'a pas l'habitude, voilà qui est pesé.

Le privilège de l'âge, sans doute.

Laissons cela. Autre chose : vous avez participé à la découverte du corps, je suppose ? Racontez-moi cela.

Oui. J'étais derrière Monsieur Mackenzie et Monsieur Steve. Ils courent quand même plus vite que moi. En entrant dans la chambre, j'ai tout de suite remarqué une trace de main ensanglantée sur le dessus-de-lit. Vous allez le prendre comme pièce à conviction, n'est-ce pas ? Mais nous en avons un de rechange, heureusement. Où en étais-je ? Oui, nous avons fait le tour du lit et elle était là, allongée sur la descente de lit, le visage sur le plancher.

Elle vivait encore ?

Non. Et aussitôt Monsieur Mackenzie, un policier ami de Monsieur Steve, m'a dit de vous appeler, ce que j'ai fait.

Il était quelle heure ?

Quatorze heures trente, je crois.

Vous racontez cela bien calmement, James.

N'allez pas croire. J'étais bouleversé. D'ailleurs, j'ai dû prendre un petit remontant (il tapota la poche de sa veste) avant de vous appeler.

Avez-vous remarqué quoi que ce soit d'autre d'anormal au cours de cette journée ou de celles qui l'ont précédée ?

Non, je ne crois pas... je ne vois pas.

Vous vivez seul ici, James ?

Non, non, j'ai une compagne depuis plusieurs années, une américaine, Gladys Swanson. Elle est dans nos appartements, au-dessus.

Nous l'entendrons plus tard, merci James. Vous pouvez disposer.  

James eut une courbette de majordome stylé et se retira.

  Dans le salon, où l'on avait rapatrié les chaises pliantes disposées sur la pelouse pour la cérémonie, chacun s'était installé comme il pouvait, laissant le canapé central aux jeunes mariés, entourés de leurs parents respectifs. Chacun y allait de son commentaire acerbe, grincheux, consterné ou sarcastique, selon son tempérament :

  — Vous vous rendez compte du temps qu'il va falloir pour nous interroger tous ? Moi, je vous le dis, on n'est pas sortis de l'auberge !

Et pourquoi l'assassin ne serait-il pas venu de l'extérieur ? Le portail était ouvert, après tout, non ?

Oui, mais le chauffeur de la limousine était là, alors il l'aurait vu.

Oui, mais qui sait s'il était à son poste tout le temps. Peut-être est-il venu boire un verre, lui aussi ?

C'est vrai, vous avez raison. Mais quand même, de penser qu'il y a peut-être un assassin parmi nous, cela me glace les sangs.

J'ai lu il n'y a pas très longtemps que n'importe qui est capable de commettre un crime, dans des circonstances particulières.

Quelles circonstances particulières ?

N'importe lesquelles, pourvu qu'elles déstabilisent gravement l'individu : une crise de démence soudaine, un secret  révélé, un sentiment exacerbé de jalousie ou de colère, une prise de drogues hallucinogènes, etc...

Charmantes hypothèses.

Et ces policiers ? Vous croyez qu'ils sont à la hauteur ?

Je l'ignore, mais en tous cas, je préférerais être interrogée par l'inspecteur Pickett, parce que l'autre, le chef, n'a pas l'air commode, c'est le moins qu'on puisse dire, non ?

Oh, vous savez, il ne faut pas se fier aux apparences. Cet inspecteur Pickett, avec son air aimable est peut-être un redoutable enquêteur et son chef une nullité. Mais je ferais mieux de me taire, cela pourrait être répété.

Certainement, si vous continuez à dénigrer notre police. Vous pensez donc que tous vos policiers, à vous les Français, sont des commissaires Maigret peut-être ?

Veuillez m'excuser. Mon intention n'était pas de vous froisser. Mes propos ont dépassé ma pensée. Nous sommes tous un peu sur les nerfs, non ?

Soit.

  Bref, l'ambiance était assez électrique. Le marié, au téléphone, essayait de décommander le repas du soir dans un grand restaurant du port sans perdre ses arrhes et arguait du cas de force majeure. Mais, sur place, on ne l'entendait pas ainsi. Les fournitures avaient été achetées et, même si la préparation avait à peine commencé, crime ou pas, le respect du contrat s'imposait... Finalement, les deux parties transigèrent en convenant de reporter au lendemain midi. De toute manière, les familles, retenues ou non par la police, devraient se restaurer avant de reprendre la route ou l'avion.

VI

Au bout de plusieurs heures d'interrogatoires, lorsque tous les participants eurent défilé devant eux à raison de trois à dix minutes chacun, les inspecteurs Cornwall et Pickett avaient rempli plusieurs pages de leurs carnets respectifs. Jetons-y un œil indiscret, avant qu'ils ne renvoient dans leur foyers ou hôtels les premières personnes provisoirement mises hors de cause.

 Cornwall avait une écriture bizarrement aussi soignée et élégante que son physique était peu avenant. Comme quoi cet homme-là gagnait à être lu. Au bout de ses premiers interrogatoires, il écrivait ceci sur l'élégant papier de son carnet.

De son côté, l'inspecteur Pickett, avait une écriture plus désordonnée, à base de script ; ses notes, consignées dans un carnet à spirale bien ordinaire, étaient beaucoup moins rédigées et son style bien moins châtié.

En recoupant les informations recueillies lors de leurs premiers interrogatoires, Cornwall et Pickett décidèrent de laisser rentrer chez eux tous ceux dont deux personnes sans lien de parenté avec eux purent attester qu'ils étaient sur la pelouse au moment du meurtre. Tous les caméscopes et appareils photos numériques furent saisis pour vérifications. Ainsi que les pellicules des appareils classiques qu'on transmit au labo pour développement. L'heure de prise de vue apparaissant en général sur les films comme sur les photos numériques, il fut aisé de contrôler la véracité des dires de la plupart.  C'est ainsi que vers vingt et une heures une noria de taxis put rapatrier en ville une petite trentaine de personnes, l'œil hagard et les traits tirés, comme on les verrait apparaître dans les tabloïds le lendemain matin, car, allez savoir qui les avait prévenus, une meute de journalistes mitraillait à tout va chaque fois que le portail de Lindesay s'ouvrait ou se fermait. "Bloody wedding at Lindesay Estate" ; "Wedding in red" ; "Murder at Lindesay" ; "A bride in black" titreraient tous les quotidiens de la ville. Si l'actualité du week-end avait été creuse, tous les rédacteurs en chef feraient du crime leurs choux gras.

VII

Une fois tous ces départs opérés, une dizaine de personnes restaient à se regarder en chiens de faïence dans le salon de Lindesay, volets tirés et portes closes : James et sa compagne, qu'on avait fait descendre de ses appartements, les mariés, restés volontairement, Troy Mackenzie, l'ami flic de Melbourne, le chauffeur de la limousine, le frère du marié et sa copine,  les ex-colocataires du marié et pour finir l'épouse du pasteur et celui-ci, qui n'avait pas voulu partir sans son épouse. Il y avait dans les déclarations de tous des zones d'ombre ou des mensonges ou personne n'avait pu les situer à l'heure du meurtre. La tension, montée d'un cran, était perceptible dans les regards croisés, dans les mains torturées, dans les va-et-vient incessants aux toilettes ou dans la pièce...

Bon, ça suffit maintenant - gueula Cornwall tout d'un coup, en les prenant à froid, après avoir promené son regard inexpressif de bouledogue sur la petite meute. - Vous avez essayé, tous autant que vous êtes, de nous faire avaler des couleuvres, mais ça n'a pas marché. Alors, ou vous rétablissez la vérité, chacun en ce qui vous concerne, ou je vous fais inculper séance tenante pour faux témoignage, c'est compris ? Pickett, vous restez ici, à surveiller ces petits malins et vous me les envoyez un par un dans le bureau.

O.K. boss. Je commence par qui ?

Votre collègue, monsieur Mackenzie.

Troy, qui avait dû, bon gré mal gré, remettre son arme, car n'étant pas en service dûment commandé, il n'avait pas le droit de la porter, passa la porte derrière Cornwall. Tous deux s'installèrent de part et d'autre du bureau.

Monsieur Mackenzie, votre présence sur la pelouse au moment du meurtre ne fait pas de doute et vous n'êtes dons pas suspecté du meurtre, mais, outre votre infraction au règlement, vous nous avez aussi menti au sujet de vos rapports avec la victime. Pouvez-vous les préciser ?

Bon, oui d'accord, c'est vrai, Kim et moi avons été amants, il n'y a pas si longtemps, quand j'étais en poste ici à Sydney, mais la découvrir poignardée n'en a été que plus dur à supporter, croyez-moi.

Aux dires de votre ami Steve, vous avez fait preuve de beaucoup de sang-froid.

Il ne m'a pas semblé bouleversé outre mesure non plus. Lui aussi l'a bien connue. 

Je sais. Au lycée. 

Oui, mais plus récemment aussi. Juste avant qu'il ne rencontre Hélène, Steve  et Kim étaient ensemble.

Quoi ?

Hélène, avec sa "french touch" a piqué Steve à Kim, ni plus ni moins, lors d'une soirée, il y a un peu plus de six mois. Tout le cercle de leurs amis sait cela.

Et comment l'a-t-elle pris ?

Pas trop mal, apparemment puisqu'elle a répondu à l'invitation qu'on lui a faite.

A moins qu'elle ne soit venue avec de mauvaises intentions.

Qui lui ont bien mal réussi, alors.

Certes. Eh bien, je vous remercie, Monsieur Mackenzie, mais je devrai informer vos supérieurs que vous faites des heures supplémentaires non réglementaires, vous vous en doutez.

Et pour pas un rond, juste pour rendre service, je vous jure.

Peut-être, mais c'est quand même interdit. Bon, envoyez-moi votre ami Steve, s'il vous plaît.

Troy aurait bien voulu dire à Steve ce qu'il avait été obligé de révéler, mais pas moyen d'échanger la moindre phrase confidentielle devant une assistance qui était toute ouïe ; il dut se contenter d'un :

Steve, c'est à toi - et d'un regard appuyé, qui n'échappa pas à Pickett.

Steve, qui s'était défait des bras d'Hélène, se leva, entra et referma la porte du bureau derrière lui :

Monsieur Weiss, commença Cornwall sans lui laisser le temps de s'asseoir, vous m'aviez caché que Mlle Garrett avait des raisons de vous en vouloir.

En admettant que cela soit, je ne vois pas quel rapport cela peut avoir avec son meurtre, puisque ce n'est pas moi qui l'ai tuée.

Elle aurait pu vouloir faire du scandale et vous auriez pu vouloir l'en empêcher.

Ridicule. Nous sommes restés bons amis, après notre séparation. Et techniquement impossible. Troy est arrivé avant moi.

Vous pourriez être complices. Lui aussi aurait eu des raisons de lui en vouloir.

Encore plus ridicule.

Épargnez-moi vos sarcasmes, voulez-vous, et parlez-moi plutôt de ces lettres anonymes que vous auriez reçues ces derniers temps.

Un concurrent malheureux, qui a recours à des intimidations ignobles.

Et pourquoi n'avez-vous pas prévenu la police au lieu de mettre votre ami en infraction avec le règlement de la police du NSW ?

— Il était invité, alors autant utiliser ses compétences.

— Précisément, tout cela sent un peu la mise en scène.

— Mise en scène, quelle mise en scène ?  Quarante personnes nous ont vu partir, après avoir entendu le second cri.

— Justement. Cela fait beaucoup de témoins. Trop, voyez-vous. Il y a quelque chose qui cloche là-dedans.

— Commissaire, vous faites fausse route, je vous jure.

— Inspecteur Principal. Admettons. Ce sera tout pour cette fois. Je vous raccompagne.

Cornwall revint dans le salon avec Steve, vers qui Hélène se précipita aussitôt. L'inspecteur saisit aussitôt l'occasion :

— Madame Weiss, si vous voulez bien venir avec moi quelques instants...

Hélène eut un regard apeuré vers son mari, puis vers Cornwall, qu'elle suivit en silence. Cornwall la fit asseoir, puis ferma la porte du bureau et resta debout derrière la jeune épousée :

— Madame Weiss, quelles étaient vos relations avec la victime ?

— C'était une amie de mon mari. Les amis de mon mari sont aussi mes amis.

— Même ses ex-petites amies ?

Hélène eut une moue et se retourna vers l'inspecteur :

— Elle aurait eu plus de raisons de m'en vouloir que moi à elle.

— Effectivement. Était-ce le cas ?

Hélène se redressa sur sa chaise, tandis que Cornwall venait se placer devant son bureau :

— Je l'ignore. Je ne voulais pas que Steve l'invite. Je trouvais cela... déplacé. Mais il y tenait, pour sceller leur nouvelle amitié, m'a-t-il dit. J'ai cédé. J'aurais mieux fait d'insister.

— Vous ne l'aimiez pas, n'est-ce pas ?

— Je la trouvais plutôt... vulgaire, un peu trop extravertie et extravagante dans sa manière de s'habiller. Mais c'est tout.

— Étiez-vous bien sûre que tout était fini entre elle et votre mari ?

Hélène s'était dressée d'un bond :

— Qu'est-ce que vous insinuez ? Absolument !

— Ce n'était qu'une question. Pardonnez-moi si elle vous a semblé un peu trop directe. Quand lui avez-vous parlé pour la dernière fois ?

— Aujourd'hui même. A son arrivée, quand elle est venue nous féliciter. avant le début de la cérémonie.

— Je vous remercie, Madame Weiss, vous pouvez rejoindre votre mari.

Hélène se leva, tourna les talons, le rose aux joues et ouvrit la porte sans mot dire.

— Dites à Mme Swanson de venir, s'il vous plaît - ajouta Cornwall tandis qu'elle refermait la porte du bureau.

Hélène songea qu'elle n'était pas sa bonne, mais se contint et transmit le message.

Curieusement, le visage de Gloria Swanson, debout, dans le salon aux côtés de James, s'illumina lorsqu'elle entendit prononcer son nom. Tous l'entendirent distinctement prononcer : "Enfin !" et la virent s'avancer avec prestance vers la pièce aux interrogatoires. 

C'est donc une femme apparemment heureuse de son sort que vit apparaître Cornwall, occupé à rédiger des notes sur son carnet.

— Asseyez-vous, miss Swanson. Vous être romancière, je crois. Quel est votre domaine ? Sur quoi travaillez-vous en ce moment, si ce n'est pas trop indiscret.

— Nullement inspecteur, au contraire. Je travaille en ce moment à un roman historique lié à cette demeure, mais je m'intéresse aussi beaucoup à la littérature policière et j'avoue que cette affaire dans laquelle nous sommes plongés est passionnante, et d'ailleurs j'ai remarqué deux ou trois petites choses...

— Vraiment ? M'en feriez-vous part ?

— Avec plaisir, si cela peut vous être utile, inspecteur. Voyez-vous, j'ai réfléchi, comme tout le monde, depuis que nous sommes confinés au salon et, en observant les uns et les autres, trois personnes m'ont semblé anormalement calmes dans une telle situation, et par là même suspectes...

— Voilà un point de vue pour le moins original. D'ordinaire, on s'intéresse plutôt à celles qui sont anormalement agitées, dans un tel cas de figure.

— Précisément, et on a tort, car voyez-vous, dans un crime avec préméditation, l'assassin a aussi prévu la suite des événements et sait qu'il doit se montrer aussi serein que possible, pour passer inaperçu. Mais il y a une limite, variable et liée au contexte, à ne pas dépasser, et j'ai le sensation que trois personnes l'ont franchie...

— Vous m'intriguez, miss Swanson, voilà qui devient passionnant.

— N'est-ce pas ? La première de ces personnes, c'est le chauffeur de la limousine, qui se disait vraisemblablement  qu'il ne pouvait être suspecté d'un crime commis à l'intérieur de la maison, alors qu'il se trouvait à l'extérieur, et pourtant vous ne l'avez pas encore renvoyé dans ses foyers. Il devrait donc s'inquiéter, mais reste imperturbable. C'est louche, non ?

— Voilà qui est bien observé, en effet. Et ensuite ?

— La femme du pasteur.

— Vraiment ?

— Oui. Voyez-vous, son mari, le Révérend Bretts,  avait demandé à James, le mien (nous ne sommes pas mariés, mais je dis cela pour simplifier) l'autorisation de lui faire connaître la propriété à l'occasion de cette cérémonie. Ce à quoi nous avons accédé. Mais comme elle était présente, hier, lors de la répétition, je ne m'attendais pas à la voir aujourd'hui. Je suppose qu'elle a également l'autorisation des mariés. Mais où était-elle au début de la cérémonie ? Pourquoi est-elle revenue exactement, maintenant qu'elle  connaît les lieux ? Pour surveiller son époux, qu'on dit un peu volage, goûter le champagne et les petits fours aux frais de la princesse ? Tout cela me semble un peu court, d'autant plus qu'elle garde un calme imperturbable dans ces circonstances tragiques. Voilà qui m'intrigue. Pas vous, inspecteur ?

— Si fait, madame, je l'avoue. Mais quel est donc votre troisième "suspect", si je puis  me permettre ?

— Mon mari.

— James ? Vous n'êtes pas sérieuse ?

— Hélas, si. C'est un vieux cochon, d'une vigueur exceptionnelle pour son âge, et je lui ai définitivement interdit l'entrée de ma chambre depuis plusieurs mois. Mademoiselle Garrett était la seule jeune femme non accompagnée présente et je crains bien...

— C'est une grave accusation que vous faites-là. Outre des ressentiments, sur quoi vous basez-vous pour la proférer ?

— Il a un penchant pour le whisky, et quand il en a abusé, il ne contrôle plus ses instincts.

— Tout cela est bien général et vague, miss Swanson. Cette fois, vous me décevez, et pour tout dire, je crois que vous vous laissez aller à un règlement de comptes auquel je ne veux pas participer.

— Interrogez-le !

— Je n'y manquerai pas, soyez-en sûre, mais auparavant, il me semble, miss Swanson, que vous avez omis un personnage qui répond à votre critère initial...

— Vraiment ? Lequel ?

— Vous ! 

— Vous ne manquez pas de culot, inspecteur. J'essaie de vous aider, et vous m'accusez...

— De rien, pour l'instant. Mais je remarque votre grand calme, à vous aussi, votre intérêt professionnel pour les énigmes policières et leurs trames, ainsi que votre tentative habile de m'amener à suspecter votre mari, après deux diversions anodines, pour vous venger de fredaines que j'ignore encore.

— Je ne vous permets pas...

— Vous n'avez rien à me permettre, madame. Veuillez vous retirer.

Le ton était tranchant et ne souffrait pas de réplique.

Les "invités" restés au salon, entendirent une porte se fermer avec fracas et virent miss Swanson revenir en faisant claquer ses talons sur le parquet ciré. Mais son visage lisse démentait ces signes de nervosité. On crut à un courant d'air et son allure martiale passa pour de la détermination.

Les contre-interrogatoires ne révélèrent rien que l'on ne sût déjà. James reconnut quelques écarts de conduite passés, la femme du pasteur s'avéra être une gourmande venue s'empiffrer gratis, et le chauffeur de la limousine, d'origine pakistanaise, était zen grâce aux cigarettes un peu spéciales qu'il roulait en cachette de son employeur. Cornwall et Pickett, après un rapide conciliabule décidèrent de renvoyer tout le monde  chez soi, persuadés que la vérité  ne sortirait pas du puits de Lindesay ce soir-là. Il était nuit noire lorsque les derniers taxis quittèrent le 1A Carthona Avenue et reprirent Darling Point Road, suivis par les différentes voitures de police. Et la demeure du Superintendant Riddell retrouva son calme  habituel.

VIII

L'inspecteur Cornwall dormit sur ses deux oreilles et revint à la brigade criminelle de bonne heure le lendemain matin. Mais Pickett l'avait devancé. En chemisette à fleurs et jean délavé, la brosse hirsute, les pieds sur le bureau, l'annuaire sur les genoux, il était en train de convoquer les derniers invités du mariage dont les alibis semblaient valables, mais qui n'avaient pas été interrogés plus avant. Restaient dans ce cas le frère du marié et sa compagne et ses ex co-locataires, une fille un peu alcoolo et son ancien petit ami, journaliste, écrivain, scénariste. 

Lors des relevés d'identité, Pickett n'avait pas tilté, mais en recherchant son numéro dans l'annuaire, le déclic se fit : ce gars n'était pas n'importe qui. Il avait écrit sur ses amours avec cette fille, du temps où ils étaient colocataires du marié, un bouquin qui s'était vendu comme des petits pains. Un truc un peu comme le journal d'Helen Fielding, au masculin. On en avait même fait un film. Ray Stevenson. Il avait déjà le nom. Restait plus qu'à se faire un prénom. Et il avait réussi, le bougre. Son ex n'avait pas tellement apprécié de retrouver leur histoire en librairie, elle lui avait même intenté un procès. Mais elle n'était pas connue, et comme les noms et les lieux avaient été changés, il n'y avait qu'elle et son entourage pour savoir que c'était son histoire. Elle dut donc avaler la couleuvre. Apparemment, le conflit s'était apaisé, puisqu'elle avait accepté de se retrouver en sa présence à ce mariage. Mais enfin, il valait peut-être mieux ne pas les convoquer en même temps. Il décala d'une heure la convocation de Karen O'Connor. 

Pickett surveillait la porte d'entrée et s'avança vers lui, bras ouverts, dès qu'il le vit entrer dans le hall de la brigade :

— Monsieur Stevenson... Excusez-moi, je n'avais pas fait le rapprochement hier. Mais, maintenant, ça y est. Venez par ici, nous serons plus tranquilles dans mon bureau pour discuter. Asseyez-vous, je vous en prie.

Ray Stevenson ne s'attendait pas à autant d'égards de la police, mais depuis les débuts de sa notoriété, il avait été confronté à toutes sortes de scènes, qui, auparavant lui auraient semblé inimaginables ; aussi ne se formalisa-t-il pas outre mesure. Il se contenta donc d'un merci poli.

— Dites-moi, Ray, (vous permettez que je vous appelle Ray ?), ça a dû vous faire drôle de vous retrouver face à face avec Susan hier. Vous vous étiez revus avant ?

— Non, non. Des contacts téléphoniques et le plus souvent par avocat interposé.

— Oui, j'imagine. Elle vous en veut peut-être encore ?

— Je ne sais pas. Mais je suppose que ce n'est pas pour me parler de mon ex petite amie que vous m'avez convoqué ce matin ?

— En effet, vous avez raison. Je voudrais savoir quelles étaient vos relations avec Mlle Garrett, la victime. Vous la connaissiez bien ?

— Bien, pas vraiment. Je l'ai un peu fréquentée quand elle venait à l'appart avec Steve, au temps où j'étais là-bas ainsi que Susan.

— Fréquentée ? Vous voulez dire que vous avez...

— Cela a pu arriver lors de certaines soirées. Elle n'était pas franchement farouche et nous avions tous les idées plutôt larges, côté sexe.

— Oui, je vois. Et que savez-vous de sa relation avec Steve Weiss et Troy Mackenzie ?

— Avec Troy, c'était fini et avec Steve ça avait cassé, puis ils s'étaient remis ensemble jusqu'à ce qu'il lui préfère Hélène.

— Comment cela s'est-il passé ?

— Mal. Il y a eu des scènes terribles. Surtout entre les deux filles. Kim aurait arraché les yeux à Hélène et Hélène ne pouvait pas la voir en peinture ; elle craignait son ascendant sur Steve.

— Aurait-elle pu vouloir la supprimer ?

— La supprimer, non, mais la défigurer, oui. Mais elle n'a pas pu le faire. Nous étions ensemble sur la pelouse.

— En effet. A moins qu'un ou une complice...

— C'est difficile à imaginer. Non, je crois plutôt à un crime de rôdeur, surpris sur le fait et pris de panique.

— Un rôdeur armé d'un couteau de cuisine, qui s'enfuit sans être vu, avec un chauffeur de limousine en faction devant la porte, c'est difficile à imaginer aussi.

— C'est vrai. Vous avez d'autres pistes ?

— Peut-être. De toute façon, il faut attendre les résultats du labo. Ce soir ou demain. A ce moment-là, on y verra plus clair. Merci monsieur Stevenson, je vous reconduis.

Ray Stevenson pensa que, décidément, on avait appris les bonnes manières, à la criminelle, ce qui était plutôt nouveau et il songea qu'il lui faudrait peut-être modifier le profil des enquêteurs de son prochain livre, si policiers il y avait.

 

L'inspecteur principal Cornwall était en train de regarder les clichés photographiques réalisés par la photographe et les différents invités du mariage, qu'on venait de lui remettre, lorsque Peter Weiss, le frère du marié, un grand brun dégingandé, légèrement voûté, se présenta à lui :

— Dites-moi, Monsieur Weiss, c'était voulu ce look de "mafiosi" que vous aviez, le marié et les garçons d'honneur ?

— Tout à fait. Mon frère a un penchant pour les voitures des années trente. Il aurait voulu pour son mariage une Citroën Traction avant 15  chevaux, mais ici en Australie, c'est introuvable, alors il s'est rabattu sur la Studebaker que vous avez là et ça nous a fait penser aux voitures d'Al Capone, et de ce couple de gangsters, là, comment s'appelaient-ils déjà ?

— Bonnie Parker et Clyde Barrow ?

— C'est cela.

— Drôle d'idée pour un mariage ! Vous avez voulu évoquer le crime, et... le crime est survenu. Étrange, non ?

— Bien regrettable, en tous cas. C'était une idée de mauvais goût. Je l'avais dit à mon frère. Mais il trouvait cela drôle.

— Bon, passons. Vous êtes informaticien, m'avez-vous déclaré hier soir.

— En effet. Webmestre chez Sun Systems à Melbourne.

— Vous connaissez bien Troy Mackenzie ?

— C'est un ami de mon frère de longue date, et on se connaît bien, oui. On allait au match ensemble, ici à Sydney, voir les Swans, et aussi au pub, boire des bières, après le boulot, quand on bossait ici, tous les trois.

— Vous avez fréquenté les mêmes filles aussi, alors ?

— Oui, forcément, un peu, plus ou moins. Moi, Kim, c'était pas mon genre, je la trouvais trop garce, à mon goût, mais bon, un coup en passant... ça ne se refuse pas, hein ?

— C'est vous qui le dites, mon cher monsieur.

Peter Weiss comprit qu'on ne plaisantait pas avec l'inspecteur principal Cornwall. Il corrigea :

— C'était une chic fille, un peu déboussolée. Elle ne pouvait pas s'attacher.

— Bon. Passons à autre chose. Hier soir, l'inspecteur Pickett a trouvé dans la doublure de votre veston deux comprimés d'ectasy et dix grammes de cannabis.

— C'est un costard de location. Et si ça se trouve c'était même pas le mien. Ici, tout le monde loue pour les cérémonies. On était quatre ou cinq à avoir le même. Vous ne pouvez pas m'accuser de ça.

— De votre taille, c'était le seul et les costards de location, comme vous dites, sont soigneusement vérifiés à chaque retour ; vous aurez du mal à prouver que ce n'est pas vous qui avez mis ça dans ce veston.

Peter Weiss en convint en son for intérieur et tenta une autre défense :

— C'est pour ma consommation personnelle. Ce n'est pas un crime, que je sache.

— Non, mais c'est un délit et je vais demander votre inculpation pour détention de produits illicites et stupéfiants. Tout ce que vous direz à partir de maintenant pourra être retenu contre vous. Vous avez droit à un avocat. Vous en avez un ? Vous en connaissez un ?

Peter Weiss s'était tassé sur sa chaise. Il ouvrit son portefeuille et en sortit une petite carte de visite; son copain Fred aurait vite fait de le sortir de là. Mais il se tut et se contenta de tendre la carte à Cornwall, qui s'en saisit, goguenard :

— Je vois qu'on a tout prévu. Nous allons rédiger votre déposition, en attendant, si vous le voulez bien.

— Je ne parlerai qu'en présence de mon avocat.

— Si vous voulez. Je ferai donc les questions et les réponses et nous rectifierons, le cas échéant, lorsqu'il sera arrivé.

Le prévenu garda le silence, songeant, mais un peu tard, que l'inspecteur ne devait pas encore être missionné pour enquêter sur cet à-côté du meurtre de Lindesay. Mais il le serait dans quelques heures, cela ne faisait aucun doute. Il avait mal joué le coup. Mais il lui restait peut-être une porte de sortie. Donnant-donnant. Car il avait vu quelque chose de troublant, hier après-midi... Pas une preuve, non, mais un indice sérieux. Du moins le croyait-il.

IX

On croit que la police scientifique d'aujourd'hui est capable de retirer des informations déterminantes du lieu d'un crime qui aurait désespéré Sherlock Holmes lui-même. C'est souvent vrai, mais pas toujours. Cornwall était en train de lire les rapports du médecin-légiste et du laboratoire d'analyses criminelles. Le crime avait eu lieu entre 14 et 15 heures, cela il le savait déjà, et d'après l'aspect des blessures, leur profondeur, leur orientation, le rapporteur concluait que le meurtrier était d'une taille comprise entre 1,70 et 1,75 cm et surtout qu'il était gaucher ou... ambidextre. Vu la force des coups portés, ce pouvait éventuellement être une femme.. Pas d'empreintes utilisables : la tête de lit avait été touchée par de nombreux invités ; la poignée de porte de la chambre avait été essuyée, ainsi que le loquet intérieur. Chambranle, fenêtres n'avaient rien donné. Autour de la coiffeuse, nombreux cheveux, féminins pour la plupart. Quelques poils plus intimes. Logique : on venait dans cette pièce pour se changer, se recoiffer, se repoudrer. 

La moisson était plutôt mince. Cornwall reprit la pile de pièces d'identité qu'il avait encore en sa possession. La précision de la taille ne donnait pas grand-chose  : elle excluait les plus petits,  assez peu nombreux (la mariée, à un centimètre près, sa mère et la photographe) comme les plus grands et là on pouvait ranger pratiquement tous les hommes, sauf le père de la mariée et deux des musiciens. Mais tous ces gens étaient déjà exclus par d'autres indices ou faisceaux de concordances. Quant à la qualité de gaucher ou d'ambidextre, elle n'apparaît généralement pas sur les pièces d'identité comme signe particulier. Dommage ! Cornwall fit un effort de mémoire pour essayer de se rappeler la manière dont les différents protagonistes, saluaient, tenaient leur verre ... C'était un détail souvent capital en matière criminelle et sa longue expérience lui avait appris à l'emmagasiner de manière quasi inconsciente. Il voyait quatre gauchers. Sur une quarantaine de personnes, c'était une proportion correcte. La vérification serait facile à faire avec la signature des dépositions. Il est bien rare que l'on soit capable de signer de sa mauvaise main et même un ambidextre a une main dominante. Il ouvrit son élégant carnet de cuir fauve, marqué en creux de ses initiales (N.C. pour Nathanaël Cornwall) et commença à prendre des notes.

Dommage que Miss Swanson l'ait quitté sans qu'il lui serre la main. Chez les écrivains, étudiants, intellectuels en général, la proportion de gauchers est supérieure de près de cinq points. Il la voyait bien gauchère. Ses appartements communiquent avec le lieu du crime. Tout le monde ignorait sa présence, sauf James et peut-être le personnel de service, les musiciens, la photographe, le pasteur et sa femme. Elle est d'assez grande taille et de constitution robuste. Elle savait où trouver l'arme du crime. Elle ne fait pas de sentiment. Mais le mobile ? Son hypothèse première était quand même bien échevelée. Il la chassa de son esprit en dodelinant de la tête et se gratta le menton, signe chez lui d'une grande perplexité.

Peter Weiss. Lui était gaucher. Ils s'étaient serrés la main et sur les clichés, il tenait son verre de cette main-là. Mais il mesurait plus d'un mètre quatre-vingt cinq ! N'avait pas de mobile apparent et un alibi qui tenait debout. Mais cinq minutes d'absence avaient pu suffire pour commettre le meurtre. Et son addiction à diverses drogues était un mauvais point.

Troy Mackenzie, lui aussi était gaucher. Le port de son holster ne laissait aucun doute à ce sujet. Il aurait pu avoir un contentieux avec la victime. Mais qu'un flic commette un crime avec une arme de boucher, cela semblait bien improbable. Il aurait pu utiliser un silencieux. Mais il est vrai que la balistique aurait facilement identifié son arme.

L'inspecteur Cornwall en resta là de ses supputations, car sa dernière "cliente" venait d'arriver. C'était Karen O'Connor, l'actuelle petite amie de ce cynique Peter Weiss. Rousse, de bonne taille pour une femme, simplement vêtue d'un pantalon corsaire blanc et d'un cardigan vert, les cheveux courts, souriante, des taches de son plein le visage, le nez retroussé. Il emmagasinait en désordre toutes ces informations. Charmante. elle lui faisait aujourd'hui plus forte impression qu'hier, dans sa robe de cérémonie. Coquetterie naturelle ou forcée ?

Il referma con carnet et se leva pour la saluer. Elle lui tendit la main droite. Ils s'assirent.

— Mademoiselle 0'Connor, vous connaissez Peter Weiss depuis longtemps ?

— Six mois, à peu près, pourquoi ?

— Vous savez qu'il est consommateur de produits stupéfiants ?

— Euh... il fume un peu, comme tout le monde.

— Vous aussi ?

Elle ne répondit pas. Cornwall poursuivit :

— Qui ne dit mot, consent. Mais peu importe, je ne vous ai pas fait venir pour cela, mais pour me dire ce que vous savez de la victime, Kim Garrett. Vous la connaissiez ?

— Oui, non, pas vraiment. Je lisais parfois ses articles dans Maison et Jardin, c'est tout.

— Vous ne l'avez jamais rencontrée ?

— Si, une fois, dans une soirée chez Steve et Hélène, pour leur pendaison de crémaillère, je crois.

— C'était quand ?

— Il y a trois mois environ. J'étais surprise de la voir là. Mais il paraît que c'était pour son boulot.

— Comment cela ?

— Elle devait faire un reportage sur la déco de la nouvelle maison de son ex. L'intérieur de l'architecte en vue de la ville, c'est vendeur, alors sa rédactrice en chef l'avait mise sur le coup. Mais je la soupçonne d'avoir manœuvré pour venir faire enrager Hélène. Elles ne peuvent pas se voir. D'ailleurs, ce soir-là, ça a failli mal tourner. Hélène lui a lancé le contenu de sa coupe de champagne à la figure et l'autre l'a traitée de jolis noms d'oiseaux.

— Alors, comment expliquez-vous sa présence au mariage ?

— Peter m'a dit que son frère leur avait fait faire la paix.

— Et vous le croyiez ?

— Qu'elles avaient fait la paix ? Pas vraiment, mais ce n'était pas mon problème, après tout.

— Merci de votre collaboration, mademoiselle O'Connor. Vous m'avez été très utile.

— Vraiment ?

— Plus que vous ne croyez.

Karen O'Connor se leva et Cornwall regarda sa jolie silhouette s'éloigner dans le couloir. Travailler dans la police réservait peu de bons moments, mais il y avait parfois de petites compensations. L'inspecteur principal sortit de son tiroir une vieille bouffarde qu'il entreprit de bourrer consciencieusement d'un scaferlati aromatique. Ses effluves se répandirent bientôt dans la brigade et tout le monde sut qu'une enquête allait bientôt se terminer. Lorsque Cornwall allumait sa pipe, c'est que la fin était proche, qu'on allait sonner l'hallali, qu'il ne restait plus qu'à mettre en place les dernières pièces du puzzle. D'ailleurs, cela ne tarda pas. Dès que Pickett eut senti le fameux tabac, il fit irruption dans le bureau de son patron :

— Alors ça y est, chef ? Vous avez trouvé le coupable ?

Cornwall le regarda de son regard de bouledogue bourru et tira deux longues bouffées dont Pickett  écarta les volutes de la main.

— Peut-être bien, Pickett, peut-être bien. Deux ou trois vérifications à faire et nous serons fixés.

L'après-midi même, on perquisitionna chez la victime, sur l'ordinateur de laquelle on découvrit des courriels orduriers envoyés quotidiennement à Hélène Dubuisson depuis plusieurs mois. Mais sur l'ordinateur de celle-ci, rien. Et c'est à Lindesay qu'eut lieu la découverte la plus importante. Un dictaphone télécommandable dans la gouttière du premier étage. Devinez ce qu'il y avait sur la bande : deux cris de femme qu'on assassine !

L'inspecteur principal Cornwall tenait  maintenant son coupable. Restait à le faire avouer. Un jeu d'enfant. Ce fut chose faite le soir même.

Avez-vous trouvé ce coupable, vous aussi ?

 Ses mobiles et son mode opératoire ?
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Épilogue

A travers les vitres de la chambre nord du premier étage de Lindesay Estate, James contemplait la baie de Sydney, comme tous les matins. Mais, hélas, ce matin-ci n'était plus comme les autres. Certes, le vent d'hiver avait encore lavé le ciel de toute tache, faisait toujours moutonner les eaux de la baie et frémir comme hier les arbres du parc. Mais sur la porte de la chambre voisine, des scellés étaient posés, parce qu'un crime y avait été commis pendant que sur la pelouse on célébrait le soixante-quinzième mariage organisé dans la propriété depuis sa prise de fonctions, seize ans auparavant. Et ce, alors que déjà, depuis bientôt trois mois, une autre chambre lui était interdite, par Gladys, sa compagne qui se vengeait ainsi d'un dernier écart de conduite. Double déshonneur. Professionnel et privé. Sentimental dans les deux cas. Insupportable plus longtemps. Son regard embrassa une dernière fois la vue magnifique que lui offrait Lindesay et le coup de feu d'un pistolet d'ordonnance retentit dans le calme du matin.

©Pierre-Alain GASSE, août 2002. Tous droits réservés.

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