Dimanche à Marcheville sur Taffe
de Bernard Soubirous



C'est un dimanche après-midi très printanier dans le bourg de Marcheville sur Taffe. Les marchands forains ont abandonné la place aux employés municipaux, à leurs balayeuses et arroseuses. L'animation s'est transportée plus loin, sur la départementale 9 où la première course de la journée va se dérouler sur un circuit tout plat.

Dans la rue de la République (chaque localité a la sienne, sa place de la Libération ou de la Mairie) l'on a tracé de trottoir à trottoir, entre le salon de coiffure et l'épicerie fermés, la ligne blanche de départ et d'arrivée de la course. Quelques barrières métalliques longent les deux côtés de la chaussée sur une quinzaine de mètres, de part et d'autre de la ligne. Des toiles plastifiées les recouvrent comme d'épaisses pages de publicité pour des entreprises locales : les farines Leduc, les cuisines Maldo, les salaisons Moisan. Une banderole de plastique se balance en travers de la rue au-dessus de la ligne de départ. A proximité, le marchand de glaces - pop corn - cacahuètes - barbe à papa - sodas ouvre l'auvent de son camion peinturluré. Trois gendarmes en service déambulent. La rue principale est bordée de petits commerces fermés aujourd'hui ou à cette heure : la mercerie de cette brave Georgette Rouart ; la boutique du charcutier traiteur, le jovial André Maury, toujours en bras de chemise à carreaux, et sa petite Marinette, femme replète aux joues roses derrière la caisse ; la boulangerie-pâtisserie récemment reprise par un jeune couple venu de Saint Sylvère l'Aillon ; la pharmacie de M. et Mme Ledru - Charrier ; le magasin d'optique de Mme Lhoste, avec sa chouette empaillée dans la vitrine ; le commerce de fleurs - plantes - graines - deuils - mariages - évènements tenu par les demoiselles Marguerite et Marie- Rose Liris (ça ne s'invente pas). Le local de restauration rapide est à céder depuis trois mois, comme la librairie - papeterie - carterie. Le bar - tabac - sandwiches - journaux - jeux - PMU de Jean-Paul et Maryse Mouchi (chez Jean- Paul) est un peu plus fréquenté à cette heure que d'ordinaire.

Dans une rue voisine interdite à la circulation, les concurrents de la première course se préparent. Les uns mélangent en mystérieux dosages des boissons (des breuvages ?) dans des bidons de plastique blancs ; d'autres s'hydratent à petites gorgées au goulot de bouteilles d'eau minérale ; certains oignent leurs muscles d'embrocations malodorantes en mouvements rectilignes de bas en haut ; quelques uns essaient déjà leur matériel en roulant un peu. Tous devisent en riant, se saluent en se claquant les paumes, embrassent les femmes des autres concurrents, contents de se retrouver sur un circuit, pendant que les accompagnateurs vérifient la pression des pneus, astiquent rayons et jantes, huilent les roulements. Des voitures sont garées dans la rue, coffres ouverts contenant des sacs de sport, des roues de rechange, des bouteilles d'eau, des survêtements. Sur le podium, installé devant l'épicerie, une table supporte des coupes de toutes tailles, formes et couleurs. Elles récompenseront les meilleurs compétiteurs des différentes épreuves. Les bouquets promis aux vainqueurs seront apportés plus tard par la maison Liris (Marguerite et Marie-rose). Sur les planches, le speaker d'un jour, Roger Pinchot, le patron de la boutique d'électricité - électroménager - vente - réparations toutes marques annonce que les trophées, offerts par la
société Areca - zone industrielle des Escalets - que nous remercions, seront décernés par le maire Yves Jupon. La reine de Marcheville sur Taffe, Jocelyne Bréchou, apprentie coiffeuse à la Chaudaie, portant son écharpe de miss rouge et noire, et ses dauphines, tendront les bouquets aux champions et leurs joues pour les bises face aux éclairs de l'appareil du photographe, Raphael, de la feuille locale l'Eveil Marchevillais (Marchevillois se dit aussi). Les passants, peu nombreux, s'attroupent sous le podium ou s'accoudent aux barrières pour causer
.
Les voitures suiveuses sont rangées là-bas au bout de la rue principale. Le docteur Bric a pris place dans le véhicule de secours médical, Lucien Jenou, patron boucher, fait office de speaker de courses dans une 404 décapotée, et Fernand Latouille, concessionnaire moto - cycles- neuf et occasion - conduira la camionnette de dépannage. Non loin, des coureurs cyclistes s'apprêtent.

Sur le parking du centre commercial Meuble Home a commencé le concours de palets. Les joueurs, tous des hommes, chiffons et petits disques métalliques en mains, se concertent autour des planches de bois évidées sur toute la surface par d'innombrables parties. Les concurrents les plus anciens, rougeauds, ont revêtu leur tenue du dimanche : casquette plate et polo bien tendu sur le bedon, tel Ambroise Claudu, quatre vingt deux ans au prochain dimanche de pèlerinage. On se presse à la buvette et suffoque à l'entour de la baraque des galettes - saucisses.

Le départ de la première course sera donné sous quelques battements de mains par M. Emile Cloupart, conseiller général, qui lèvera et abaissera le fanion rouge et noir (les couleurs de la ville) qu'il tient dans sa main d'entrepreneur en travaux publics.

Un peloton d'hirondelles en maillots noirs et blancs, trissant énergiquement dans l'air, file à toute allure dans une course circulaire
.
Casqués, tronc et épaules gainés de lycra coloré, mains recouvertes de mitaines de cuir, les premiers compétiteurs et leur matériel impeccable se rangent derrière la ligne blanche. Roger le speaker hausse le ton. Dans un instant le bras d'Emile Cloupart donnera le signal du départ de la course en fauteuils roulants.

Juillet 2006


Retour au sommaire