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CONTE DE NOËL

 DROLATIQUE

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Ce matin-là, il y avait du tangage au Paradis. Dans les cieux, la tempête faisait rage. De gros nuages noirs roulaient sous la bourrasque, charriant pluie, neige, grêle et Dieu le Père lui-même était obligé de s'accrocher au bastingage. Pour tout dire, il commençait à avoir le mal de l'air et de mer réunis. Il en eut bientôt assez et décrocha son téléphone rouge pour appeler son mauvais génie d'en bas :

- Allô, Belzébuth ? Oui, c'est moi, Dieu. Tu m'excuseras de te déranger, tu as sûrement quelque chose sur le feu, mais ce n'est pas bientôt fini ce remue-ménage ? Tu vas finir par me faire vomir mon petit déjeuner.

- Désolé, Dieu, mais j'ai fait annoncer tempête pendant les prochaines vingt-quatre heures ; tu ne voudrais quand même pas que je manque à ma parole ? Si, à chaque fois que tu m'appelles, c'est pour essayer de me rabioter mes parts de marché, tu perds ton temps, je te l'ai déjà dit.

- C'est à se demander si tu regardes la télé quelquefois  ! Au journal de 20 h, on n'annonce que des catastrophes, le monde est cul par dessus-tête et c'est toi qui viens te plaindre, c'est plaisant. Sérieusement, tu ne pourrais pas arrêter de souffler le chaud et le froid par içi. Le Paradis a rompu ses amarres et si cela continue, on va finir par s'écraser sur terre. Je ne voudrais pas être obligé de faire, juste avant les fêtes, quelques petits miracles qui pourraient contrarier tes projets...

- Du chantage, à présent. Décidément, on aura tout vu !

- Tu peux bien faire ça pour moi. En ce moment, cela marche plutôt fort pour toi, non ?

- Ca va, ça va, je ne me plains pas. Saddam Hussein a beaucoup appris depuis la guerre du Golfe ; George Bush junior obtient des résultats prometteurs en ce moment ; Vladimir Poutine a encore besoin de faire craquer son vernis civilisé, mais je crois en lui.  Mouammar Khadafi n'a rien fait de bon depuis un moment, mais ce Oussama Ben Laden, ça c'est une bonne recrue. Je crois qu'actuellement c'est le meilleur de tout mon effectif. Le petit Hugo Chavez n'est pas mal non plus. Oui, je dois dire que j'ai quelques bon éléments cette année. Les prochaines rencontres vont être très disputées, je crois. Et toi, les tiens ?

- Eh bien, pour l'instant les nouvelles recrues sont très décevantes. Jospin sur la touche, Berlusconi menteur comme pas deux, Chirac, pas beaucoup mieux. Aznar, qui n'en veut plus, Kofi Annan qui se laisse manipuler sans réagir. J'ai de plus en plus de mal à aligner une équipe qui se tienne. Ils sont trop personnels. Et ils marquent presque aussi souvent contre leur camp que contre toi.

- Eh, c'est le jeu, mon Dieu !. Mais t'as vu l'âge de ton préparateur mental aussi, ce Karol Wojtyla ?

- Oui, je sais, mais que veux-tu, il a un contrat à durée indéterminée et si je le démissionnais, il me ferait la gueule, sauf ton respect, pendant une éternité. Mais toi, peut-être pourrais-tu m'aider un peu ?

- Non mais, ça ne va pas ? Tu viens déjà de gagner la rencontre européenne de Copenhague. Petite victoire, mais victoire quand même ; mon polonais et mon turc se sont bien battus, mais à la fin, à vingt-trois contre deux, ils ne pouvaient plus rien.

- Oui, bon, en fait, je t'appelais aussi pour autre chose : ces derniers jours j'ai reçu je ne sais combien d'appels télépathiques et optiques de Galice et d'Aquitaine pour cette marée noire du Prestige. Cela va bientôt être Noël, mais là-bas, si je puis me permettre, les boules, ils les ont déjà. Ce grec-là, le capitaine du navire, c'est un homme à toi, n'est-ce pas ?

- On ne peut rien te cacher. J'en suis très content. Son patron sur terre, un peu moins parce qu'il n'a pas réussi à sauver son bateau et sa cargaison. Mais je te parie que dès qu'il sortira, on lui redonnera un autre tanker-poubelle à commander.

- Certainement pas, je m'y opposerai.

- Et comment cela ?

- Très simplement. S'il ne reste pas tranquille, je l'obligerai à prendre du repos forcé. Un petit infarctus par exemple...

- Je te préviens, si tu fais ça, j'agrandis les fuites du bateau. Une bonne tempête par là-dessus et pour le Jour de l'An tout le monde a les mains dans le cambouis.

- Justement, je suis parvenu à la conclusion qu'il fallait éviter cela. Tu as eu ton quota de catastrophes, cette année, non ? Et l'an dernier aussi, d'ailleurs ! Ne pourrait-on pas faire une trêve jusqu'en janvier et laisser ces pauvres gens passer les fêtes en famille tranquilles ?

- La, tu m'en demandes beaucoup. J'ai ma fournaise à alimenter, moi.

- Et moi les cales du Paradis à remplir. Mais je ne te demande aucun sacrifice, juste un moratoire. On laisse passer les fêtes, et après, on se remet tête baissée dans la mêlée, et que le meilleur gagne, comme d'habitude. Cela ne te tente pas , une petite pause ?

- Une petite pause, une petite pause. Il faudrait d'abord que tu respectes les règles, mon vieux. Tu m'avais promis de ne plus mettre en jeu l'Abbé Pierre et Soeur Emmanuelle, et voilà que tu les ressors de leur retraite.

- Et toi, tu crois que tu as fait mieux en tapant trois fois de suite sur ces pauvres gens du Gard avec tes inondations ? C'est de l'acharnement !

- Simple petite diversion pour essayer de rétablir l'équilibre du bien et du mal ; c'est mon boulot, non ?

- Mais enfin, tu sais bien que depuis tes sournoiseries serpentines avec Adam et Eve, tu as un avantage sur nous. Je leur botte l'arrière-train tous les matins à ces idiots qui nous ont mis dans la panade et, parfois, je me demande si la fin n'est pas proche.

- Moi aussi, quelquefois ; il faut dire qu'ici, en bas, la marmite bout de plus en plus fort ; un de ces jours, ça va péter. Mais là, ni toi  ni moi n'y pouvons rien. Tu as prévu quoi, en cas d'urgence ?

- Un vaisseau est prêt à décoller en permanence, pointé vers le premier trou noir connu. Et toi ?

- Qu'est-ce que tu crois ? Idem. Mais on n'en est pas encore là.

- Alors, cette trève, de Noël à l'Épiphanie ?

- Ah, tu ne lâches jamais le morceau, toi, hein ? Bon, d'accord, mais pas de coups fourrés.

- Cochon qui s'en dédie. Bon  tu m'excuseras, j'ai un appel du Vatican...

- Et moi de Tchétchénie...

Et Dieu raccrocha son téléphone rouge, tandis qu'auprès de ses marmites, Belzébuth se grattait le dos de son trident en grommelant :

- Il arrive toujours à ses fins, ce vieux barbu ; mais, à défaut de marée noire, je vais bien réussir à lui péter une petite guerre ou deux.

Si le gros du fioul du Prestige n'atteint pas les côtes de Galice ni d'Aquitaine pendant les fêtes, vous saurez pourquoi. Et si c'est le contraire, vous saurez pourquoi aussi. Mais n'allez pas dire que c'est moi qui vous l'ai dit. D'ailleurs, on ne vous croirait pas.

© P. -A. G., décembre 2002.

Vous êtes le ième lecteur de cette nouvelle depuis le 15/12/2002. Merci.

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